A COMTESSE DE ROHAN-MINIAC DE JERSEY
Durant son séjour k l'île cFElbo, Napoléon ne )ut se défendre de quantité de visites. Bien que le oyage fut long:, que les approches fussent diffiiles, qu'il fallût des passeports qu'on n'obtenait >oint aisément, l'empressement était tel que les oyageurs affluaient.
On vit débarquer un matin de septembre^ une emme, assez belle encore, malgré ses quarante ins sonnés et son fort embonpoint. Elle arrivait ne Malte, avec trois malles, un landau et un fils ,gé d'en\iron douze ans. Elle se faisait appeler la omtesse de Rohan-Miniac, et son costume était ►our le moins aussi voyant que son nom. Installée
Porto-Ferrajo dans un appartement meublé, elle oua des chevaux pour atteler à son landau et un alet qu'elle s'empressa de vêtir de noir — car ien ne sied comme un deuil — et par qui elle îxerça le racolage. Puis elle s'inscrivit partout, et
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reçut, sur son beau nom, quantité de visites ; Bertrand, Drouot fréquentaient chez elle, et le monde officiel tout entier. Fut-elle présentée à l'Empereur? Pons le dit, Saint-Denis en doute, mais «je sais, ajoute-t-il, que plusieurs fois elle s'est trouvée sur son passage allant à Saint-Martin ».
A quoi bon dissimuler? M'''^ de Rohan-Miniac fut de la Cour ; elle fut reçue chez Madame Mèr^ si, comme certains prétendent, on Taccueillit froiacment, elle n'était point femme à se décourager et «lie afficha même des prétentions sur Napoléon; on en riait, et lui ne s'y laissa pas prendre : « Il n'y a là, disait-il, que du gnic et du gnac. » Aussi bien n'était-elle Rohan-Miniac que pour les Français ; Anglais et Italiens paraissaient la connaître tantôt pour une comtesse de Jersey, tantôt pour une comtesse Renaudie ou Renard de Polignac. Elle était comtesse anglaise pour les uns et pour les autres princesse française, mais elle comptait aux yeux de chacun, de l'Empereur comme de ses compagnons, du commissaire anglais et de ses espions.
((D'après ce que j'ai appris, écrit l'agent secrel du consul de France à Livourne, Mariotti, la comtesse de Polignac ne jouit pas d'une bonne réputation dans l'île. On dit qu'elle était une femme de très basse extraction, qui se vendait, et qu'après avoir fait une certaine* fortune, elle épousa le prince Renard^ lequel était dans une mauvaise position, et qu'actuellement restée v€uve, elle se
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fait passer pour comtesse. )> A Porto-Ferrajo, les daines de l'île étaient furieuses parce qu'elle avait demandé en arrivant « s'il y en avait de son rangqu'elle pût recevoir » ; puis, parce qu'elle avait attiré chez elle un Français établi depuis long-temps dans File où il ne jouissait d'aucune considération. Plusieurs fois, elle s'était présentée chez l'Empereur et n'avait pas été reçue. Un dernier incident la perdit tout à fait.
