SAINTE-HELENE ABANDONNEE
Tout jeune, à Auxonne, en 1788, le lieutenant d'artillerie Bonaparte, faisant son cours de géographie et prenant ses notes dans le livre, alors classique, de Tabbé de Lacroix,- inscrivait les Possessions des Anglais en Amérique, Asie et Afrique, et, après une rapide énumération, s'arrêtait à :
Sainte-Hélène, petite île...
Il s'interrompait là, comme si quelque force mystérieuse avait contraint son esprit à se rendre attentif à ces quatre mots oiseux et imprécis, comme si le Destin avait placé là un avertissement.
Une île, non, un roc. Sous l'Atlantique, une chaîne de montagnes court, dont quelques sommets émergent, battus par les vents, embrumés par les tempêtes, brûlés par le soleil de l'Equateur, sans faune, presque sans flore, inhospitaliers à l'homme,
mortels au blanc. De ces flots de lave, Sainte- HéPene est le pire. Les Portugais qui l'ont découvert en 1502, l'ont abandonné, le jugeant inhabitable ; les Hollandais qui, ensuite, en avaient pris possession, n'ont pu y tenir plus de quarante années (1610 à 1651). Alors, les Anglais sont venus s'y abattre, et, tels que des pieuvres, ils se sont collés au rocher. Il ne s'agit point pour eux de vivre, mais de gagner de l'argent. C'est ici la route des Indes, et si, aux Indes, ils sont arrivés les derniers, s'ils ont laissé aux autres nations d'Europe les découvertes et la première conquête, leur ambition patiente, avisée et raisonnable, a reconnu tous les chemins qui y mènent, toutes les stations qui en facilitent Faccès, entrepôts pour les marchands, repaires pour les corsaires, relâchesJ pour les marins. Et, sur tous les points que les autres Européens, moins ingénieux, moins avides et moins tenaces, avaient négligés ou abandonnés, ils ont jeté des soldats et dressé leur pavillon. Puis, profitant de chaque guerre continentale pour ajouter un maillon à la chaîne dont ils enserraient^ le monde, arrachant à chaque nation qui s'y était établie, l'île, la rade, la contrée qui, déterminée de longue date, pouvait le mieux servir leur dessein, reliant ces possessions l'une à l'autre à travers les Océans devenus esclaves, par une ligne ininterrompue de navires, ils ont, en face de nations qu'agitaient des ambitions diverses et momentanées, dont des révolutions épuisaient les
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forces, dont des aventures dissipaient les ressources, organisé, par Tobservation rigoureuse d'une politique près de trois fois centenaire, l'exploitation savante du monde. Rien là d'inutile ni de somptuaire. Dès que le commerce se détourne d'une route, dès que les postes ne servent plus à la protéger, on plie bagage, et, après un, deux, trois siècles, on amène le pavillon. Point de sentimentalisme, nul souci des traditions liistoriques : aux Iles Ioniennes, à Heligolaiid, à Sainte-Hélène, c'est tout pareil. Cela signifie que, dans la Baltique, l'Adriatique ou FOcéan, la mise ne rapporte pas, et l'on retire la mise.
Donc, ils l'abandonnent à présent aux ouragans de FAtlantique, le roc dramatique et funèbre qu'ils avaient désigné pour prison et pour supplice au seul homme qui eût fait reculer leur fortune et trembler leur domination. Les navires passeront au large. Quelques métis, croisés de blancs, de jaunes et de noirs y végéteront et, avant un siècle, formeront une peuplade qui, de la civilisation anglaise n'aura gardé que les vices. Un pasteur méthodiste viendra les évangéliser. Ils auront un langage fait de tous les débris des langages ancestraux et, dans leurs souvenirs confus, ils mettront au même plan, réduiront en une seule figure mythique, le chef français qui expira dans leur île,
.5()i> AUTOUR DE SAINTE-HÉLÈNE
les Zoulous et les Boers qu'on y interna, les ennemis, tous les entiemis vraiment de l'Angleterre divinisée.
