COMMISSAIRE DE SA. MAJESTÉ TRÈS CHRÉTIENNE
11 est des vocations qu'il ne convient pas de discuter. « Quand cet homme sera tombé, disait, sous l'Empire, entre personnes qu'il croyait sûres, M. le marquis de Montclienu, je supplierai le Roi, mon maître, de me rendre son geôlier. » Son ambition fut comblée : il fut nommé par le roi restauré « pour g-arder le petit monstre. M. de Talleyrand, écrivait-il à son ami le comte de Laboriette, a prétendu qu'il fallait un homme dont la haine fût rassurante et dont l'honneur et la fidélité fussent à toute épreuve; et c'est pourquoi il m'a présenté au Roi ».
M. de Montclienu en tirait çrand orgueil, ce qui prouve qu'il était bon royaliste. Sans doute S. II. 1
ne se fût-il point appliqué à garder des prisonniers du commun, mais Bonaparte ! Cela relevait la fonction. Aussi bien, n'est-il que de s'entendre. Avant la Révolution, l'on eût trouvé malséant qu'un gentilhomme acceptât la conciergerie d'une prison, où étaient reclus des détenus de droit commun, mais, si la prison avait tours et fossés, si elle portait le nom. de château et qu'on y enfermât sur lettres de cachet,, la charge de capitaine-gouverneur en devenait singulièrement honorable et elle était exercée, sinon par des gens titrés, au moins par de fort bons gentilshommes tels que M. Jourdan de Launay à la Bastille, M. Daguesseau à Ham, M. Picquet du Quesnel à Doullens, M. Regnauld de Bellecise à Pierre-en-Gise, M. "de Scey au château d'If, M. de Castellane aux îles Sainte-Marguerite, M. d'Archivac au fort Brescou,M. de la Roque au château de Perrière et M. le comte de Tavannes au château du Taureau. Nul commandant de citadelle, château ou ville forte, ne se trouvait atteint en sa dignité ni diminué dans l'estime publique parce qu'il recevait et détenait, dans la place qui lui était confiée, des ennemis du souverain, qu'ils fussent étrangers et qu'ils eussent été pris les armes à la main, ou qu'ils fussent nationaux et qu'ils eussent été saisis dans leur lit. L'on n'avait pas davantage connu ce préjugé sous la Révolution et l'Empire, bien que le prestige de la fonction eût fort diminué, de même que les émoluments, et qu'on la confiât à présent tout au plus à des chefs
(le bataillon et pour Tordinaire à des capitaines. Comme c'étaient là des sinécures avantageuses et honorables, il ne manqua point à la Restauration d'anciens émigrés pour les solliciter et Ton revit des marquis, maréchaux de camp, et même lieutenants-généraux, gouverneurs do châteaux royaux. Ce qui toutefois donnait un aspect particulier aux sollicitations de M. de Montchenu, c'est qu'il ne demande point à garder des prisonniers quelonques, mais un seul prisonnier; c'est qu'il a
1 èvé d'y être employé, moins par dévouement pour le Roi, son maître, que par haine contre l'usurpateur : c'est surtout qu'il devra porter dans l'exercice de sa fonction, non l'indifférente et stricte application d'un règlement édicté pour une catégorie de détenus, mais un espionnage haineux exercé, sans responsabilité, sur un seul prisonnier, en vue de redoubler les rigueurs de sa captivité.
Ce ne sera point en effet comme gouverneur de château ou déplace forte que M. de Montchenu sera le sm'veillant de Napoléon; par les traités du
2 août 1815, « sa garde a été spécialement confiée au gouvernement britannique » auquel sont réservés le choix du lieu et celui des mesures qui peuvent le mieux rendre impossible toute entreprise de Napoléon Buonaparte contre le repos de l'Europe. Seulement, les cours impériales d'Autriche et de Russie et la cour royale de Prusse nommeront des commissaires qui se rendront et demeureront au lieu que le gouvernement de S. M. B. aura assigné
pour le séjour de Napoléon Buonaparte et qui, sans être chargés de sa g^arde, s'assureront de sa présence: par un article IV supplémentaire, il est énoncé que Sa Majesté Très Chrétienne sera invitée à envoyer également un commissaire au lieu de détention de Napoléon Buonaparte ; mais les fonctions de ce commissaire ne sont pas explicitement assimilées à celles de ses collègues et Ton se demande de quels droits il sera bien investi.
M. de Montchenu n'a garde de voir si loin. Outre que sa haine l'aveugle, il est si heureux d'avoir à la fin trouvé un emploi qu'il estime d'importance ! Certes, un homme de sa qualité est égal à tout, s'il n'y est supérieur, mais encore faut-il qu'on pense à lui.
Ce n'est pas au moins d'une noblesse usurpée que se pare Claude-Marin-Henri de Montchenu : si le marquisat est de courtoisie, la race est des plus anciennes; « on ne sait même, disait, juste avant la Révolution, un généalogiste, si c'est de la terre de Montchenu que les seigneurs qui la possèdent encore tirent leur nom, ou si ce sont eux qui le Jeur ont donné. Il est du moins certain qu'ils n'en portèrent point d'autre)). Il y eut un Claude de Montchenu à la première Croisade. Il y en eut à toutes les pages de l'histoire du Dauphiné. Marin de Montchenu, premier maître d'hôtel du roi François P'", sénéchal du Limousin et de hi basse Marche, bailli du Viennois, commandant
pour le Roi dans les provinces du Lyonnais, Forez et Beaujolais, jouit à ce point de la faveur et de Testime de son maître qu'il fut, par ses ordres, enterré à Saint-Denis.
Les alliances que les Montchenu avaient contractées avec les familles les plus anciennes du Daupliiné leur assuraient le premier ran^ dans leur province et à la Cour même, car ils pouvaient prouver leur cousinage avec le roi de France, aussi bien qu'avec le roi de Sardaigne et le roi d'Espagne. Cela faisait une belle part de leur gloire : ils avaient démontré devant les généalogistes des Ordres, en vue d'obtenir les honneurs et de monter dans les carosses, que, de Georgette de Montchenu, mariée en 1461 à Hubert de Batarnay, vint Jeanne de Batarnay mariée en 1489 à Jean de Poitiers, d'où Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois, mariée en 1514 à Jean de Brézé, d'où Louise de Brézé, mariée en 1547 à Claude de Lorraine, duc d'Aumale, d'où Charles de Lorraine, marié en 1576 à Marie deLorraine-Elbeuf, d'où Anne de Lorraine, duchesse d'Aumale, mariée en 1618 à Henry de Savoie, duc de Nemours, d'où Charles-Amédée de Savoie, marié en 1643 à Elisabeth de Vendôme, d'où Marie- Jeanne-Baptiste de Savoie, mariée en 1665 à Charles-Emmanuel II, duc de Savoie, laquelle, par son fils Victor-Amédée II et par Anne-Marie d'Orléans, fut la grand'mère de Marie-Adélaïde de Savoie, duchesse de Bourgogne. Cela ne faisait guère que treize générations de chaque côté pour
remonter à Fauteur commun, mais on cousine de plus loin quand la parenté est illustre.
Ainsi mettant qu'il eût pris fantaisie k un généalogiste de grouper la recherche des quartiers au delà des trente-deux qui étaient utiles pour la plupart des chapitres, ce qui ne mène qu'aux quatrièmes aïeuls paternels et maternels, c'est-à-dire en l'espèce à Charles-x\médée de Savoie et à Elisabeth de Vendôme, et qu'il eût collectionné seize mille deux cent quatre-vingt-quatre quartiers, ce qui eût mené à la treizième génération, il eût, parmi les seize mille deux cent quatre-vingt-quatre écus qu'il eût figurés, peint deux fois pour le moins celui des Montchenu : de gueules à la haiide engrêlée d'argent.
Claude-Marin-Henri, fils de haut et puissant seigneur Joseph de Montchenu, seigneur de Thodure, mestre de camp des dragons à la suite du régiment de la Reine-Dragons, et de Henriette de Lestang de Murât, naquit à Thodure en Dauphiné, dans le château de ses pères, le 7 mai 1757. A quinze ans il fut inscrit aux chevau-légers de la garde du Roi, pour suivre les exercices de l'école ; il fut nommé sous-lieutenant le 8 mai 1772, mais on ne lui compta ses services que du 7 mai 1773, date de ses seize ans \ Deux ans après, le 31 juillet 1773, il passa lieutenant au régiment Mestre
* Je n'ai vu nulle part qu'il ait été comme l'a dit Walter Henry* « page d'honneur de Louis XV et de service près dr ce prince dans la nuit où il mourut ». Ses états de service laissent peu de doute sur cette légende que Lord Rosebery a acceptée ainsi que d'autres concernant le même personnage.
LE MARQUIS DE MONTCHEiNU 7
de camp général tlrag-ons; il y fut capitaine le 3 juin 1779 et mestre de camp en second le 20 septembre 1783 ; réformé en 1788, il resta attaché au régiment.
L'année suivante, il épousa, à Paris, Catherine- Louise de Maupeou d'Ableiges, fille de feu Gilles- François de Maupeou, comte d'Ableiges, officier aux Gardes du corps, et d'Angélique-Charles Le Bas de Courmont. Les Maupeou étaient de robe, mais s'étaient faits récemment d'épée; les Le Bas étaient de finance, mais d'une finance passée au bleu par un petit office du Saint-Esprit et si bien alliée et rentée que le parti était d'importance. M"'' de Maupeou était des élégantes, se coiffant chez Lacoste, au Dauphin Couronné^ se chaussant chez Berger, prenant ses étoffes chez Barbier et Testard, dépensant 414 livres en parfumerie, gants et toques pour ses coiffures de mariage. Le Roi et la Famille royale signèrent au contrat le 22 mai 1789 et, à cette occasion, M. de Montchenu devint le baron de Montchenu, Son père avait déjà commencé à prendre le tortil et, bien qu'il n'y eût pas plus de titre régulier en l'autre branche, de Montchenu-Châteauneuf, on s'y disait comte.
Claude-Marin-Henri ne voudra point y être inférieur, il se dira comte alternativement et marquis en 1813, et se fixera définitivement au marquisat en 1816. Il ne fut pas plus marquis que comte ou baron, mais il se conforma, enFamendant,
à Tarticle LXXI de la Charte octroyée. « La noblesse ancienne reprend ses titres ; la nouvelle garde les siens », ce qui signifia, pour l'ancienne, prend ceux qu'elle veut. L'anarchie nobiliaire, commencée par Louis XVI, est devenue totale par la Restauration. M. de Montchenu ne se distingua point par son zèle d'émigré. Il était parti tard ; il rejoignit en Belgique, où on le fît premier aide-maréchal des logis de ce corps « composé d'une partie des cantonnements d'Apt, de Tournay, Liège, Stavelot et de tous les émigrés réunis dans le Brabant et la Flandre autrichienne » que devait commander le duc de Bourbon et sous lui le comte d'Egmont, lieutenant général. Le duc d'Enghien accompagnait son père. Ce corps, de quatre mille hommes au plus, fut prêt à agir le 1^'" septembre 1792 et fut dissous le 22 novembre. 11 ne vit jamais l'ennemi ^
* Les mémoires inédits du comte de Palme d'Espaing donnent, pour cette petite armée un ordre de bataille dont j'avais vainement cherché Tanalogue dans toutes les histoires ou mémoires de rÉmigralion et qui mérite d'être rapporté, ne serait-ce quo pour donner quelques indices sur l'origine de certains corps levés durant l'Emigration.
AVANT-G.\RnE
La légion de Carneville ; une compagnie de sous-officiers, deux compagnies de chasseurs-carabiniers du nom de Galonné ; six compagnies de chasseurs-carabiniers de Brulepont, trois officiers du génie et trois d'artillerie. Cavalerie : Provence, Gnienne. Conti et Royal-Bourgogne. Les deux premières compagnies, de gentilshommes et les deux autres, d'officiers en activité. Compagnie de Maillard, composée de cavaliers de la maréchaussée et de fidèles bourgeois.
COUPS d'ar.\ièe Picardie, Ile-de-France, Royal-Auvergne, Bretagne, Perche,
M. de Montchenu, après cette expérience, ne chercha plus de service. « Retiré tout de suite en Westplialie, écrivait-il par la suite, je me liai assez intimement avec un général autrichien pendant cet hiver. Après la mort du Roi, il me fit part des projets des puissances dont cet événement avait totalement changé les vues. On devait laisser à la France un très petit noyau et les puissances se partageaient le
Rouergne, Angoulême, Conli; ces huit compagnies, formées d'officiers en activité, formaient le !'"• bataillon de U 1'" brigade : le second bataillon était formé de huit compagnies de gentilshommes, six de la province de Normandie et deux d'Anjou.
Lo premier bataillon de la seconde brigade aussi composé de l)uit compagnies d'ofhciers en activité était Auxerrois, OrléanSy Viennois, Bourbon, Touraine, Beauce, Maréchal de Turenne et Foix;\Q second bataillon, de huit compagnies de gentilshommes, deux des provinces de Champagne, deux de Flandres. Artois et Picardie réunies, une de Limousin, trois de haute et basse Guienne.
Cavalerie de droite : Trois escadrons : le"" Noailles-Dragons et Bourbon, officiers en activité ; ^1° escadron, Limousin et Dauphiné ; o* Artois et Flandres (ces deux derniers composés des gentilshommes desdites provinces).
Cavalerie de gauche : Trois escadrons : l*'' i compagnies nobles de Champagne ; ii^ ijeni 2 de Normandie ; 3« une compagnie de différentes armes et une du régiment du /îoi-caval&rie, toutes deux composées d'ofliciers en activité.
Aile droite de l'armée : Deux compagnies bourgeoises de volontaires levées par le marquis de la Riandrie, ancien lieutenant aux Gardes françaises et gentilhomme flamand, et la seconde par le comte de Laurélan, gentilhomme artésien.
Aile gauche : D\ibsac et d'Alheim.
Ces quatre compagnies s'appelaient franches. Elles avaient été armées et levées par leurs capitaines.
Réserve couvrant le quartier, général : Les compagnies à' Alsace, Royal-Darmstadt, noble de Le Seigneur, idem de La Floyd et franche de Noury. 16 officiers du génie et 54 d'artillerie.
En dehors des princes, deux lieutenants généraux, dix-huit maréchaux de camp.