Lors du retour de Pauhne à l'île d'Elbe, il y eut fête au palais. La comtesse de Rolian-Miniac fut invitée : elle parut dans une des toilettes dont elle avait le secret, amena son fils et, ayant été désignée pour la table impériale, l'y fit asseoir à côté d'elle; l'Empereur survenant donna sévèrement l'ordre qu'on enlevât l'enfant. La mère, sur instant, ne parut point s'en apercevoir ; au sortir de table, elle prit une tenue qui atterra les invités et elle fit cent extravagances; on la regarda de plus près : la comtesse de Rohan-Miniac était grise ! Les portes désormais furent fermées : la comtesse était brûlée; elle sentit qu'elle devait partir, mais non sans prétexte ni vengeance. « Décidément, l'entendit-on dire, les Français sont bien moins galants que les Anglais. » Ceux-ci savent le prix d'une femme qui a passé la quarantaine ; ceux-là préfèrent des traits moins marqués et font la sottise de priser la jeunesse * la comtesse secoua donc la poussière de ses souliers sur cette île oii on n'avait point su la comprendre. Son landau,
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ses malles, son fils, elle-même, rembarquèrent el ce fut l'Empereur qui couvrit sa retraite, cai' il ne voulut point qu'on le crût dupe. Par ordre, un papier circula, ainsi conçu : « La comtesse de Rohan- Mignac n'usurpe pas le titre qu'elle porta, mais sa naissance n'est pas à la hauteur du nom qu'elle a acquis. Elle louait des appartements garnis près de la place des Victoires. L'ouragan révolutionnaire menaçait la tête de M. le comte de Rohan-Mignac. Il se cacha dans ces appartements garnis. Son hôtesse se dévoua à son service, elle le sauva de plusieurs périls imminents. Ils émigrèrentensemble. Dans l'émigration, le comte épousa sa bienfaitrice. »
C'était, à peu de chose près, la répétition, sans plus de preuves, des bruits qu'avait recueillis l'agent de Mariotti. Nul sans doute n'avait, dans l'entourage de Napoléon, les moyens de s'enquérir s'il y avait eu ou non une branche de la glorieuse maison de Rohan qui eût pris le surnom de Mignac ; et c'est là, il faut le reconnaître, une des constatations les plus nettes de l'étiage qu'avait atteint, à l'apogée de sa puissance, la génération impériale. Aucun de ceux qui accompagnaient TEmpereur à l'île d'Elbe n'avait la moindre notion de ce qu'avait été la société ; l'Empereur n'en savait pas davantage, ni Madame, ni Pauline, ni Drouot, ni Bertrand, ni Cambronne.
Ils ignoraient également qu'il y eut une seigneurie de Miniac, qu'elle appartint au w'' siècle à
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François du Gliastellier, vicomte de Ponimerith, lequel n'eut d'autre rapport avec les Rohan que d'avoir épousé Jeanne de Rohan, fille de Louis de Rohan-Guéméné et de Louise de Rieux, et que cette seigneurie de Miniac passa dans la maison de Volvire de Ruffec par le mariage avec un Yol- \ire d'une Catherine de Montauban, fille d'un Rohan-Montauban et d'une du Chastellier, laquelle en avait hérité de son frère François, mort sans hoirs ; que cette seigneurie de Miniac vint aux Goyon vers le xvn® siècle et qu'une de leurs branches en garda au moins le nom jusqu'à la Révolution, puisque la dernière qui ait porté le nom de Gouyon de Miniac mourut à Rennes en 1849. Rien de Rohan ici. Ils ignoraient tout autant qu'il y eut en dehors des seigneuries de Miniac une famille bretonne de ce nom, maintenue en noblessç en 1670 et portant de gueules à l'aigle éployée dargent accompagnée de 7 billettes du même, 4 é^^ 3, dont une fille, ayant épousé un La Fretays, maria sa fille à un Gouyon ou Goyon dont le fils épousa une Gouyon de Miniac ; et encore que cette famille de Miniac fournit à la fin du xviif siècle un mestre -de camp de dragons et que d'elle vient vraisemblablement une branche de La Moinerie- Miniac dont était, au début du xvif siècle, un capitaine de vaisseau ayant eu de belles actions de guerre.
Tout cela n'avait point affaire à la comtesse de Mohan-Miniac, mais de celle-ci comme des uns
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et des autres, nul des Elbois n'avait eu davantage connaissance.