Mais eussent-ils, au lieu de l'abandonner, chargé de dynamite tous les trous de rats qui criblent l'Ile, Teussent-ils fait sauter tout entière, et en eussent-ils dispersé les débris aux profondeurs inexplorées des Océans: eussent-ils sur leurs cartes marines aboli son nom, ils n'aboliront pas l'histoire et tant qu'il se trouvera, pour l'écrire et l'expliquer, même en Angleterre, des hommes soucieux de vérité et de justice, ces hommes diront : Après vingt années d'une lutte sans analogue dans les annales du monde, l'Angleterre, grâce à l'Europe qu'elle soudoyait et dont elle égarait les haines, a triomphé de la France, la seule rivale dont elle redoutâtl'essor. Elle a, d'un seul coup, réalisé tous ses rêves de domination et, faisant sur les mers et les continents sa part à sa guise, elle a constitué d'une façon définitive ce réseau par qui son empire commercial, son empire colonial, son empire mondial devait s'établir, se développer, s'ériger, après un siècle, à un degré de richesse, de puissance, d'étendue que jamais n'a pu atteindre aucune race — car il ne s'agit plus ici de nation. — Durant ces vingt années, la France avait eu pour chef un soldat qui avait soutenu le poids de ses guerres, qui suivant, étant Français, une politique française, avait, par toutes les armes loyales, combattu l'Angleterre. Nul ne saurait l'accuser, lui,i
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d'avoir chargé des machines infernales ou soudoyé des assassins. Il avait, et ce sentiment chez lui était singulièrement fort, de l'estime, même de Tadmiration pour les Anglais ; il prisait la générosité dont ils avaient fait preuve vis-à-vis du roi Théodore, de Paoli, même de son frère Lucien. Il avait eu, avec divers Anglais, soit au moment de la paix d'Amiens, soit durant son exil à l'île d'Elbe, dés relations qui avaient accru cette sympathie, ors du retour de File d'Elbe, il s'était fait Filluion de penser que l'Angleterre ne lui serait point ennemie et qu'elle séparerait sa cause de celle de a Sainte-Alliance. Ce n'étaient là que des rêves, i, à Waterloo, il avait dû brusquement s'en éveiller, ^ais, plus sa chute avait été profonde, plus magnalime était sa confiance dans l'honneur et dans la iberté britanniques, lorsque, de tous les peuples u'il avait combattus, il avait choisi celui-là dont 1 avait été l'implacable adversaire pour en réclaner l'hospitalité. Qu'avait à craindre désormçiis Angleterre de ce vaincu, proscrit en France, mis ,u ban de l'Europe, • sans soldats, sans argent, u'entouraient seulement quelques compagnons 'infortune, fidèles par nécessité plus que par iclination ? Qu'elle le traitât comme elle avait aité Lucien, qu'elle lui assignât une résidence et ablit près de lui un commissaire ; qu'elle surillât ses démarches et ses correspondances, cela vait être son droit ; mais quelle satisfaction ur son orgueil, quelle consécration pour sa
liberté, quelle gloire pour son hospitalité, si, à ce grand vaincu qui réclamait la sûreté de ses lois, elle avait largement accordé la garantie de ses institutions !
Alors, les peuples eussent dit : « Oui, l'Angleterre est une grande nation ; elle est digne de ses destinées ; elle sait mettre sa générosité au niveau de sa puissance, reconnaître les droits que le malheur confère, et, dans son triomphe^ elle témoigne d'autant plus d'égards à l'ennemi qui a succombé sous ses coups qu'il lui fut un adversaire plus redoutable. »
Les peuples eussent dit : « L'Angleterre est lu terre d'asile. Elle ne prête point son hospitalité seulement à ceux qui la servent et qui, dans lee^ États continentaux, entretiennent des factions, pré : parent des guerres civiles ou machinent des atten tats ; elle l'offre à quiconque est proscrit, à qui conque est exilé, à quiconque a soulevé contre se les haines politiques d'un parti, et, sans regardai aux opinions, sans examiner à qui elles plaisent elle assure à celui qui a touché son sol, la protec tion de ses lois. »
Mais, au grand général, qui venait vers elle Fépée basse, au chef français trois fois élu pa l'unanimité de son peuple, à l'empereur eouronn. qui avait eu l'Europe entière à ses pieds, l'Angk terre a assigné pour prison ce roc qu'elle dédaign aujourd'hui, oh elle sait que l'Européen ne pei^ vivre, et oii, en amenant son pavillon, elle ne lai