!<• AUTOUR DE SAINïE-IIELENE
reste. J'en ai eu la carte à la main. Dès ce moment^ je n'ai voulu prendre service nulle part, même à Farmée de Condé. »
Ce sont là toutes ses confidences : De quoi vécutil durant ces huit années, mystère ^ Son château avait été pillé et ruiné, ses terres confisquées, mais M*"® de Montchenu était, semble-t-il, restée en France avec sa fille An^élique-Georgette, née en 1790 et, peut-être, faisait-elle passer des subsides à son mari. Il rentra au Consulat et, semble-t-il, tout des premiers. Le 6 frimaire an YITI, dix-huit jour& après le coup d'État, M"'^ de Montchenu adresse une pétition au ministre de la Police générale pour lui remontrer que « son mari, présentement inscrit sur la liste des émigrés du département de la Seine, n'a pas mérité cette censure publique en ce qu'il n'a jamais songé à quitter le territoire français; il s'est, à la vérité, tenu éloigné pendant longtemps du centre de son domicile ordinaire, mais les persécutions qu'avaient éprouvées les citoyens de sa caste (pourtant anéantie) lui ont fait craindre le sort qui n'a été que trop fatal à ceux qui se sont ostensiblement mis sous la protection des lois; il a donc vécu dans l'obscurité la plus profonde et dans l'oubh absolu même de ses plus proches. Aujourd'hui, dit-elle, que le gouvernement régénérateur permet l'espoir d'un avenir plus heureux et d'un
* On peut s'imaginer la vie qu'il mena par ce que raconte un autre émigré, le comte de MorioUes, dont les mémoires ont été ci-devant publiés.
repos sans inquiétude, elle ose espérer de sa clémence et de sa générosité l'examen des pièces que son mari fournit à l'appui de sa demande, et sollicite pour lui, en attendant la justice qu'elle réclame, une mise en surveillance dans la municipalité du premier arrondissement de Paris et à son domicile (49, rue du faubourg- Saint-Ilonoré), sous telle caution qu'il plaira au ministre de désigner ».
Montclienu avait obtenu en effet, du maire de Versailles, un certificat, délivré sur le serment de buit témoins, attestant qu'il résidait et avait résidé sans interruption à Versailles, depuis le l^'mai 1791 jusqu'au 20 fructidor an V. Si quelque hagiograpbe a cure d'autbentiquer les pbénomènes de biambulation, qu'il ouvre aux Archives nationales les cartons de radiations des émigrés ; il trouvera là des déclarations en forme, signées, timbrées et paraphées, de quoi remplir plusieurs volumes.
L'affaire n'alla pourtant pas si facilement que pensait M""'^ de Montclienu; d'abord ce n'était point sur la liste de la Seine, mais sur celle du Calvados que Claude-Marin-Henri avait été porté, d'oii des retards; ensuite, il avait fait la faute — si c'en est une — de se solidariser avec ses frères, Tun Joseph-Abel-Falques, qui faisait, par sa femme, née du Coûtant, demander sa radiation comme ayant résidé durant toute la Révolution dans la commune d'Oraison (Basses-Alpes), l'autre surtout François- Victor, ci-devant capitaine au régiment du Roi, qui, venant, disait-il, de la Martinique, et rentrant
sans nulle précaution, était tombé à Paris quelques jours après l'attentat de nivôse, et y fut arrêté au domicile de sa belle-sœur, 49, faubourg Saint- Honoré. Malgré les attestations en sa faveur obtenues de personnages tels que le troisième consul Lebrun et Gaulaincourtle père, tels que les tribuns Cliassiron, Cbabaud et Picaut, les membres du Corps législatif, La Tour-3Iaubourg et Mallein, et le conseiller d'État Français (de Nantes), il y avait bien à penser que ce Montclienu là, pour le moins, tout employé qu'il se disait dans la manufacture des citoyens Vaurolais, Amelin et C'^ à Abbeville, ji'était point si ignorant qu'il se prétendait des desseins de Ses amis d'Angleterre. Mais il était de trop bonne maison pour ne point trouver des répondants et on s'empressa de le relâclier.
A la date du G vendémiaire an X, les trois frères adressaient au Premier Consul une pétition pour demander leur radiation définitive. «Il est, disaientils, d'une grande urgence pour eux de l'obtenir. Ces trois frères ont toujours été intimement unis. Deux d'entre eux sont mariés et pères de famille, le troisième est au moment de former un établissement avantageux pour lui, mais qui ne peut avoir lieu tant que sa situation est incertaine et que celle de ses frères met obstacle à tel arrangement dv famille ; il est donc d'une importance extrême pour eux d'obtenir de vous. Citoyen Premier Consul, la grâce qu'ils vous demandent, celle d'une prompte radiation.. » Ayant l'appui des deux consuls, Cam-
LE 31ARQUIS DE MONTGIIËNU io
bacérës et Lebrun, ils ne pouvaient manquer d'avoir satisfaction.
Toutefois, ils ne s'étaient point abaissés et ils n'avaient pris aucun engagement cpi les dégradât; ils n'avaient même point donné de ces louanges qui étaient monnaie courante ; ils avaient seulement demandé à recevoir du Premier Consul « le bien le plus désirable, celui de vivre dans leur patrie et d'y jouir des droits de citoyens ». Cela était de la dignité.
Pour fêter la radiation définitive de son mari, M"»'^ de Mondienu lui donna, le 5 juillet 1803, (16 messidor an XI) un fils qui reçut les prénoms de Cliarles-Henri-Gaston. M. de Montchenu resta encore quelques années à Pans, mais, vers 1810, il paraît s'être fixé à Lyon où résidaient deux de ses sœurs. M"'*' de Mondas et M"'*" de Beausemblant.
Là, M. de Montchenu qui se vante pourtant <( d'avoir vécu en bon citoyen », se faufila dans une société de négociants qu'il s'arrangeait pour rencontrer au café. Il s'introduisit chez eux, devint leur commensal, et s'efforça de les convertira la bonne cause. Correspondant du comité royaliste de Pari», 11 s'était donné mission de répandre les anecdotes, les petits pamphlets, les caricatures et les bons mots qu'apportaient de Paris les commis voyageurs du parti. Cette petite guerre convenait à ses talents ; il y joignait des airs mystérieux et des sourires qu'il voulait rendre plaisants. Et il répétait: « Quand cet homme sera tombé, je supplierai le Roi
mon maître, de me rendre son geôlier. » C'était, en 1811, une idée qui paraissait plaisante, surtout dans la bouche d'un petit gros homme, à la figure douce, au visage coloré, k la parole facile, polie et insinuante, qui avait vu beaucoup de choses, parlait infiniment et contait assez joliment l'anecdote: Ainsi payait-il son écot à la table de M. Jal père, où il ren» contrait souvent Berchoux, l'aimable poète de Gas^ trojiomie,
La première Restauration ne fit rien, semble-t-il pour M. de Montchenu, sauf qu'il y prît d'abord le titre de comte. Pouvait-il faire moins? Sa santé ne lui avait point permis de se trouver à la rentrée du Roi et on l'avait oublié. Son frère, plus heureux, avait été fait maréchal de camp, mais était-ce assez pour une telle famille ? 11 décida qu'on ne l'oublierait point partout et, lorsque le Congrès se réunit à Vienne, il s'y présenta. Pourquoi y faire ? « Voici venir le marquis de Montchenu (à l'étranger il est monté en titre), l'insoutenable bavard, le plus bavard de tous les bavards, écrit la baronne du Montet. Je ne sais ce qu'il prétend, mais ses droits datent positivement de la guerre de Sept ans. (L'avons-nous inventé dans notre dépit ou est-ce une réalité ?) C'est une demande d'indemnité de fourrages qui l'amène au Congrès. »
Montchenu y faisait l'important. A Fen croire, il trouvait le moyen d'avoir des nouvelles et il en rapportait de graves au prince de Bénévent. Le retour de l'île d'Elbe et tout ce qui s'ensuivit, jus-
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qu'à l'arrivée à Paris, il le savait cFavance. « Au reste, a-t-il écrit, cette arrivée m'avait été prédite à Vienne le 10 ou 11 mars, et de la manière dont elle s'est faite, en ajoutant : (c II y a près de quinze jours que j'aurais pu vous l'annoncer, mais, vous ne m'auriez pas cru; actuellement je vous annonce la manière dont se fera l'entrée à Paris. » C'était par un baron que je voyais tous les jours et dont je ne peux plus me rappeler le nom ; je l'avais écrit cependant, mais, dans tous mes déplacements, jeTai égaré. J'en rendis compte, le lendemain matin, au prince de Talleyrand qui, après m'avoir écouté très attentivement, me dit : « 11 est trop tard, mes couriers seraient pris. » D'ailleurs ses couriers étaient plus que suspects.
« Malgré le ton de certitude avec lequel il (le baron?) me parlait, je ne pouvais pas le croire. Le jour que nous apprîmes l'arrivée à Paris, il me dit : « Vous voyez que je vous ai jamais trompé. » Il disparut et je n'ai jamais pu le retrouver. »
De Vienne, le marquis rejoignit le Roi à Gand et il revint avec lui. Sa candidature à la place de geôlier était posée dès 1811 et, à coup sûr, elle avait l'ancienneté pour elle : mais, que M. de Talleyrand l'eût agréée et soutenue — lui qui, à Vienne, avait vu, connu et apprécié le marquis, — n'est-ce point, de sa part, une de ces épigrammes en action où excellait l'ancien évêque d'Autun : en même temps la pire des persécutions contre l'Empereur prisonnier et la pire des vengeances contre ces émigrés
dont il avait appris à détester l'influence et à maudire ringérence. Toutefois, s'il laissa répandre cette plaisante imagination, il ne se pressa point de la mettre sur le papier. Certes, il tenait à être agréable à M""" de Jaucourt et de Laval qui s'étaient instituées les protectrices des Montchenu, mais, à y réfléchir, n'était-ce point prêter à rire à toute l'Europe ? L'on eût dit qu'après avoir lancé la nouvelle, M. de Talleyrand était tout de même pris de scrupule et qu'il hésitait.
Dès le 25 août, le comte (il est, alors, redevenu €omteen rentrant en France) connaissait sa destination et il en faisait part à ses amis, mais sa nomination ne fut signée par le Roi que le 22 septembre . (( Le sieur de Montchenu, colonel, est nommé notre commissaire à l'île Sainte-Hélène pour surveiller la détention de Buonaparte. » Chose à remarquer : c'est le dernier acte auquel le prince de Talleyrand met son contre-semg. Le 23, il n'est plus ministre. Cela fera dire plus tard à un des collègues de Montchenu : « Si le prince de Talleyrand a eu l'intention secrète de donner un ridicule aux anciens serviteurs des Bourbons, il n'aurait pu s'y prendra plus adroitement qu'en proposant pour cettte place le marquis de Montchenu. » Le duc de Richelieu, auquel il avait suffi d'une audience pour juger le personnage, essaya vainement d'obtenir qu'il acceptât, en échange de son commissariat, une place de chargé d'aftaires ou même de ministre dans une des petites cours d'Allemagne, mais
Montclienu n'eut garde : « Monseigneur, écrivit-il au duc de Richelieu, si j'avais été indécis surl'acteptaticn de la mission dont le Roi m'a honoré, je n'aurais pas dû balancer quand Votre Excellence m'a fait Thonneur de me dire que cette comniission était de la plus haute importance pour la France.
« Ce mot seul, en me montrant toute l'étendue de la confiance qui m'est accordée, ne peut redoubler ni mon amour pour le Roi ni mon zèle pour le servir, puisque, depuis vingt-cinq ans, je n'ai cessé d'en donner des preuves, mais il me met dans la nécessité de consacrer mes vieux jours à justifier son choix.
«. Je suis donc très décidé, monsieur le duc, à suivre ma première destination ; je ne l'ai point demandée, elle a été donnée à mon caractère connu et à mon entier dévouement au Roi. J'ai eu l'honneur de dire à Votre Excellence qu'une place de chargé d'affaires en Allemagne ne pouvait convenir ni à mon âge, ni à l'état que j'avais eu dans le monde. J'ai été fait colonel en 1782 et je remplaçai M. le comte de Choiseul-Gouffier; j'étais alors un homme de qualité, ayant eu dans ma maison tous les cordons et les emplois que donne l'illustration ; je ne peux donc plus accepter aujourdlmi une place de début ou qui n'est que l'apanage d'un jeune homme. Mais il me reste toute la force morale et physique pour remplir avec honneur la mission dont je suis chargé et j'y tiens. »
Il tenait également aux appointements : ceux de
30 000 francs qu'on Jui avait assignés lui paraissaient.misérables et, s'il les avait acceptés d'abord, c'était qu'il faut tenir l'emploi, on voit ensuite aux gages, a J'aurai l'honneur, écrivait-il, d'assurer à Votre Excellence que M. de Metternich a écrit à MilordCarstereay {sic pour Castlereagh) pour avoir une notion exacte sur le taux nécessaire et Milord lui a répondu que, d'après les informations les plus t précises qu'il avait prises et fait prendre, ce traite- 1 ment, vu la cherté excessive dont tout est à Sainte-Hélène, ne pouvait pas être de moins de deux mille livres sterling et c'est celui qu'il a fixé. Aussi, MM. les commissaires d'Autriche et de Russie emportent-ils en partant l'assurance d'êtn portés à ce taux. » Et M. de Montchenu s'étend en plaintes sur sa misère ; la Révolution ne lui a rien laissé ; il faut encoï'e qu'il prenne sur son traitement de quoi faire vivre sa femme et ses enfants; bref c'est 20 000 francs de plus qu'il lui faut, et aussi quelques décorations qui le mettent hors de pair, car il ne saurait se contenter à Sainte-Hélène de la croix de Saint-Louis qu'il eut à son tour en 1790 : le cordon rouge, à la bonne heure î On n'alla point jusque-là, mais on le nomma maréchal de camp le22novembre 1815.
Cela ne se fit pas tout seul, les bureaux de la Guerre invoquant une ordonnance du 22 septembre 1814 qui n'eût permis de lui donner le grade qu'en 1820. On l'en gratifia quand même et cela ne le satislil point : maréchal de camp, un colonel de 1782, qui
se prévalait de trente-trois années de services passifs ! « Je n'ai jamais voulu servir Buonaparte, quoique j'en eusse grand besoin, écrivait-il ; si j'avais demandé d'être nommé maréchal de camp comme l'ont fait tous mes cadets, au bout de mes seize ans de services, je l'aurais été comme eux, d'autant plus que le maréchal de Broglie qui dirigeait à Mittau le travail militaire m'honorait d'une amitié particulière. » Et c'est pourquoi, sinon tout de suite, au moins à bref délai, il demanda l'assurance d'être fait lieutenant-général.