Vers la fin du xvni*' siècle, à Vez en Valois, dans : ce misérable village groupé autour du donjon fameux qu'éleva Louis d'Orléans sur les débris d'un cbâteau bien plus ancien, vivait un cultivateur fort pauvre, nommé Moulin qui avait beaucoup d'enfants. Une de ses filles, Françoise-Cécile, ; était belle et intrigante. Elle fit un coup de partie j en épousant un nommé Miniac, dit Lapierre, fils d'un ancien valet de cliiens du feu duc dOrléans., Ce Miniac, dit Lapierre, était perruquier à Villers- Gotterets, mais la perruque donnant des déboires il était entré comme valet de cbarobre chez le comte; de Valence — qui ne pouvait manquer d'avoir connu Lapierre cliez le duc d'Orléans dont il était; le premier écuyer et même le quasi-neveu — sa femme étant la propre nièce de M""^ de Montesson.^' Ce fut, paraît-il, M. de Valence qui, rappelé de proscription par le Premier Consul, et entré près de lui en grande faveur grâce à M""^ de Mon tesson, obtint, pour Miniac, une place de garde général des Forets à Dijon. Sa protection semblait formellement acquise à M""^ Miniac, dont le fils, né le 25 pluviôse an IX, portait le voyant prénom de Cyrus, qui le signait Valence.
A quelle époque M"'^ Miniac prit-elle la particule et s'adjoignit-elle le nom de Rolian ? Elle a dit, il est vrai, « qu'elle ne s'appelait point Roban pour appartenir d'aucune façon à cette famille, mais
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parce que son mari lui avait donné un jour ce nom » ; lui, d'autre part, « prétendait être allié à la maison de Rohan et faisait mille contes aussi peu vraisemblables sur son ancienne existence ». A^ers 1808, elle se sépara de son mari, revint au lancer à Yillers-Gotterets, oii elle avait laissé des amis et des parents, qu'elle chargea de lui trouver (les pièces pour son divorce. Elle se présentait (( comme jouissant d'une grande aisance et occupant un grand hôtel à Paris ». En effet, après une station boulevard Poissonnière, elle s'était installée, avec son fils et une fille qu'elle avait, dans un somptueux appartement, rue Napoléon (rue de la Paix) au coin du boulevard, qu'elle avait meublé richement, sans payer il est vrai aucun fournisseur. Ainsi, avait-elle aussi placé son fils Cyrus, chez un abbé Buzot, prêtre liabitué de Notre-Dame-de- Lorette, auquel elle fit banqueroute de i 200 francs.
Ce qui surprend, c'est que la police de l'Empire, plutôt soupçonneuse, ne s'étonna point au nom de Miniac-Rohan, aux escroqueries de la dame et à ses façons de fille. Sans doute « ses liaisons de galanterie avec quelques fonctionnaires élevés » servaient de paratonnerre.
Le 30 mars 1810, « la dame de Miniac-Rohan, propriétaire, demeurant rue Napoléon au coin du Boulevard, sollicita l'autorisation de se rendre en Norvège, où elle annonçait avoir des affaires importantes de famille à terminer. Elle demanda à s'embarquer à Gaen, avec son fils en bas âge et
une femme de chambre. Elle justifiait d'une procuration générale de M. Miniac-Rohan, son mari, garde général des Eaux et Forêts, à Dijon, à Teffet de suivre ses intérêts et de terminer ses affaires. »
Le préfet de police transmit la pétition au ministre de la Police avec cette apostille : « Les renseignements lui sont favorables. J'estime qu'il y a lieu de faire droit à sa demande et que le passeport dont elle a besoin peut lui être accordé. » Et, de sa main, le ministre, Fouché, approuva.
Norvège ne pouvait signifier ({n Angleterre et Ton est bien en droit de penser que les affaires de M'"'' de Miniac-Rohan n'étaient point ignorées de la police. Suivait-elle un lord qui l'entretenait? Désirait-elle échapper à ses créanciers ? Cela se peut : Dans un rapport qui lui est favorable on lit (c qu'ayant consenti par bonté à venir au secours d'une personne gênée dans ses affaires en endossant des billets souscrits pour une assez forte somme, cette personne disparut à l'échéance et la dame Miniac-Rohan fut poursuivie pour le paiement. Son mari lui conseilla, dit-on, de s'éloigner de France, et on attribue son départ à ce motif ».
Cette femme, qui quittait Paris pour échapper à ses créanciers, mena une vie des plus luxueuses en Angleterre où elle se fit rejoindre par sa fille. C'est alors qu'on la trouve pour la première fois alternant le titre de comtesse de Jersey avec celui de comtesse de Rohan. Plus tard, par esprit d'uni-