‹ Autour de Sainte-Helène (volume 2)Chapitre 15 sur 20 · BELLEROPHON · texte numérisé non relu

BELLEROPHON

que VOUS commandez, l'y tenir sous bonne et sûre garde et revenir avec toute la diligence possible au port d'Angleterre le plus voisin. »

Maitland reçut cette dépêche d'un air impassible ; il échangea en anglais diverses paroles avec le capitaine Knight, du Falmouth ; ^wl^ il reprit la conversation avec Las Cases et Savary ; il assura qu'il n'avait reçu aucun ordre; néanmoins, les deux nations étant en guerre, il ne manquerait pas de courir sur tous les navires qui tenteraient de sortir. Puis, objectant qu'il ne pensait pas que son gouvernement laisserait Bonaparte aller aux Ëtats- Unis, il se prit à dire : « Pourquoi ne pas demander un asile en Angleterre ? »

Des deux côtés, des fautes ont été commises et l'on a trop parlé : Maitland à Knight, parce qu'il ne soupçonnait pas que Las Cases entendit l'anglais; Las Cases à Maitland, car il a fait allusion à une sortie possible sur un bâtiment de commerce, par les Pertuis ou par la Gironde. A la fin, Maitland, remet une lettre évasive, en réponse au grand maréchal. Il a ainsi rendu compte lui-même de son état d'esprit au moment où il écrivait cette lettre : « Mes ordres m'enjoignant le secret le plus absolu et sentant que les forces que j'avais à ma' disposition sur les côtes étaient insuffisantes pour garder les différents ports et passages d'où l'on pouvait

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s'échapper, surtout si on adoptait le plan de mettre en mer sur un petit bâtiment, je répondis à la lettre du grand' maréchal, espérant par ce moyen engager Napoléon à attendre la réponse de l'amiral, ce qui donnerait le temps à des renforts de m'arriver. »

Las Cases et Savary retournent à bord de la Saale ; le Bellèrophon et le Falmouth viennent mouiller sur la rade des Basques pour surveiller de plus près les frégates françaises. L'Empereur prétend forcer le passage, mais les commandants des frégates ont reçu de Paris ordre de s'abstenir si leurs navires doivent courir quelque danger. Napoléon débarque à File d'Aix et l'on s'efforce de trouver sur la Gironde un bâtiment américain qui puisse passer l'Empereur.

Autour de Napoléon ce n'est que confusion et contradiction : certains le poussent hautement à demander un asile en Angleterre ; lui-même y est disposé. Des souvenirs de Corse l'y engagent, même des souvenirs familiaux ; l'accueil fait à Théodore Neuliof, le roi de Corse, plus tard à Paoli; tout récemment à son frère Lucien. Malgré ce qu'avait cru entendre Las Cases, n'était-ce pas en Angleterre qu'il devrait aller ? Aux objections qu'avaient faites Las Cases et Savary, Maitland n'avait-il pas répondu : « Vivant au milieu de la nation anglaise, placé sous la protection des lois anglaises, Napoléon sera à l'abri de tout et rendra impuissants les efforts de ses ennemis. »

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Napoléon semblait n'hésiter plus que pour attendre de sa destinée un improbable secours. Déjà, il avait fait embarquer sur le brick VEpercier et sur la goélette la. Sophie, une. partie de ses gens et le gros de ses bagages, en vue de gagner la croisière anglaise. Le cercle se rétrécissait et devenait de plus en plus hostile. Sur les nouvelles venues de Paris, La Rochelle arborait le drapeau blanc. Des Français — campagnards d'un extérieur respectable, dit Maitland, — espionnaient toutes les démarches de l'Empereur et venaient en mer rendre compte aux Anglais de ce qu'ils avaient appris. D'autre part, il est vrai, des officiers de vaisseau d'un incomparable dévouement se proposaient pour embarquer l'Empereur sur deux chaloupes pontées avec lesquelles ils avaient l'intention de gagner le premier bâtiment de commerce qu'ils rencontreraient, de l'aborder et de le contraindre à faire voile pour l'iVmérique. Mais le projet était hasardeux, il y avait à la suite de Napoléon des proscrits qu'on ne pouvait abandonner, des femmes, des enfants.

Le 14, Las Cases fut renvoyé à bord du Bellérophon avec le général Lallemand, sous prétexte de demander si Maitland avait reçu réponse de l'amiral au sujet des sauf-conduits. On battit l'eau quelque temps. Las Cases proposant encore des

solutions qu'il savait inacceptables ; Maitland assurant qu'il recevrait l'Empereur à bord de son navire et qu'il le conduirait on Angleterre. Selon Las Cases, il alla plus loin, affirmant que Napoléon pouvait se fier à la loyauté britannique. « Nul doute qu'il ne trouvât sur le sol anglais tous les ' égards et les traitements auxquels il pouvait prétendre. Dans son pays, les princes et les ministres n'exerçaient point une autorité arbitraire et le peuple avait une générosité de sentiments et une libéralité d'opinion supérieures à la souveraineté même. »

Las Cases se laissa convaincre. Aussi bien l'Empereur était-il déjà déterminé puisque la veille il avait écrit au Prince Régent cette lettre où il annonçait « qu'il venait, comme Thémistocle, s'asseoir au foyer du peuple britannique, qu'il se mettait sous la protection de ses lois qu'il réclamait de Son Altesse Royale comme celle du plus puissant, du plus constant et du plus généreux des ennemis ».

Convaincu qu'il allait trouver en Angleterre une bospitalité digne de sa gloire, l'Empereur envoyait son aide de camp Gourgaud pour porter cette lettre et lui donnait en même temps des instructions écrites qui précisent et affirment l'erreur dans laquelle on l'avait fait tomber et où on l'avait entretenu.

Le 15 juillet, l'Empereur mettait le pied sur le Bellérophon.

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On sait le reste. Ce sont ces deux étapes : Torbay et Sainte-Hélène.

Telle est la grande action que l'Ang-leterre prétend immortaliser en rendant le nom du Bellérophon impérissable dans ses flottes. Certes le résultat acquis fut grand : par là, le vainqueur de l'Europe, l'adversaire des Anglais, le champion de la France fut définitivement abattu. On lui mit le pied sur la gorge et, sans ressentir même envers lui assez de pitié pour le délivrer tout de suite de la vie, on prolongea durant six années son agonie en préposant un Hudson Lowe à le torturer. Bien joué, cela ; il n'en a rien coûté et cela rapporte gros. On peut inscrire ce nom du Belléroplion sur un des pylônes de granit qui marquent la route triomphale. Là une période d'histoire s'achève, une autre commence.

Sans doute! — C'est là une de ces victoires, commeàQuiberon, oii le sang anglais n'a pas coulé. — Quelque chose d'autre, n'est-ce pas, Sheridan?

Que le Bellérophon, comme Argo, ait donc place dans les constellations ! Qu'il y atteste pour l'éternité ce que valent la parole des officiers anglais et l'hospitalité britannique !

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