Après la promotion de maréchal de camp , on traîna. Bien que signée le 22 septembre 181 5, l'ordonnance le nommant commissaire à Sainte-Hélène ne devint exécutoire que le 10 février 1816 : Entre temps, n'avait-on pas essayé encorç de le détourner, non plus comme chargé d'affaires, mais comme ministre, sur une petite cour allemande et Carlsruhe n'avaitil pas été choisi ? Il aurait eu ses trente mille francs, mais point les avantages qu'il rêvait et que devait lui assurer « une mission outre-mer ». Car celle-ci entraînait, selon lui, qu'il « emportât la décoration avec permission de l'arborer en mettant le pied hors du vaisseau qui l'avait porté ; » MM. de Yiomesnil, de Blanchelande, Duchemin et de Bussy ayant eu ainsi le cordon rouge. Il dut se contenter, pour ceci, d'une promesse écrite, et, pour le grade, d'une promesse verbale qu'il serait fait lieutenant général en 1817.
20 AUTOUR DE SAKNÏE-IIELENE
Mais les ministres sont aussi changeants que les flots.
Ayant vaincu les gens raisonnables conjurés contre son départ, M. le marquis de Montclienu obtint son audience de congé, et assura le Roi de son dévouement et de sa perspicacité. Sa tète devait être singulièrement montée après les instructions qu'il avait reçues du duc de Richelieu. On lui disait : « Sa Majesté ne pouvait charger d'une mission aussi importante par son ol^jet, aussi honorable par la confiance dont elle est la preuve, qu'un serviteur éprouvé, sur le zèle et le dévouement duquel elle eût appris à compter. En faisant choix de M. le marquis de Montclienu, elle a rendu à sa fidélité et à ses bons et anciens services un témoignage éclatant qu'il considérera sans doute comme une bien flatteuse récompense. » Ensuite, il est vrai, l'inanité de cette mission de haute confiance se trouvait formellement constatée. Qu'avait à faire M. de Montclienu? Nullement à s'occuper de la garde de Napoléon, spécialement confiée au gouvernement britannique, mais à s'assurer de la présence du prisonnier par les moyens et de la manière concertés avec le gouverneur anglais ; à se convaincre, par ses propres yeuXsde son existence et à en dresser procès-verbal de concert avec les commissaires d'Autriche et de Russie ; à éviter avec le plus grand soin toute espèce de relations avec Napoléon Buonaparte et avec les individus de sa suite, à se refuser positivement à celles qu'il
pourrait chercher à étahhr et, dans le cas où il se permettrait sous ce rapport des démarches directes, à en rendre compte sur-le-champ au g-ouverneur. Était-il besoin d'un commissaire à 30 000 francs l'an, doublé d'un maréchal de camp à 10 000, pour dresser ainsi un certificat de vie, pour quoi, à Paris, même l'Empereur régnant, un notaire suffisait?
11 est vrai qu'au certificat de vie à expédier une fois par mois, le marquis joignait une mission de surveillance : « S'il arrivait que Buonaparte ou même quelques personnes de sa suite vinssent à former des projets d'évasion, à en préparer les moyens ou même simplement à chercher à entretenir des rapports au dehors et que le commissaire du Roi eût acquis à cet égard quelques indices même les plus légers, il lui est enjoint d'en prévenir sur-le-champ le gouverneur, sans qu'il ait besoin, dans ce cas, de se concerter d'avance avec les autres commissaires, pour peu qu'il pût en résulter le moii^idre retard. »
Par là, des fonctions d'observateur se trouvaient jointes à celles de notaire : elles n'eussent point été en d'autres temps pour en relever le prestige, mais la fidélité couvrait tout.
L'importance de la mission exigeait que le marquis de Montchenu, maréchal de camp, eût au moins un assistant : cet assistant serait-il qualifié aide de camp, secrétaire de légation, ou adjoint au commissaire? Montchenu ne le décidait pas et il s'en rappor-
tait à Son Excellence du titre qu'illui plairait donner: Mais il poussait d'abord son candidat qui ne pouvait manquer d'être de bonne maison. C'était M. x4uguste de Massey, capitaine et chevalier de Saint-Louis, âgé de vingt-huit ans. Il avait, sous l'Empire, « servi dans la marine : il était prisonnier en Angleterre lors de la Restauration ; dès qu^il l'apprit, il fut du nombre des cinq officiers qui firent sur-le-cliamp parvenir leur serment aux pieds du Roi ». Puis, négligeant la marine, il entra simple garde du corps dans la maison du Roi ; il suivit à pied le Roi à Gand et, de Gand, fut envoyé en Franche-Comté où il commanda une compagnie de volontaires royaux « à la tète de laquelle il est revenu ». Revenu où ? M. de Montchenu ne le dit point. Mais il affirme que M. de Massey, qui sait les mathématiques en perfection et tout ce qui concerne l'artillerie, est d'abord remarquable par son courage, sa fermeté et surtout son grand dévouement.
Malgré les certificats du comte de Glermont Mont Saint-Jean et du comte de Juigné, M. de Massey ne fut point nommé ; on lui préféra un autre garde du corps, simple bourgeois, entré au service à vingt-quatre ans, en juin 1814, dans la compagnie de Raguse, licencié en mars 1815, mais ayant accompagné le Roi et les princes jusqu'à la frontière et, de Lyon où il était allé après le licenciement, ayant émigré en Luxembourg, étant rentré en France avec Sa Majesté, et faisant en septembre
le service du guet du Roi. M. Jean-Claude Gors, fils de feu Philibert Gors, instituteur à la Croix- Rousse, et de Claudine-Joseph Cochet, était peut- -etre lui aussi des protégés du marquis, quoique à un rang inférieur. On ne lui assigna que 6 000 francs de traitement, — avec le titre de secrétaire, qu il échangea, en mars 1816, pour celui d'aide de camp, — parce qu'on supposait que^ selon l'usage alors partout suivi, M. de Montchenu se chargerait de Théberger.
Le 6 février 1816, l'ambassadeur du Roi àLondres avait reçu la réponse de lord Castlereagh à la note qu'il lui avait passée demandant l'admission de M. de Montchçnu à Sainte-Hélène. Alors, le marquis ferma ses malles. Dès qu'il avait été nommé, il s'était empressé à courir les ministères, demandant des provisions de toutes les espèces, et se montant, à menus frais, une bibliothèque dont il semble qu'il avait grand besoin. Il sollicitait les ouvrages qui n'avaient point de destination et, en ayant obtenu quelques-uns, il fouinait dans les dépôts publics et y faisait son choix : et c'était aussi bien les Voyages â! Ali Bey que le Roman de la Rose, la Géographie de Strabon que le Voyage aux terres australes ou, comme il écrivait : le Voyage aux monts Allekanys. Et, toujours, il arrivait, par ses importunités, à tirer quelques volumes. Il délégua, sur son traitement, 6 000 francs pour pourvoir à l'entretien de sa femme et de ses deux enfants, mais, ce qui montre sa confiance envers son épouse, il
chargea exclusivement son frère de les toucher. Ce frère, Victor-François, qui n'avait pu moins faire que d'être vicomte — son aîné s'étant fait marquis et l'autre frère comte — avait été encore mieux traité et, officier au régiment du Roi avant la Révolution, ayant obscurément fait les campagnes de l'émigration, il avait été promu maréchal de camp dès le 13 août 1814 ; il devait, durant l'absence de son frère, être le plus assidu des quémandeurs et le plus dévoué des avocats \
Au début de mars, M. d'Osmond attendait le marquis de jour en jour ; le vaisseau de 50 canons qui devait emmener les commissaires allait mettre à la voile, mais, à défaut, il y aurait, quinze jours après, l'occasion d'une frégate de 36. Enfin, par Dieppe, M. de Montchenu arriva à temps pour prendre ses
* C'est co Montchenu. qui s'est titré vicomte et qui fut maréchal de camp du 13 août 1814, qu'on a souvent confondu avec l'autre : Le maréchal de Gastellane dit dans son journal : « Le vicomte de Montchenu a cinquante-cinq ans, a servi quelque temps avant la Révolution dans le régiment du Roi-Infanterie. Si ce corps existait encore, il serait peut-être arrivé à avoir aujourd'liui rang de colonel ; il aurait eu la retraite de maréchal de camp, sans oserjamais espérer être employé dans ce grade. M"" de Jaucourt et de Laval sollicitant le prince de Bénévent, à la Restauration, de faire quelque chose pour le vicomte de Montchenu, M. de Talleyrand ne savait trop quelle place lui trouver ; il leur dit : « Montchenu doit avoir servi quelques jours autrefois. Il aura été au régiment du Roi, il faut qu'il fasse une demande au ministre de la Guerre. Dupont a de la facilité. Je le lui recommanderai. Il le fera maréchal de camp. » Ainsi fut dit, ainsi fut fait. Le maréchal Soult vient de lui envoyer des lettres de service pour la 12" division militaire en qualité d'adjoint au lieutenant général inspecteur. Le voilà avec 20 000 francs d'appointement. Il n'avait pas le sou. On ne peut avoir une tournure moins militaire. Ce seront des troupes bien inspectées. » (I, 212).
LE MARQUIS DE MONTCUENU i^d
arrangements et s'embarquer sur le Newcastle. Il eut soin, par chaque navire rencontré, de donner de ses précieuses nouvelles : « M. de Montclienu était, le 15 mai, par les il degrés de latitude et i9 de longitude; c'est son point, écrit le marquis d'Osmond le 5 juillet. — Au surplus voici sa lettre pour votre instruction; je vous en fais le sacrifice afin que vous ne regrettiez pas la lettre qu'il faut envoyer à M""^ de Montclienu. »
C'est le ton que prend riiomme de cour qu'est d'Osmond vis-à-vis de Thomme de province qu'est 3Iontchenu ; ces deux marquis ne semblent point s'être convenus ; ils sont pourtant, l'un autant que l'autre, singulièrement représentatifs de l'émigration; mais, tandis que M. d'Osmond, guère mieux né que Montchenu, s'il l'est aussi bien, est resté de l'entourage direct des princes et s'est trouvé, dès le premier jour de la Restauration, désigné pour les grands postes, au point qu'une ambassade de famille lui a semblé un début médiocre, Montclienu, qui n'a point paru en Angleterre, est trop heureux de recevoir une commission qui rapporte peu d'honneur, mais quelque argent : l'un ignore autant que l'autre la France; l'un a, autant que l'autre, l'horreur de la Révolution, est aussi neuf aux affaires, aussi crédule aux bruits, mais d'Osmond sait au moins quelque chose des Anglais au milieu desquels il a vécu, il relève son incapacité d'un air de grand seigneur et porte, dans ses rapports avec le ministère, une habitude du monde qui le garde
(les confidences hasardées, de même que son traitement le met au-dessus des bassesses honteuses : le pauvre Montchenu joint au radotage qu'il met en écritures, lorsqu'il ne peut le mettre en paroles, des façons de province, une suffisance enivrée, une crédulité délirante, un considérable appétit, une avarice qui est peut-être une vertu, des quémanderies de pauvre, une vanité sans limite et en même temps une flagornerie qui étonne.
Tel il est lorsqu'il arrive à Sainte-Hélène le 17 juin 1816, et aussitôt, il met la main à la plume. C'est un chef-d'œuvre qu'il entend faire, aussi laisset-il passer le premier courrier, se contentant alors de renvoyer aux récits de sir Joseph Gockburn et d'enregistrer les menues nouvelles que lui a fournies le gouverneur. Mais tout de suite après il prend sa revanche et telle que, de port, M. d'Osmond doit payer £ 5, 8, 6 : 135 fr. 15. « La lettre de M. de Montchenu, écrit. d'Osmond ne vous laissera rien ignorer sur la façon dont [les ordres donnés au général Lowe] sont exécutés et sur l'effet qu'ils produisent. J'ai jugé qu'elle doit être très précieuse par le prix qu'on y met. Je vous envoie pour la curiosité fenveloppe de ce paquet : £ 5, 8, 6 ! C'est une folie qui donne une idée du reste. »
Sans doute M. de Montchenu faisait payer au marquis d'Osmond les frais de sa correspondance privée et elle était immense. Il avait formé le dessein de rassurer ses amis bien pensants sur les dan-
gers que présentait pour TEurope l'existence du petit monstre et, en manière de circulaire, il avait adressé à un certain nombre de gentilshommes cette lettre où il se peint tout entier et qui, mille fois copiée, finit par obtenir les honneurs de l'impression : « Vous ne pouvez, mon cher ami, vous faire aucune idée de cette île. Tout ce que vous en avez entendu dire en fait un paradis auprès de la réalité. L'aspect en est encore plus hideux dans l'intérieur. Vous ne voyez que des montagnes pelées, sans aucune végétation, de la hauteur de SOO à 1 500 toises, et une seule plaine où habite Buonaparte. Onrencontre, par ci par là, quelques arbres rabougris ; on ne récolte que des pommes de terre et quelques légumes en petite quantité. Une seule petite ville où il y a une soixantaine de maisons, pas un seul village, quelques chaumières éparses que l'on décore du nom de maisons de campagne, dont une dizaine au plus sont à peu près logeables, de très beaux chemins taillés dans le roc et toujours bordés de précipices effrayants, point de sentiers praticables, voilà, mon cher, le séjour de votre ami qui, de plus, ne sait pas la langue du pays et, quand il la saurait, il n'en tirerait pas un grand parti.
« On manque ici de tout. Tout y est d'un prix exorbitant. Pour vous en faire une idée il faut que vous sachiez que tout ce que nous mangeons vient d'Angleterre ou du Cap de Bonne-Espérance qui est à six cents lieues. Le charbon pour la cuisine vient d'Angleterre, car l'île ne fournit pas du bois
à brûler et il nous est arrivé il y a quelques jours des bœufs dû Cap. On en avait embarqué 37, il en est mort 11 en route; un petit mouton coûte cinij louis ; un poulet bien sec de 10 à 15 francs suivant sa grosseur. Le pain, ce qu'il y a de meilleur marché, coûte 22 sols la livre, une paire de souliers, de 18 à 20 francs.
« Après vous avoir entretenu de mes misères, je vais vous parler de notre grand homme, de sa position, de sa garde. La garnison est d'environ 2500 hommes, 99 pièces d'artillerie et une vingtaine de mortiers. Il occupe la maison du lieutenant-gouverneur située sur la plaine de l'île appelée Longwood. Cette plaine est entourée de tous côtés de précipices horribles. L'on nV arrive que par un seul chemin. On a établi sur cette plaine un camp occupé par le 53^ régiment et un parc d'artillerie. Il est de plus bordé de sentinelles très rapprochées. Il a la liberté, lui et les siens, de se promener dans cette enceinte à volonté, sans être accompagné. 11 a quarante domestiques, en tout cinquante-quati personnes.
« S'il veut sortir de cette enceinte, il doit être accompagné par un officier en uniforme qui ne doit pas le quitter d'un ])as. Cet officier délégué loge dans sa maison; il doit savoir tout ce qu'il fait dans la journée. Les autres personnes de sa suite sont surveillées par un officier d'ordonnance et les valets par un sous-officier. Le gouverneur est averti, toutes les heures, de ce qui se passe, par un télé-
graphe établie clans l'île, de sorte que, dans une minute, il sait tout, et en deux minutes, quand il est en course. En cas d'événement quelconque, en trois ou quatre minutes, toute Tîle serait sous les armes. Il y a toujours au moins deux frégates à l'ancre et deux bricks qui tournent nuit et jour autour de File, et, dès les six heures du soir jusqu'au lendemain à la même heure, des chaloupes armées font une patrouille le long des montagnes qui bordent la mer et qui nous entourent de tous côtés. A la nuit, c'est-à-dire à six heures, tous les bateaux appartenant tant aux particuliers qu'aux vaisseaux doivent être rentrés et on tire dessus s'il s'en pré- . sente. Après neuf heures, on ne peut plus passer presque nulle part sans avoir le mot d'ordre, sans courir risque d'être tué ou au moins arrêté. Aucun vaisseau étranger ne peut aborder. Ils sont signalés à soixante milles en mer et le premier qui signale a une piastre. Ce trajet ne peut se faire en une nuit sur une côte si dangereuse; ajoutez à cela que les brisants sont si forts qu'on est souvent plusieurs jours sans pouvoir aborder en chaloupe sans danger. Vous voyez, mon cher ami, combien la fuite doit paraître physiquement impossible. Si le gouverneur voulait la favoriser, il faudrait que l'amiral fût du complot; si, au contraire, en trompant toutes les précautions prises, l'amiral laissait aborder dans une nuit favorable, deux ou trois chaloupes qui auraient à essuyer un feu bien dangereux, arrivé à terre que deviendra-t-on ? Tous les che-
mins sont gardés, les rochers à peu près impraticables, et il n'y en a point où dix hommes sans fusils, avec des pierres seulement qui ne sont pas rares ici, n'arrêtassent facilement mille hommes bien armés. Un de ces jours derniers, en faisant ma ronde avec le gouverneur, il m'a paru qu'un point de débarquement, défendu par trois pièces de canon et un poste très fort, pouvait encore l'être mieux, parce qu'une des batteries de flanc était trop élevée. Je trouvai qu'une pointe de roc plus calciné pouvait permettre un travail assez facile pour y établir une batterie de quatre pièces, presque à fleur d'eau : on y travaille. Il ne se fait rien que je n'en sois instruit à l'instant ; ainsi, rassurez-vous, mes bons compatriotes, vous ne le reverrez plus, je vous en réponds !
« A la nuit, tout son monde doit être centré pour ne plus sortir. La maison est entourée de sentinelles avec ordre de tirer de suite. On est sûr que l'ordre serait exécuté, ce qui a été déjà fait une fois. J'espère cependant ne pas mourir dans ce= pays-ci, à moins que ce ne soit de faim et d'ennui. Dans ce cas, chaque mois de mon séjour me sera sûrement compté pour quelques années de purgatoire
« Buonaparte, en arrivant ici, a été longtemps logé chez un habitant nommé Balcombe. Cet homme a une jeune fille de quatorze ans, appelée Betzy, renommée par son esprit indépendant et par la fougue de son caractère. Elle est assez jolie; il en avait paru amoureux. L'autre jour, en causant avec.
elle, je lui dis : « Mademoiselle, je ne m'étonne pas (( que vous parliez si bien le français, c'est Buona- (( parte qui vous l'aappris ? — Oh ! mon Dieu î Non, c( il est trop grossier pour cela? » Sa sœur me raconta qu'étant chez lui, il l'avait prise par l'oreille, en la tirant très fort et en lui faisant g'rand mal. Elle lui donna un fameux soufflet. Il en fut si fort en colère qu'il lui serra le nez à la rendre rouge toute la journée. Un autre jour, elle trouva une épée dans sa chambre, elle la tira et fondit sur lui. Il se sauva dans un coin en criant de toutes ses forces. Las Cases vint et la désarma. « Vouliez-vous le tuer ? « — Non, je voulais le saigner un peu et voir de « quelle couleur est son sang. »
« Du reste, il ne se passe rien d'amusant chez lui ; il est presque toujours de mauvaise humeur et vexe tout ce qui l'entoure.
« Nous n'avons été en mer que cinquante-sept jours, il y avait resté soixante-dix-sept.
« Vous pouvez répandre ma lettre ; elle rassurera les timides et intimidera sans doute les malveillants. Le style n'en est pas soigné, mais je n'ai pas le temps de la refaire, voulant profiter d'un vaisseau qui part pour l'Europe. »
Ainsi, le marquis se considère moins comme le commissaire du Roi que comme le commissaire des royalistes,chargé par eux autant que par Louis XVIII de surveiller « le petit monstre », de leur fournir des renseignements détaillés qui consoleront les âmes
bien pensantes en leur montrant l'abjection oi!i le Corse est tombé et le châtiment que reçoivent- ses , crimes. Mais il se trouve atteindre un effet tout opposé à celui qu'il espérait : les gentilhommières auxquelles ses confidences étaient destinées ne se tinrent point tenues à la discrétion ; des copies glissèrent aux maisons bourgeoises, aux tanières libérales, aux cafés des demi-soldes ; nul \ récit qu'eût fait un ami ne valait ce témoignage d<' l'ennemi patenté et commissionné ; nul n'eût été aussi violent dans ses couleurs, aussi net dans \ ses affirmations, aussi précieux par ses détails C'était bien là le roc désolé sur lequel Albion avait enchaîné Prométhée, l'entourant d'une armée, d'une flotte, d'une formidable artillerie et ne lui assurant même point le matériel de la vie. Les plaisanteries de ce Montclienu sur l'Empereur prisonnier exaspéraient; mais qu'importait que le marquis fût plus ridicule ou pius odieux : c'était assez qu'il eût écrit cette lettre. Pieusement les amis du vaincu la copièrent; on en trouve à présent de toutes les écritures, écritures mal formées de soldats devenus officiers, et dont le fusil a alourdi la main, écritures d'enfants, écritures fermes et larges de généraux : cela et le Manuscrit venu de Sainte-Hélène, ce sont deux des points de départ de la légende.
Ce que Montclienu écrit à son correspondant de Marvejols^ il le répète presque littéralement au
* La même lettre a été adressée par Montchcnu à un autre de
ministre des Affaires étrangères, toutefois y en ajoutant, sur deux points qu'il jug-e à bon droit essentiels, tous les développements que lui inspirent à bon droit sa rapacité et sa vanité.
Depuis le jour de son arrivée jusqu'au jour de son départ peut-on dire (car la dernière dépêche qu'il écrit à ce sujet est du 28 mars 1821) et bien après, car, de retour en France, il ne cessera, jusqu'à la chute des Bourbons, de réclamer des indemnités et de faire valoir ses cinq ans de services outre-mer et sa vie tout entière d'abnégation, M. de Montchenu sollicitera des augmentations de traitement et des faveurs diverses : l'indigence à laquelle il est réduit avec ses trente mille francs revient dans toutes ses dépêches. Il entre dans des détailsqui feraient sourire, si, par un étrange retour, ils ne se trouvaient justifier tout ce qu'a dit l'Empereur au sujet de l'impossibilité où il se trouvait, à Sainte- Hélène, de vivre et de faire vivre ses compagnons et ses domestiques avec les sommes allouées par le ministère anglais. Montchenu prouve l'incapacité où il est de dépenser, pour son entretien, son loyer, ses domestiques et ses chevaux, moins de 1100 livres, soit 27 500 francs Quant à la nour-
ses amis, directeur des postes à Angoulèmo ; vraisemblablement à d'autres encore : c'était une circulaire.
riture, et il fournit le prix de toutes les denrées, elle ne peut lui revenir à moins de 10000 francs, soit au total 37 500 : Sur ses 30 000 francs, il en a laissé 6 000 pour l'entretien de sa femme et de ses enfants, restent 24000, d'où, chaque année, un déficit d'environ 14 000 francs. Ce qu'il dit de la cherté des vivres et de tout ce qui est nécessaire à la vie, se trouve confirmé par ce que disent les commissaires d'Autriche et de Russie, qui, eux aussi, crient misère, qui, eux aussi, réclament une augmentation de traitement, mais, en tout, il y a la manière et, tandis qu'ils le font avec la dignité et dans les termes qui conviennent à des diplomates de carrière, lui, c'est à la façon d'une ménagère de province qui se plaint à tout venant du prix des poulets ^t met la ville entière dans le secret de ses comptes de hlanchisseuse. Gela n'est point trop dire : « Le blanchissage, écrit Montchenu, est aussi un article qui étonne ; on ne peut s'en faire aucune idée qu'en réfléchissant au prix énorme du combustible, à la difficulté d'avoir des ouvrières et à leur cherté ; le savon est aussi hors de prix; je crois donc pouvoir compter cette dépense à 100 £. » « Et comme vous n'avez rien à faire, écrira d'Osmond au ministre en transmettant cette lettre, vous lirez sans doute avec intérêt l'histoire des blanchisseuses de Sainte- Hélène... Ce bon M. de Montchenu envoie cela avec une confiance tout à fait admirable. »
Ses plaintes prennent parfois une forme presque attendrissante, lorsqu'on songe que, tout de même.
ce vieux homme a laissé, en France, les siens réduiU à la portion congrue et que, bien ou mal, il veut faire figure, qu'il essaie de point être trop en retour comme on dit, qu'il s'efforce, selon l'usage français, rendre, dans une mesure, \e^ politesses qu'il a reçues; qu'il a le sentiment de son Immiliation, qu'il fut un homme de cour, un homme du monde, qu'il eut des élégances, des recherches et qu'il en est réduit là par la ruine, par vingt-cinq ans de misère, à toujours mendier — et le pis est qu'il le fait naturellement : « L'amiral et sa femme, écritil au ministre, m'ont comblé de tant de soins que je n'ai cru pouvoir me dispenser de leur donner à dîner; nous étions douze, et le dîner m'a coûté 37 £. Encore, j'ai dû le leur donner chez eux, car je n'ai point encore les meubles nécessaires pour recevoir tant de monde. » Le jour de la fête du Roi, il faut bien encore qu'il donne un dîner, mais il confesse au gouverneur « qu'il n'a pas d'argent pour une telle dépense et qu'il ne veut pas prendre d'avances sur ses appointements, ne sachant ni qui vit ni qui meurt, et craignant toujours de paraître gueux ». Hudson-Lowe lui prête l'argent, le local, les meubles, l'argenterie, et, en traitant avec le fournisseur de Longwood à 3 £ par tête « y compris le dessert, le café, le thé et les domestiques pour servir, mais sans le vin qui est une chose bien chère ici et dont on use beaucoup », Montchenu s'en tire moyennant 171 £ (4 275 francs). Qu'il réclame ces frais de sercice au ministre, rien
de plus légitime, mais quelle joie, quelle vanité il éprouve de son « beau dîner )) quelles conséquences il y attribue ! « Cette journée, écrit-il, a déjà fait tomber le crédit de notre prisonnier et il a envoyé le lendemain ses gens en ville pour savoir comment cela s'était passé. Depuis, il est d'une bumeur effroyable et ne veut plus voir personne, pas même les étrangers qui sortaient toujours de cbez lui bien entbousiasmés. »
Ensuite, vient le désenchantement et la misère : Il a déjà emprunté 1 000 £ au gouverneur, il tire par chaque courrier des lettres de change sur d'Osmond qui s'en lasse; il ne saurait vivre à Sainte- Hélëne à moins d'un traitement de 3000 £ : 73 000 francs. Le ministre lui en accorde 60 000, le 20 février 1817, et avec effet rétroactif: « J'ai reçu hier au soir, écrit d'Osmond le 23, la dépêche adressée le 20 de ce mois à M. le marquis de Mont- • chenu. Elle lui sera transmise par le premier bâti-j ment expédié à Sainte-Hélène. Je préviendrai la^ trésorerie anglaise qu'à dater du l^"" juillet 1816, j trente nxilïe francs ont été ajoutés au traitement dei M. de Montchenu ; les avances déjà faites à ce com-' missaire sont remboursées et portées sur les frais de service. »
Va-t-il se tenir satisfait"? — Non pas. Le 27 juillet 1818, Balmain écrit : « M. de Montchenu a demandé au roi son maître, en récompense de ses servicesà Sainte-Hélène 300 £ (12300 francs) d'auimentation et à l'empereur François 1200
(30000 francs) de traitement comme commissaire d'Autriche. » Ce n'est point là une invention: «Voilà, écrit d'Osmond au ministre le 4 septembre 1818, une chose que vous ne devez pas savoir ; je vous la dis pourtant afin que vous Tignoriez mieux. Montchenu a reçu du prince de Metternich les pouvoirs de commissaire autrichien et l'avis d'un remboursement, s il y avait des frais de chancellerie-. C'était assez dire que Ton comptait sur l'expédition gratis des bulletins, sauf à donner un présent plus ou moins magnilique en retour. Montchenu aime le certain; il a en conséquence écrit au prince Metternich pour se le procurer. Cependant, cette lettre ne doit être remise que dans certaine hypothèse; j'ai insisté pour que votre approbation fûtdunombre ; moyennant cela, la sotte démarche ne sera point faite. Vous serez surpris quand vous recevrez Touverture; elle peut tarder sans inconvénient. »
On comprend que d'Osmond ait écrit, lorsqu'il fut informé que « la cour de Vienne avait accordé sa confiance à M. de Montchenu » : « Du parterre cela produira un assez bon effet, mais la prose de notre homme ne produira peut-être pas le même à Vienne ». En effet, sans lui, la première dépêche eût été une lettre de change.
A chaque fois qu'arrive un ministre nouveau, M. de Montchenu réitère ses demandes ; le texte en est pareil, si le chiffre va croissant. Le 28 mars 1821, il écrit à M. de Rayneval qui vient d'être nommé sous-secrétaire d'État aux Affaires étran-
38 AUTOUR DE SAlNTE-HELÈNE
gères : « La somme de 4000 £ (iOOOOO francs) m'est absolument nécessaire. Je la demande ou mon rappel, car je ne puis plus exister ici comme je suis. Je suis encore si faible que je sens que je m'en vais. Si vous me voyiez, vous auriez pitié de moi. Si cependant l'on consent de m'accorder ce que je demande, ce qui adoucirait beaucoup ma position, je tiendrai tant que je pourrai. Je désire cependant mourir dans le sein de ma famille.
« Vous trouverez sans doute bien naturel que l'augmentation que je demande, si elle m'est accordée, remonte au 1^'' juillet 1816 comme l'avait fait M. le duc de Richelieu. Bi vous ne voulez rienfairt pour moi, rappelez-moi, je vous le demande en grâce, le plus tôt possible. Ce n'est point pour avoir l'air de vous mettre le marché à la main; j'en suis bien incapabJe, et je suis bien loin de m* croire irremplaçable, je désire seulement ne pa> mourir ici. » Et il ajoute ce paragraplie qui, s'il nr vaut pas les 200000 francs qu'il demande, mérite au moins un sourire : « Je vois d'ici votre étonnement, vous allez regarder ma demande commt une extravagance, si vous la comparez avec tous les emplois de l'Europe. Je n'ai qu'un mot à ajouter : vous connaissez l'énormité de la solde anglaise : l'on a été cependant obligé de la doubler. Quant au rappel, je me trouverai effectivement avec une somme assez forte, mais, après avoir acheté tout ce qui me manque, le reste serait la seule chose
que je puisse laisser à mes enfants, après avoir avancé mes jours de plus de quinze ans. »
Quelle pouvait être près d un homme aussi ménager de ses deniers, la position de l'aide de camp, qui, malgré qu'il eût été promu capitaine* le Il septembre 1816, n'avait pour vivre que les 6000 francs que lui donnait le ministère et la particule que lui avait attribuée M. de Montchenu? Sans doute, son chef était tenu de le loger, de le nourrir et même de le monter, mais il s'en acquittait fort mal. Au début, point de chevaux. Il en coûtait 15 shillings chaque fois qu'on en louait un, et une haridelle valait cent louis; c'était de quoi réfléchir. Au Gap, on devait trouver des chevaux à meilleur compte et d'un pied plus sûr, car, avec ses chevaux de louage, le marquis, tout colonel en second qu'il avait, en 1790^ été à Mestre-de-camp- Dragons s'était fait jeter par terre et il se ressentait amèrement de l'interruption que la Révolution avait apportée à ses exercices équestres. Il envoya donc au Cap son officier d'ordonnance qui ramena deux chevaux, mais Gors fut encore plus malheureux que son chef et, bien qu'il quittât à peine ce guet du Roi qui escortait, ventre à terre, sur le pavé des routes royales, les promenades digestives de Sa Majesté Très Chrétienne, il tomba lors de ses premières sorties, et si malheureusement qu'il se
brisa la cuisse. Il faut dire que, sur le chemin de Longwood, les chutes pour les meilleurs ccuyers étaient fréquentes et c'était le casse-col — témoin Gourgaud. Durant plusieurs mois, Gors en pâtit; mais sa cassure fut pour le marquis un providentiel avertissement. « Le général de carrosse » comme disait l'Empereur, eut soin de ne se risquer qu'à bon escient, et sur l'unique route qui fût sérieuse et presque plane : Or elle menait à Plantation House.
Pour la nourriture^ portion congrue, lorsque Montchenu reçoit son aide de camp à sa table. Un poulet paraît au dîner, et, si le poulet manque, du pain sec. Gors s'absente-t-il, le marquis ne lui tient en rien compte des dépenses; à la vérité faut-il, en conscience, qu'il le nourrisse au Brésil lorsque Gors, pour son agrément, y accompagne Balmain? De la nourriture du cheval qu'il prête à Gors, le marquis ne veut pas entendre parler, non plus que de la nourriture de son domestique qu'il emploie pourtant à son service. Gors ne peut s'habiller et s'entretenir avec les 6 000 francs que lui alloue le gouvernement du Roi; il demande que son traitement soit doublé, porté à 12 000. Mais cela pourrait nuire aux sollicitations que le marquis forme pour lui-même, et il affirme que 9000 suffiraient. « Jr réitère à Votre Excellence, écrit-il le 5 mai 1818. ma demande pour une augmentation en faveur de M. de Gors. Je ne partage pas ses prétentions, mais je crois fermement et sur mon honneur que 3 000
LE MARQUIS DE MONTCHENU il
de plus lui sont nécessaires. Vous ne vous faites aucune idée de la cherté du blanchissage, car je nie suis bien trompé dans l'aperçu que je vous en ai donné pour moi, du drap, des bottes, souliers, et surtout de la cherté des façons ; je puis vous certifier qu'avec 9000 francs, il ne fera pas d'économie ; il est de plus totalement boiteux. » 9000 francs, alors que, sous le vent de folie erotique qui souffle sur Sainte-Hélène, et qui, à défaut de pis, précipite à la paternité Montholon et Bertrand, au mariage Balmain et Saint-Denis, qui, faute d'aliment affole Gourgaud et révolutionne chaque nuit Longwood, alors que Gors, lui aussi, songe à de justes épousailles, avec une Anglaisé de trente ans qui n'est ni belle, ni riche, mais qui est iine femme !
Exaspéré de la duplicité du marquis, Gors s'adresse directement au ministre, et, à ses réclamations qui ont un air dejustesse, il mêle contre son chef des dénonciations qui lui font peu d'honneur. Sans doute n'a-t-il pu supporter les déclamations du marquis contre Balmain qui seul fournissait de quoi nourrir un peu les dépêches et de quoi égayer un peu l'aide de camp. Mais, si ridicule, ladre et envieux que soit Montchenu, il n'est pas moins le chef, et, s'il n'insiste point autant que Gors le souhaiterait sur l'augmentation de traitement, il présente et soutient les autres sollicitations qui ne peuvent le géner^ presque avec la môme vigueur qu'il mettrait aux siennes : « M. de Gors, capitaine d'état-major et mon aide de camp, écrit-il au ministre de la
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Guerre, le 8 janvier 1818, eut le malheur de se casser la cuisse droite dans le mois de novembre 181G, en exécutant une commission délicate que le gouverneur et moi lui avions donnée. M. le duc de Richelieu pourrait donner à Votre Excellence, sur cette affaire, les détails que je lui communiquai sur-le-champ. Il les a mis sous les yeux du Roi, et, par sa dépêche du 20 février 1817, il me mande : « J'ai appris avec peine l'accident arrivé à M. de Gors et je l'ai fait connaître au Roi. Yous pouvez lui annoncer, monsieur le marquis, que Sa Majesté aura égard à ses services et à sa situation. »
« Il sera boiteux toute sa vie.
« Je fis part aussi de cet événement à M. le <luc de Feltre, en le priant d'en demander des détails à M. le duc de Richelieu. Ce ministre me répondit toujours par la même lettre du Cabinet du 15 avril 1817. « J'ai appris avec peine l'accident du capitaine de Gors, votre aide de camp. Lorsqu'il me sera possible de parler au Roi de l'avancement de cet officier, je ne manquerai pas de rendre compte à Sa Majesté des circonstances qui pourront la disposer à donner à M. de Gors des marques de sa bienveillance. »
<( J'avais demandé pour lui le grade de chef d'escadron et voilà les réponses qui m'ont été faites. Ma demande était fondée sur le service de guerre que nous faisons ici et surtout dans le moment où il éprouva son accident. J'ai l'honneur
devons faire ou réitérerla même demande et même fivec la plus vive instance. » Montchenu n'a point de succès. Alors, lâchant sur le ministre sa mère qui semble une personne tenace, Gors obtient, à la fin, du ministre, l'autorisation de se marier, 23 000 francs d'indemnité pour le passé et 12 000 francs de traitement pour l'avenir, mais c'est en juin 1821. L'Empereur était mort et le commissaire du Roi allait rentrer en France avec son aide de camp.
S'il avait pâti à Sainte-Hélène, Gors devait au moins vivre de Sainte-Hélène jusqu'à la fin de ses jours, mais ce ne fut point sans traverser de fâcheux moments.
Son traitement ayant été arrêté par les Affaires trangères à la date de son retour, il reçut uni- (juement sa solde de capitaine à partir du 30 septembre 1821, en attendant une destination. Quand, le 2Q février 1823, il fut nommé capitaine aux dragons de la Saône, on ne sut où lui faire parvenir ses lettres de service, et on le réforma; mais il reparut alors et il reçut un emploi de son grade à la suite de l'état-major général du 5° corps d'armée. Cela ne lui plut point ; il déclara préférer un emploi de son grade tel qu'il l'occupait aux Affaires étrangères; on se. débarrassa de lui à la Guerre en lui liquidant un traitement de réforme de 600 francs. Aux Affaires étrangères, où, quoi qu'il dise, il n'eut jamais de grade, il fut plus tenace €u plus heureux et il conserva, au moins jus-
qu'en 1847, un secours annuel de 2000 francs. Montclienu, son chef, sera moins favorisé. Il rentrera en France, sans que son service de guerre et ses nombreuses sollicitations lui aient valu autre chose que ses 60000 francs de traitement. Il ne sera pas même cordon rouge ni lieutenant général comme on le lui a promis.
Peu s'en est fallu que dès le début, dès sa promotion même, Montclienu ne fût mis à la retraite comme maréchal de camp, mais le duc de Richelieu^est intervenu et, il a appuyé en janvier 1816 sa demande « d'être regardé pendant la durée de sa mission comme maréclial de camp employé, en considérant que cette mission est aussi militaire que politique ».
En juin 1816, Montchenu demande le grade de lieutenant général : ajourné par le ministre, alors le duc de Fel tre.
Le 6 août 1817, son cadet, le vicomte, rappelle au souvenir du ministre « un malheureux absent, son frère, que le service du Roi retient à deux mille lieues de ses intérêts personnels les plus chers ».
« Quand il partit pour cette bien triste destination de Sainte-Hélène, écrit le vicomte, il eut l'espoir d'être consolé de tant de privations par les dédommagements qu'autrefois on a toujours accordés à
tous ceux qui ont eu des missions d'outre-mer et une lettre de Votre Excellence lui laissait l'espoir du cordon rouge à la première promotion. C'est de la considération qu'il est politique et important de lui donner comme moyen de mieux remplir sa charge, car il est certain qu'il sera plus et mieux écouté quand on verra que son maître ne l'oublie pas dans Téloig-nement, surtout le commandant de la flotte et le gouverneur de l'île ayant été faits chevaliers de l'ordre du Bain pour leur mission à Sainte-Hélène. »
Et le vicomte offre à Soii Excellence « les hommages et la reconnaissance d'une famille antique, illustre et ruinée, qui, ayant droit aux grâces du Roi, n'en veut que ce qu'elles ont d'honorifique ».
Nouvelle lettre du marquis le 16 décembre 1816, mais elle est adressée au duc de Feltre : dès qu'il apprend que le duc de Feltre a été remplacé, le 8 janvier 1818, il écrit une lettre au successeur de Clarke pour réclamer le grade de lieutenant général et le cordon rouge : celui-ci, dit-il, promis^ à deux reprises le 11 mars 1816 et le 15 avril 1817. Mais il ajoute ici une nouvelle requête : « Ma carrière, tire vers sa fin, surtout si je reste encore zc? quelque temps, et celle de mon fils va commencer. Il a hérité de ses pères un grand amour pour sesrois et un dévouement sans borne qui ne s'est jamais démenti depuis huit cents ans, toujours dans, la carrière des armes. Mais, monsieur le Maréchal, c'est le seul héritage qu'il puisse recevoir d'eux,
car la Révolution ne m'a rien laissée II doit cependant servir comme ses pères et marcher sur leurs traces; et j'ose espérer que, aidé de toutes vos bontés, le Roi lui en donnera les moyens. Etant parti de France il y a près de deux ans, j'ignore ce que je peux demander pour lui; je ne peux donc que me recommander à vos bontés. »
Son fils n'a point quinze ans : veut-il qu'on lui donne, outre le Lys et le Phénix, la Légion d'honneur? Quinze ans, c'est l'âge où le marquis fut inscrit aux chevau-légers et oi^i il obtint son brevet de sous-lieutenant. Les malheurs des temps obligent à présent les jeunes gentilshommes à passer par les écoles, mais Charles-Henry-Gaston sera, à seize ans, nommé par le Roi élève de l'Ecole de Saint- Cyr, le 3 novembre 1819.
Le marquis attend six mois pour renouveler ses requêtes : le voici à la rescousse, le 18 juillet 1818, pour le grade et le cordon. « Mon principal titre à cette grâce (le cordon) qui n'est que dépure faveur, est de m'avoir été promise, au nom du Roi, dans les premiers jours de 1816... Quant au grade de lieutenant général, c'est autre chose. J'ai cru et je crois demander encore une chose très simple en réclamant d'être remis à mon grade de colonel dont la date est du 11 novembre 1782. Des raisons de santé m'empêchèrent de me trouver à Paris à la rentrée de Sa Majesté et de profiter des grâces qu'elle accorda à cette époque. Ma confiance dans la justice de Sa Majesté m'a empêché de l'importuner
à Mittaii pour réclamer d'être fait maréchal de camp, ce qui était alors de droit au bout de seize ans de colonel, et ce qui fut obtenu par presque tous mes cadets qui sont aujourd'hui lieutenants généraux; j'attendais que le Roi fût à la tête d'une armée pour y figurer comme officier général, bien convaincu alors que Sa Majesté remettrait tout le monde à sa place ; je vois que ma loyauté a été trompée et, plus encore, que les absents ont toujours tort. »
Aussi bien, se c6ntentera-t-il, pour le moment, du grade sans les appointements : ce sera un titre d'honneur pour le ministre « de réparer l'injustice dont il se plaint, sans qu'il en coûte un sou au Trésor ». Ne doit-on pas cela à un homme qui a quarante-sept ans de service dont trente-six comme colonel titulaire? En sollicitant les bontés du Roi, « je dirai — et c'est par là qu'il termine — que, si ces bontésfont des jaloux, envoyez les envieux me remplacer et j'ose vous assurer que les plus ambitieux en seront dégoûtés. »
Nulle grâce n'étant venue, le marquis retourne à la charge en mars 1819 : « Si les ministres de la Guerre et des Affaires étrangères m'oubliaient, écrit-il, que deviendrai-je? Exilé sur un rocher brûlant, manquant souvent du nécessaire, dévoré par une chaleur horrible, et enfin, en venant ici, j'ai fait au Roi le sacrifice de ce qui me restait, mon existence et ma santé. Le grade de lieutenant général m'est plus important ici que vous ne
pensez. Demandez à M. le duc de Richelieu... Il vous dira les difficultés que j'ai eues à surmonter et que j'aurai encore, enfin l'énergie que j'ai été plusieurs fois dans le cas de montrer, »
N'ayant pas été plus heureux en 1819 qu'en 1818, 1817 et 1816, le marquis se flatte qu'en 1820 il aura gain de cause : « Il y a ici, écrit-il le 19 novembre, un bien grand nombre de désagréments que j'ai évités en mettant la main fièrement sur mon épée et auxquels mes collègues ont entièrement succombé. Je ne suis pas sur un lit de roses. Si l'on connaissait à Paris la vie que je mène ici, si l'on savait combien ce climat et d'autres inconvénients m'ont vieilli, j'ose vous assurer que vous auriez de la peine à trouver quelqu'un qui voulût y venir pour demeurer aussi longtemps et aux mêmes conditions que moi. »
En mars 1821 il change de tactique : il simule un grand dégoût, demande qu'on le remplace, met en avant ses maladies, et, comme il est convaincu que nul homme ne voudrait venir'à Sainte- Hélène, surtout n'y serait aussi bien que lui, il essaie du chantage après les supplications : En adressant son compliment à M. de Rayneval, comme il fait à tout ministre ou sous-ministre qui entre en fonctions, il « vide son cœur qui déborde d'amertune ». « Je vois, lui écrit-il, que l'on sait reconnaître les services des personnes qui sont en Europe et les récompenser. Je sais aussi, par expérience, que Ton sait oublier ceux qui sontemployés
outre-mer. Je suis ici depuis cinq ans; je n*ai reçu aucune espèce de grâce, pas même celles auxquelles mes anciens services et mon rang militaire me donnaient des droits acquis. Je suis de Tannée 1772; j'ai été fait colonel en 1782 d'un régiment de dragons et chevalier de Saint-Louis en 1790. Je suis parti maréchal de camp, et je le suis encore, au grand étonnement de tout le monde. Le Roi nTa vu partout, excepté à Londres où je ne pouvais lui être utile à rien. On m'avait beaucoup promis et, .en attendant, vous me laissez mourir de misère, de chaleur et surtout d'ennui. »
Qu'on le remplace donc à Sainte-Hélène, si on ne veut lui donner ni les trois étoiles, ni le cordon rouge, ni les 100000 francs de traitement, et qu'on lui désigne en Europe un poste de ministre — ou d'ambassadeur — qu'il a certes bien mérité. Mais, qu'on le sache, écrit-il à M. Rayneval : « Si vous, voulez me remplacer, le choix n'est peut-être pas aisé. Je connais bien le terrain ; il faut ici un officier général. Nous sommes dans un pays oii l'on ne dit jamais le commissaire de France, mais toujours, le général français. Bien peu de personnes savent ce que c'est qu'un commissaire, mais tous, rendent au général, et mes collègues en ont fait une triste expérience. Il faut un homme qui n'ait jamais servi Buonaparte, car il en serait furieux, je crois même qu'il interromprait toute correspondance avec Longwood. Il serait à désirer qu'il parlât anglais, non pour l'écrire, mais pour pouvoir
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causer avec tout le monde. C'est ce qu'il y a de plus intéressant. Il faut aussi un homme ferme, cai. s'il plie une fois, il aura bien de la peine à relever. Ce poste-ci n'a rien de commun avec tous ceux d'Europe. Je n'ai rien à négocier, il faut être tout yeux et tout oreilles et savoir inspirer confiance aux deux côtés, sans cela on ne peut pas servir ici utilement. Je crains bien que la manière dont j'ai été traité ne dégoûte beaucoup de personnes. »
Donc, l'on ne saurait payer trop cher la collaboration d'un homme aussi précieux et aussi rare, qui se contente simplement avec trois grâces dont deux gratuites. Montchenu est plein d'illusions à se croire unique de son espèce. Il y a toujours quelqu'un pour demander une place vacante, même une place de geôlier; on le vit bien à Blaye, et à dire la vérité, le métier que faisaient à Sainte-Hélène Montchenu et Gors était autrement relevé que celui que firent à Blaye Bugeaud et Saint-Arnaud.
De Sainte-Hélène, le marquis n'eut plus, api( s cette lettre écrite, le loisir de réclamer de nouveau les grâces qu'il avait si bien gagnées et que lui avaient refusées l'ingratitude familière aux Bourbons «t l'injustice de ministres incapables d'apprécier s«'s services.
Ses services, il faut les voir, et il faut entendre comme on les apprécie à Sainte-Hélène même. Dès
son arrivée, il a donné sa mesure. Le 30 juin 1816 de concert avec M. de Stiirmer, il a exposé au gouverneur Fobligation où il se trouvait de dresser procès-verbal de la présence de Buonaparte à Sainte- Hélène après l'avoir constatée de ses propres yeux. Le gouverneur, par l'amiral Malcolm, a faiftle mander à l'Empereur de recevoir les commissaires. « Comment voulez-vous que je voie ces gens-là î » a répondu Napoléon. Qui est-ce qui les envoie ? Estce l'Autriche? Est-ce l'empereur de Russie ?... Et ne serait-ce pas me reconnaître prisonnier de l'Eu- \ rope que de voir les commissaires"? Je suis le vôtre parce que vous me tenez, c'est de fait, non pas de droit. ))
Cette démarche ayant échoué, le gouverneur en a tenté une auprès de- Bertrand qui a demandé si les commissaires avaient apporté des lettres de leurs souverains. Hudson-Lowe a répondu qu'ils étaient venus simplement pour remplir les termes de la convention du 2 août. — Mais qu'était-ce que cette convention du 2 août dont le gouverneur n'avait point reçu d'expédition et dont les commissaires n'avaient pas même apporté une copie authentique ?
Aussi, lorsque, dixjours plus tard, Hudson-Lowe s'avisa d'en parler à l'Empereur lui-même, celui-ci répondit : « S'ils veulent me voir comme particuliers qu'ils s'adressent au grand maréchal, rien ne s'y oppose ; s'ils veulent me voir comme commissaires, qu'on me montre la convention et je verrai. »
Stlirrner avait, par hasard, dans ses bagages, quelques numéros du Journal des Débats; il y déterra le texte de la convention, et, de concert avec Montchenu seul, car Balmain s'était récusé, il l'adressa au gouverneur avec une note où il priait Son Excellence « de lui procurer l'occasion la plus prochain» de voir Napoléon Buonaparte ». Hudson-Lowe se fît alors Finterprète de ce désir près de Montholon. en lui transmettant le texte de la convention. Point de réponse de l'Empereur jusqu'au 27 août, où il fit envoyer au gouverneur la protestation que signa Montholon contre l'acte du 2 août.
Que restait-il à faire ? Forcer les portes de Lonawood? « Vous serez seuls responsables de toutes les suites que cela pourra avoir, dit Hudson-Lowe à Montchenu et à Stùrmer. Vous savez> que Bonaparte a dit qu'il tirerait un coup de pistolet à celui qui forcerait sa porte. Supposons que je mette à votre disposition une compagnie de soldats, qu'en arrivera-t-il ? Je ne serais point surpris qu'il y eût quelques hommes de tués... En outre, vous jugerez. Messieurs, si un pareil acte de violence obtiendrait l'approbation de vos gouvernements .. Au reste, je ne veux point préjuger vos intention > : vous me trouverez prêt à les seconder dans tous les cas. »
Ce n'était certes point Balmain qui eût requis ces mesures de violence, car il s'était mis hors de cause et ne s'était point solidarisé avec ses collègues ; ce n'était point davantage Stûrmer qui
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luttait depuis le début pour la modération : c'était Montchenu seul.
(( Nos vaisseaux n'ayant pu jeter l'ancre que sur le déclin du jour, et les règlements de l'île ne permettant pas d'y aborder après le coucher du soleil, il fut résolu, raconte Stûrmer, qu'on ne débarquerait que le lendemain matin. L'amiral Malcolm devait seul aller à terre pour s'aboucher avec l'amiral Cockburn, commandant en chef de l'escadre dont il était venu prendre le commandement. Nous n'hésitâmes point, le comte de Balmain et moi, à nous conformer à cet arrangement. M. de Montchenu au contraire, malgré les représentations de l'amiral Malcolm, s'obstina à l'accompagner, dans l'intention de presser vivement le gouverneur de le conduire à Longwood le même soir. « Je ne puis, disait-il, laisser partir le Norlhiimberland, (dont on avait annoncé le départ pour le lendemain) sans envoyer à ma cour un procèsverbal constatant l'existence de Bonaparte : cela est de la plus haute importance pour la France. »
« Fidèle à son projet, il lit beaucoup de phrases et de bruit, sans arriver à aucun résultat. Lorsque le gouverneur lui parla des dispositions antisociales de Bonaparte et des difficultés qu'il éprouvait souvent lui-même à le voir, il répondit qu'il fallait s'y rendre avec une compagnie de grenadiers et forcer sa porte au besoin. Il s'était déjà expliqué plusieurs fois dans ce sens envers l'amiral Malcolm pendant la traversée. Cette démarche
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prématurée et peu réfléchie jeta Falarme dans l'esprit soupçonneux de sir Hudson-Lowe et fit m général un très mauvais efiiet. Tout le monde se moqua de M. de Montchenu qui, dès ce moment, perdit toute confiance.
.« Le lendemain, il eut avec le comte de Balmain et moi une longue conférence. Après avoir développé une série d'idées fausses sur l'esprit de ses instructions, il employa toute sa rhétorique pour nous convaincre de la nécessité de voir Bonaparte avant le départ de Famiral Cockburn : « Messieurs, nous dit-il entre autres avec emphase, je compi^ sur vous si on m'oblige à user de la force.;.
« Toutes les représentations furent vain» Tamour-propre de M. de Montchenu ne lui pern pas d'écouter la voix de la raison et, si nous avions voulu nous prêter à ses extravagances, je ne sais jusqu'où il se serait laissé aller. ;>
Dès ce moment, les deux commissaires de Russie et d'Autriche arrêtèrent leur opinion sur leur collègue français et elle se trouva correspondre sensiblement à celle que, en quelques heures, avait acquise M. d'Osmond : ici comme là, elle avait pour base les confidences et les bavardages de M. de Montchenu. Ils savent que le duc de Richelieu a tout tenté pour engager M. de Montchenu à accepter un autre poste, « mais qu'indépendamment de ce qu'un séjour k 2 000 lieues de l'Europe était le moyen le plus sûr d'échapper à la poursuite de ses créanciers, M. de Montcheniï a pensé que
[Cette mission lui donnerait un grand relief en France ». Ils savent que « se faisant illusion sur là position dans laquelle il se trouverait avec Bonaparte, il s'est flatté de le mener à son gré, de le faire parler sans réserve sur tout ce qui intéresserait sa curiosité et de prendre avec lui le ton de la protection et de la supériorité. » L'un d'eux enfin esquisse, non sans complaisance, ce portrait qui, bien que tracé le 2 septembre 1816, ne serait point autre au jour de son départ : « M. de Montclienu n'a aucune des qualités propres à remplir le poste qui lui est confié. A la vérité, je le crois honnête liomme et je suis loin de soupçonner sa fidélité envers son roi ; mais il a peu de moyens, point d'instruction et manque absolument de tactr. N'ayant jamais été dans les affaires, il n'en a nullement l'habitude et ne sait comment donner de la suite à ses idées. Ses rapports sont diffus et mal rédigés; ils s'étendent sur des riens et ne traitent que superficiellement les choses essentielles ; aussi la France, quoique la plus intéressée à savoir ce qui se passe ici, en est la moins bien informée. Naturellement bavard et indiscret, il heurte la gravité anglaise et n'inspire point de confiance. Une vanité sans bornes est le mobile de toutes ses actions. Il ne s'est pas fait aimer ici, elles ridicules qu'il se donne tous les jours font fait tomber dans [une complète déconsidération. Son uniforme de général dont il se plaît à faire parade dans toutes •les occasions, n'est qu'une arme de plus qu'il
donne à la critique, car tout le monde sait qu'il n'a jamais entendu un coup de fusil. »
M. de Balmain, s'il est plus modéré que M. <U'. Stûrmer lorsqu'il apprécie le marquis dans sa correspondance avec le ministère impérial, est bien plus vif dans les lettres qu'il adresse à celui qu'il considère comme son chef direct, l'ambassadeur de Russie à Londres, comte Lieven. Le commissaire' de France, écrit-il le 3/lo avril 1818, « un idiot, un homme nul, sans considération, qui n'est propre à rien, que (le gouverneur) lui-même accable do mépris, dont on se moque, qui ne s'embarrasse aucunement de ses devoirs, est toujours l'ami, le complaisant, parle, écrit, agit, dans le sens de celui qui flatte sa vanité et lui donne à dîner, un bavard, un hâbleur impitoyable, qui, du matin au soir, entend et fait des commérages, ne sait pas de nouvelles de Longwood et à qui, par pure déhcatesse et respect pour sa cour, je communique toutes celles qui peuvent l'intéresser. Ce n'est pas lui, c'est moi qui suis, à Sainte-Hélène, le commissaire de France ».
Lors du départ du baron Sturmer, Montchenu était trop flatté d'être investi de la confiance du ministère autrichien et trop joyeux d'espérer un traitement supplémentaire, pour dénigrer nettement son prédécesseur. Il se contenta de marquer le contentement qu'éprouvait sir Hudson-Lowe du départ du baron et de la nouvelle preuve de confiance que lui, Montchenu, avait reçue : « Ma nomination,
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écrit-il, ne lui a pas ôté Tidée que T Autriche avait eu une arrière-pensée ; cette opinion est ici partagée par tous les Anglais de marque et l'amiral Malcolm en était convaincu » ; et il ajoute : « Une chose cependant assez singulière, mais qui peutêtre aussi ne signifie rien, c'est que M. de Stlirmer a reçu l'ordre, qu'il m'a communiqué officiellement, de ne laisser ni instructions ni correspondance antérieure, enfin aucun papier relatif à sa mission, sous prétexte que devant être dirigé par ma cour, celle d'Autriche approuve tout ce que je ferai ; en conséquence, il a tout emporté. »
L'insinuation ici est contre l'Autriche ; mais M. de Montchenu n'a laissé passer aucune occasion de dénoncer sourdement Stûrmer : cela en douceur et avec des airs cafards; en particulier, lors de la découverte des médiocres messages qu'avait apportés le hotaniste Welle. « Toute cette affaire, a écrit Montchenu, a été hien malheureuse pour M. de Stlirmer ; il a eu la douleur de lavoir travestie d'une manière hien sévère. Dans les journaux anglais et plus encore dans des lettres venues de France et de Vienne, on y laisse planer des soupçons, tantôt sur sa femme, tantôt sur des femmes de chambre et quelquefois plus haut. C'est d'autant plus injuste qu'il en est innocent et qu'il en a été hien affecté. Les choses ont été telles que M. le prince de Metternich. qui avait appris l'incident par le hruit public, croyait que c'était une femme de chambre de M"'^ de Stûrmer qui, en qualité de
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Française, était la coupable; et ayant été longtemps sans recevoir de dépêches de Sainte-Hélène, il n'avait pas hésité à supposer que la correspondan avait été interceptée. »
Ce plaidoyer couvrait en réalité une dénonciation et Ton peut se demander s'il n'a pas précipité le rappel et la disgrâce de Stiirmer. Lors du départ de comte de Balmain, Montchenu qui depuis quatre ans lui faisait la cour pour tirer alternativement des nouvelles et des dîners, écrit au ministre : « Vous n'avez pas besoin que je vous fasse le tableau de toutes ses extravagances, de son ineptie, de sa faiblesse et de la bizarrerie de son caractère. Je veux seulement vous prouver combien M. de Sturmeret lui ont rendu ma position difficile. Noire mission était à peu près collective et chaque bévue qu'ils faisaient m'obligeait à me relever personnellement sans avoir jamais voulu prendre part daii> les discussions désagréables qu'ils s'attiraient ; discussions d'autant plus désagréables que le gouverneur, qui est très fin, savait toujours en retirer un avantage. Il leur a dit plusieurs fois : Hé I Messieurs, que ne faites-vous comme le marquis ? Enfin, me voilà entièrement seul; cette position n'en sera pas plus agréable pour moi, mais je ser;ii tranquille. »
M. de Montchenu allait si loin dans ses propuque Gors indigné prit la plume et écrivit au ministre : a Je suis fâché de le dire pour M. de Montchenu, mais il est de mon devoir de déclarer
jut' toutes les réflexions qu'il a faites sur ses deux ollègu^s sont peu fidèles et sentent beaucoup trop a jtersonnalité. Il eût dû se montrer plus juste et plus impartial pour M. le comte de Balmain, le seul {iii ait vraiment pris à cœur les intérêts communs lu service et qui lui ait sacrifié son repos et sa ^aiUé par excès de zèle. M. de Montclienu n'auibait pas dû oublier que c'est au comte que la mis^ pon est redevable de tout ce qu'elle a fourni d'iniressant ; il n'a jamais pu se décider à faire, de îoncert avec lui, une simple visite aux liabitants le Longwood ; il a beaucoup jasé, toujours blâmé le qu'il ne faisait pas et jamais agi quand il en tait temps. Il s'est amusé à des disputes de préséance et le pli est donné maintenant, de sorte que L(Ongwood est un poste qu'on ne reprendra qu'avec nille difficultés. »
Quant à Balmain,. trop fin pour s'indif^ner et trop leureux de partir, il a pris congé de Montchenu livec ce mot piquant : « Vous allez être veuf, monpieur le marquis, » et Montchenu n'en a point senti l'ironie.
t Tels ont donc été les rapports des commissaires autrichien et russe avec Montchenu que, pvant avec lui sur le pied de collègues et lui 'émoignant les égards qu'ils devaient au caractère j)ublic dont il était revêtu, ils méprisent f homme )rivé pour sa nullité, son indélicatesse et sa sottise, t n'en font point mystère à leurs gouvernements..
Sir Hudson-Lowe professe exactement la même opinion : « Le marquis français, qui a été émigré pendant trente ans, écrit-il à Sir Henry Bunbury, dit que ce sont les gens d'esprit qui ont causé la RécoliUion, Evidemment il n'y a pas pris part. »
Dès le débarquement des commissaires, il se rend ■compte pourtant qu'il aura plus facilement raison de Montchenu, qui né parle point anglais et qui n'a aucune liabitude des affaires, que de Balmain et de Stûrmer, instruits, avisés, ayant reçu uneéducation diplomatique, capables de se défendre, de cherchei eux-mêmes des renseignements, de prendre des contacts, de le chicaner, de le mettre môme dans l'embarras et assez imbus de la dignité de leur mission et de la grandeur des souverains qu'ils représentent pour ne point tolérer vis-à-vis du gouverneur la posture d'infériorité oii il est résolu de les placer. Pourvu qu'il fît croire à Montchenu que « grâce à son grade de général » on était obligé de lui rendre beaucoup d'égards », il en tirerait assez bon parti puisque, « ne parlant pas la langue, Montchenu, à son propre aveu, nesavaitque ce qu'il apprenait par le gouverneur et par quelques officiers parlant français ». Aussi le marquis envisageait-il Hudson-Lowe sous le meilleur angle. « Je commencerai par le gouverneur, écrit-il le 28 juin 1816, il a été jusqu'à présent excellent pour
LE 3IAR0UIS DE MONTCIIEN'U 61
nous et surtout pour moi en particulier. C'est un homme franc, loyal, très soupçonneux, mai^ qui, heureusement, ne ressemble pas au portrait qu'on m'en avait fait à Paris et à Londres; il m'a montré avec la plus grande confiance tous ses ordres et règlements et je crois pouvoir vous assurer que vous devez compter sur lui comme sur moi, tarit que son gouvernement ne lui donnera point d'ordre contraire. » Le gouverneur l'invite à dîner ; le gouverneur lui prête des chevaux, ce qui a le double avantage de lui épargner, à chaque fois, quinze shillings de location et de lui procurer des hôtes dont il est plus sûr et qui ne le jettent point par terre.
Tout est donc au mieux, mais Hudson-Lowe veut aller trop vite : il cherche querelle à Montchenu parce que Montholon et Gourgaud sont venus le remercier à sa table d'hôte d'avoir apporté pour eux des lettres de France, parce que M*"^ Bertrand, l'ayant rencontré chez l'amiral, lui a fait les mômes remercîments et parce que Montchenu n'a tourné le dos aux uns et à l'autre. Il prétend que Montchenu a violé les règlements et comme Montchenu se justifie longuement, il réplique bien plus longuement par une dépêche en anglais que « le major Gorrequer traduit en un français, bon ou mauvais )>. « Je l'ai écrite, dit Hudson-Lowe par un billet particulier, pour répondre et pour éclqircir, et pas pour inculper ce que d'ailleurs je ne présume pas de faire. » Les autres commissaires
s. II. 4
<i^ AUTOUR DE SAl.NTE-llÉLÈiNE
s'étaient cabrés h de telles prétentions et avaient engagé avec le gouverneur des polémiques oii ils avaient affirmé leurs droits. Montchenu se tient coi (31 juillet). D'ailleurs, à mesure qu'ilva, sa situation empire vis-à-vis d'Hudson-Lowe. Tout à fait dénué d'argent et de crédit, c'est au gouverneur qu'il a dû emprunter pour s'installer, et sa dette, en septembre, monte à près de 1000 £ (23 000 francs).
Il est donc dans une médiocre posture pour protester avec dignité contre les conséquences que le gouverneur prétend tirer, en ce qui regarde les commissaires, des lettres de Lord Bathurst des 9 et 17 juillet et de l'assimilation qu'il veut faire d'eux à tous autres habitants ou passagers à Sainte-Hélène, au cas où ils procureraient à Napoléon des moyens de correspondance ou d'évasion. Aussi, après beaucoup de phrases pompeuses, se contente-t-il d'explications où Hudson- Lowe ne retire rien de ce qu'il a écrit, au contraire. Mais Hudson-Lowe est dans la vérité lorsqu'il écrit : « La supposition du cas où les commissaires pourraient être exposés à l'application de la loi porte sur une contradiction et une impossibilité — celle qu'ils devraient agir en sens diamétralement opposé à l'objet, et au seul objet de leur mission, — qu'ils rompraient formellement la condition pinncipalc du traité en vertu duquel leur séjour a été fixé dans cette île, cas extraordinaire qui porte en lui-mènn' et par leur propre acte aussi, la dissolution de toutes leurs fonctions. » Les commissaires n'ont
point en effet été envoyés comme agents diplomatiques — ce que continuent à croire Balmain et Sturmer, ce qu'aurait bien voulu faire croire Montchenu; ils ne sont accrédités près d'aucun gouvernement; ils n'ont aucune autre mission que « de demeurer au lieu que le gouvernement de Sa Majesté Britannique aura assigné pour le séjour de Napoléon Buon aparté et, sans être chargés de sa garde, de s'assurer de sa présence. » Gela n'implique nullement qu'ils jouiront de Texterri tonalité et qu'ils seront soustraits aux règlements que le gouvernement britannique croira devoir édicter pour la garde du prisonnier.
Pendant que Stiirmer et Balmain continuent à protester et s'attirent l'un son rappel, l'autre une verte semonce de son gouvernement, Montchenu. après des phrases pompeuses, et qui sont de pure forme, sur sa qualité d'envoyé du roi de France, devant jouir de tous les droits attachés à ce litre et repoussant la protection des lois anglaises qu'il ne réclame que conformément au droit des gens, se met d'accord avec le gouverneur en lui disant : « Comme vous le remarquez très bien, je ne suis pas venu ici pour contrarier vos mesures, mais bien pour les appuyer, si c'était en mon pouvoir, w
Seulement, à la suite de cet avantage, Hudson- Lowe fait, durement parfois, sentir le caveçon au marquis. Le jour de l'enlèvement de Las Cases et de la perquisition dans ses papiers, Montchenu dîne à Plantation House ; le gouverneur lui dit la nou-
velle : « Je lui demandai, écrit 31ontchenu, si, dans les papiers trouvés, il était question de quelques individus actuellement en France, car il serait important pour moi de les connaître pour pouvoir les signaler. Il me répondit avec son flegme ordinaire : Tout sera envoyé au gouvernement qui ne manquera sûrement pas de faire part au vôtre de ce qui pourra l'intéresser. »
Le marquis se le tient pour dit. Désormais, il se contentera de ce que le gouverneur voudra bien lui conter et, pour lui arracher quelque réflexion sur ce que fait et dit Hudson-Lowe, il faudra un acte tel que la querelle avec O'Méara et sa séquestration. Alors Montchenu ne pourra s'empêcher d'écrire : « Depuis ces scènes, le gouverneur n'a point cessé d'être en fureur et je ne serais pas étonné d'apprendre bientôt que sa petite tête a succombé sous le poids énorme de la garde d'un petit rocher inaccessible, défendu par une armée de terre et de mer!... Ah! quel homme! Je suis convaincu qu'avectoutesles recherches possibles on neretrouverait pas son pareil. »
Ce qu'il ne dit point ici, c'est qu'à toute occasion, à l'en croire lui même, il prend son plaisir à exciter le gouverneur, à lui suggérer des inquiétudes, des soupçons contre son prisonnier, à l'affoler d'une responsabihté qui l'écrase déjà et à jouir à la fois des persécutions qu'il dirige ainsi sur l'Empereur et des inquiétudes qu'il inspire à Hudson-Lowe.
Après qu'il a reçu du Département la dépêche du 27 août 1818 par laquelle le duc de Richelieu le met en demeure de multiplier les rapports avec les personnes qui entourent Bonaparte et où il lui écrit : « Si vous éprouviez des difficultés de la part des autorités anglaises, ne manquez pas de me le mander avec détail pour que je puisse intervenir auprès du gouvernement britannique pour les faire lever », le marquis essaie de se libérer quelque peu de la tutelle d'Hudson-Lowe ; il voit assez fréquemment Montholon qui le recherche, mais il perd nombre de dîners à Plantation House et cela l'attriste. x\ussi bien, cela dure peu et, après une nouvelle escarmouche avec Hudson-Lowe, il comprend qu'il a fait fausse route et reprend d'une façon défmitive le chemin de Plantation House.
En fait, on peut se demander s'il n'a point raison et si tel n'est pas son devoir. Il le remplit inconsciemment, mais il le remplit. Il n'est point à Sainte- Hélène pour y tenir compagnie à l'Empereur et à ses compagnons de captivité, pour recueillir les conversations des uns et des autres et fournir sur le captif des détails qui amusent la curiosité du Roi et des ministres; il y est pour s'assurer que le prisonnier est bien gardé, et par qui le sauraitil mieux que par le geôlier? Il y est pour simuler que le roi de France participe à la garde de Napoléon et, puisqu'il n'a, pour une telle fonction, aucun pouvoir, n'est-ce pas en s'associant au gouverneur qu'il peut le mieux en donner l'illusion? Nul homme
ayant de ractivité, de la jeunesse, ia conscience de sa valeur, le sentiment de sa dignité, ne se résoudrait, à moins d'une entente impossible avec un iVnglais, et un Anglais tel qu'Hudson-Lowe, à une pareille nullité, mais Montchenu pourvu qu'il s'habille en général, qu'il touche ses appointements et qu'il ne les dépense point — problème qu'il est parvenu à résoudre — se contente fort bien avec les honneurs que lui rendent les sentinelles, le salut que lui donnent les officiers et les dîners que lui offre Lady Lowe. Son âge le préserve de ce vent erotique qui souffle sur ses jeunes collègues, sur les compagnons de l'Empereur, sur les officiers anglais, et qui . à des jours, fait de ce rocher perdu dans l'Atlantique une Cy thëre équatoriale oi^i l'hypocrisie britannique et protestante s'efforce en vain de couvrir \v scandale des passions inassouvies. Chez le marquis, cela se passe en paroles; comme il les dit tout haut, on s'en offusque. C'est ce « For shame » qui flétrit les mots — parce qu'on y préfère les actes.
L'opinion qu'ont prise de lui les officiers anglais est tempérée par ce titre de marquis qui inspire une déférence, en l'espèce, peu justifiée : les Anglais n'ont pu se faire à penser qu'un titre, le second dans leur hiérarchie nobiliaire et, en Angleterre, si peu prodigué — car s'il est de la prérogative royale de conférer des titres, celui-là est comme réservé et l'on n'en connaît guère de collations modernes — que ce titre, officiellement porté par
un personnage officiel, général et commissaire du roi (le France soit usurpé et apocryphe. Avec le fétichisme que chacun d'eux éprouve vis-à-vis de l'aristocratie, ce titre compte, et, malgré les ridicules que se donne le commissaire de France, ils ne s'en trouvent pas moins flattés de fréquenter un marquis. Ils le fréquentent même plus qu'ils ne voudraient; car le marquis s'accroche et s'incruste, et l'on ne saurait se défaire de lui. Il a la passion du whist et, chaque fois qu'il apprend que quelques officiers se réunissent pour jouer, il accourt, surtout s'il y a des rafraîchissements ! Par contre, il ne demande jamais qu'on vienne chez lui, si bien qu'on l'appelle le Marquis de Monterchez-nous. « C'est, dit l'un de ces officiers, une parfaite représentation de Vancien régime^ un homme de soixante-dix ans environ, qui, ayant été nombre d'années émigré en Allemagne, n'a rien vu du pays et n'a pas appris un mot de la langue. » « J'avais toujours pensé, dit un autre, que Louis XYIII était un habile homme, mais il ne l'a jamais mieux prouvé qu'en envoyant le marquis de Montchenu pour surveiller Bonaparte à Sainte-Hélène. » — Cela peut ■se soutenir. Toutefois, le marquis montre des façons de pique-assiette qui, outre qu'elles nuisent •à son prestige, compromettent sa santé. Aimant infiniment la table des autres et ne prenant aucun exercice, il fut si fortement obstrué, à la fin de 1820, que le docteur Walter Henry, du 53^ régiment, lui ordonna un traitement d'abstinence calqué, dit- il.
sur celui qu'imposa le docteur Pedro Suatchaway à Sancho Pança, gouverneur de l'île de Barafaria. Puis, il conseilla un changement d'air et un séjour sur les hauteurs : Hudson-Lowe, pour diverses raisons, s'empressa d'offrir au marquis, qui s'empressii del'accepter, l'hospitalité à Plantation House. Deux ou trois fois par semaine, le docteur Henry venait s'assurer des prog'rès que, faisait son malade et il ne cessa ses visites que lorsqu'il fut entièrement guéri. C'était en mai 1821, l'Empereur était mort; le o3^ dont Henry suivait la destinée allait s'embarquer pour l'Europe. Le moment était arrivé pour Montchenu de s'acquitter par des honoraires ou par un présent : il envoya au D'' Henry une belle lettre oij il lui « renouvelait tous ses remercîments des soins qu'il avait bien voulu prendre de lui pendant sa maladie. Ils m'ont été bien utiles, écrivait-il; ainsi mon estime, mareconnaissance et mon éternel attachement sont-ils si bien gravés dans mon cœur qu'ils sont ineffaçables ». Et ce fut tout : Henry ne laisse point ignorer qu'il eût préféré une tabatière, même en or.
Ce qui choque particulièrement les Anglais, ctsl la désinvolture qu'affecte 3Iontchenu et les hâl)leries qu'il se permet au sujet des femmes, et surtout des femmes anglaises. H ne se contente pas de plaisanteries qu'il croit aimables et talon roui:», au cas où un coup de vent soulève des jupes: il adresse des déclarations en huit pages àLady Lowt, il veut passer aux actes avec une certaine Mrs Martin
.1 le récit qu'en fait O'Méara à l'Empereur procure
il .'('lui-ci un accès de gaîté, mais les Anglais trou-
\(Mit ces discours moins aimables et, n'étaient l'âge
ilu marquis et son discrédit, ils le rappelleraient
-('"\ cremeiTt à Tordre, lorsque, devant eux, il se vante
lavoir connu quelque chose comme quatre mille
lames anglaises, qui la plupart — sinon toutes —
lU' lui ont pas été cruelles.
Aux yeux de tous les Anglais sans exception,
<l un parasite dont les bavardages étourdissent
lont la parole ne mérite aucune confiance.
Les rapports de Montchenu avec l'Empereur ont
l'trangement défigurés. On s'est plu à accepter
ime comptant une version de M. de Montholon
le moindre examen des dates eût rendu sus-
le — au même degré que la plupart des affir-
iialions de cet étrange mémorialiste.
Lors de l'arrivée des commissaires à Sainte-
lrlène,le iSjuin 1816,M. de Montholon écrit: « M. de
tloiitchenu est le type du colonel du règne de
^ouis XVI et tel que je me représente MM. de La
ayette, de Noailles, de Lameth partant pour servir
oiiime volontaires sous les ordres de Washington.
. Lmpereur l'avait beaucoup connu à Valence où
un régiment s'était trouvé longtemps en garnison
i\a'c le régiment de cavalerie dont M. de Mont-
Ik'iiu était colonel en second; ils avaient même été
ivaux dans les soins que tous deux rendaient à
M''® de Saint-Germain, qui épousa M. de Montalivet au moment oii chacun d'eux allait se croire le préféré. ))
Voilà une étrange histoire : Certes, M. de Montchenu était du Dauphiné, et rien n'empêchait qu'il parût à Valence, mais avec son régiment non pas. A l'époque où Bonaparte y fut en garnison, de novembre 1783 à septembre 1786, Mestre-decamp-Dragons, venant de Mekm et Provins où il tenait garnison en 1783, était, en 1784, arrivé à Lille, d'où en 88, il alla à Chàteaudun, Vitré et Fougères. Lorsque Bonaparte revint à Valence en 1791, Montchenu était marié depuis 1789; son régiment était à Joinville, Douai et Ancenis et le futur marquis ne devait point tarder à émigrer.
Si vraiment, avec ses seize ou dix-sept ans et sa lieutenance d'artillerie, M. de Buonapartese crut le rival d'un colonel de Mestre-de-camp-Dragons, homme de vingt-huit ans, l'un des premiers de sa province par la naissance et par les alliances, promis dès lors aux hauts postes mihtaires, car, disent ses notes de 1785, « il a de l'exactitude et du zèle », cela donnerait la mesure des illusions vaniteuses que nourrissait le jeune Corse à sa sortie de l'Ecole Militaire. Cela, bien plus sûrement, montre ce que valent les contes dont M. de Montholon a nourri ses prétendus souvenirs. Mais ce qui explique vrai» semblablement le but de cette première allégation sur le passé, c'est cette seconde allégation sur le présent : « Ces souvenirs de jeunesse dominèrent '
tous les rapports de M. de Montchenu avec nous jusqu'à la mort de l'Empereur et nous eûmes en toute occasion à nous louer de lui. »
Si Napoléon eût été bien aise à divers points de vue de voir les commissaires d'Autriche et de Russie, il n'eut jamais la pensée de voir le commissaire de France et tout ce qu'avancent à ce sujet Sturmer et Balmain est de l'invention, semble-t-il, de Montliolon. Certes, au début, l'Empereur avait refusé de recevoir môme les commissaires d'Autriche et de Russie, mais parce qu'ils ne lui avaient apporté aucunsouvenir de leurs maîtres :ilne voulait donc point qu'ils parussent devant lui en qualité de commissaires, mais il avait toujours déclaré qu'il leur donnerait volontiers audience comme à des étrangers de distinction, pourvu qu'ils suivissent les formes et qu'ils s'adressassent au grand maréchal.
Montchenu, non.
Selon Las Cases, il aurait dit à l'amiral Malcolm : « Le seul de ces commissaires que je pusse recevoir peut-être serait celui de Louis XVIII, qui ne me doit rien : ce commissaire a été longtemps mon sujet, il ne fait que marcher avec les circonstances indépendantes de lui ; aussi le recevrais-je demain si je ne craignais pas les mauvais contes et les sottes couleurs dont on ne manquerait pas de peindre les circonstances... » Mais c'est là un argument contre les commissaires de Russie et d'Autriche ; cela ne signifie rien en faveur de Montchenu.
r2 AUTOUR D,E SAINTE-HELENE
« Quel espèce d'homme est-ce? demande-t-il à O'Méara le jour où débarque le commissaire de France. — C'est un vieil émigré qui s'appelle le marquis de Montchenu, répond O'Méara. Il aime excessivement à parler; mais son extérieur ne lui est pas défavorable. Comme j'étais au milieu d'un groupe d'officiers, sur la terrasse, vis-à-vis la maison de l'amiral, il s'est avancé et, m'adressant la parole, il m'a dit en français : Pour l'amour de Dieu, si vous ou quelqu'un de vous parle français, faites-le-moi savoir, car je ne sais pas un mot d'anglais. Je suis venu ici fmir mes jours au milieu de ces rochers et je ne sais pas un mot de la langue. » A ces traits oii il était impossible de méconnaître le caractère du commissaire, l'Empereur, dit O'Méara, rit beaucoup et répéta plusieurs fois : bavard, imhicile.
Puis la mémoire lui revient, le nom évoque l'homme. « Je connais ce Montchenu, dit-il, c'est un vieux c..., un bavard, un général de carrosse qui n'a jamais senti la poudre ; je ne le verrai point. »•
Les discours que Montchenu tient à Gourgaud ne sont pas pour changer cette impression ; ce sont des propos qui le montrent entiché de noblesse : « M. de Montchenu vous considère peu, dit l'Empereur à Gourgaud, parce que vous êtes de la canaille. Vous êtes roturier. »
Voilà tout et cela dit tout.
Montchenu, de son côté, demande une compagni'^ de grenadiers pour forcer la porte deBuonaparte ci.
lorsque ses collègues lui prêchent la modération, il I répond à Balmain : a Ce n'est pas ainsi qu'on traite
un criminel. »
k Voilà les débuts de ces relations qui au dire de I Montholon furent si cordiales. Elles purent le 1 devenir avec Montholon, mais, à ses débuts dans ï Tîle, le commissaire de France écrivait à propos de ce môme Montholon dont il demandait l'expulsion : « Il serait bien à souhaiter que l'épuration désirée eût bientôt lieu; la tête de notre homme, moins fatiguée par son entourage, serait peut-être plus calme. » Elles purent le devenir avec Gourgaud, qui est venu lui faire, le 3 avril 1817, d'étranges déclarations loyalistes, se vantant qu'il était chevalier de Saint-Louis, disant qu'au retour de l'île d'Elbe, « quelque attachement qu'il eût eu encore pour l'Empereur, rien ne l'aurait fait manquer à son devoir envers le Roi et à sa reconnaissance envers M. le duc de Berri » s'il n'eût cru que le Roi avait abandonné la France ; Gourgaud que Montchenu félicitait le 17 février 1818 a d'avoir brisé ses fers » et auquel il délivrait un certificat de bonne conduite pour l'aider en France. Mais avec l'Empereur, non pas.
A diverses reprises, le nom de Montchenu reparaît et à chaque fois l'Empereur se gausse de lui : ainsi Montchenu, avec le bavardage d'anecdotes dont il paye son écot, a raconté à un dîner où était O'Méara que Bonaparte à l'Armée d'Itahe avait sauvé la vie de Duroc arrêté et condamné à mort comme
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émigré et que telle était Forigine du grand attachement que le grand maréchal avait constamment témoigné à TEmpereur. 11 n'y a pas un mot de vrai dans tout cela, dit l'Empereur ; mais «je suppose queMontchenu a dit cela parce queDuroc était d'une ancienne famille, ce qui aux yeux de ce vieux niais est la seule source du mérite. Il méprise tous ceux qui ne peuvent se vanter d'autant d'années de nohlesse quç lui. Ce sont des hommes tels que Montclienu qui ont été la principale cause de la Révolution. Auparavant, un homme comme Bertrand, qui vaut à lui seul une armée de Montchenus, n'aurait pu même devenir sous-lieutenant, tandis que des vieux enfants comme lui auraient été généraux. Dieu ait pitié de la nation qui est gouvernée par une pareille caste » !
En janvier 1817, dans une des visites que lui fait Lady Malcolm, la femme de l'amiral, l'Empereur qui a appris que Montchenu ne quitte point sa maison, lui demande en badinant si elle voit le marquis aussi souvent que par le passé et qu'estce qu'il deviendra lorsque les Malcolm quitteront l'île. A toute occasion, si O'Méara lui parle de 3Iontchenu : « Ah ! povero coglione, povero vecchio coglione, povero coglione, » répéte-t-il deux ou trois fois avec un air de mépris. « Et ce coglionaccio, son aide de camp, qu'est-ce qu'il fait? » Etcomme O'Méara répond qu'il erre par les rues de Jamestown »à la suite de son maître : « Ah ! dit TEmpereur, en riant, Povero minchione ! Ragazzaccio, povero imbécile! »
Le 4 juillet" i817, Stiirmer, écrivant à sa cour, envoyait un extrait d'un journal de Portsinouth racontant que lors de Tarrivée des commissaires, Bonaparte les a fait inviter à dîner et que Montchenu a répondu au domestique qui lui a apporté l'invitation : « Dites à votre maître que je suis venu ici pour le s^arder et non pour dîner avec lui. » « En voyant cet article, écrit Sturmer, Bonaparte a dit à son médecin O'Méara : « Eh bien ! quand je vous disais que tous ces vieux émigrés ne sont que des imbéciles ^ » Et Sturmer ajoute : « Le marquis de Montchenu prétend qu'il n'a jamais rien mandé de pareil, mais, quand on connaît sa vanité, on ne peut du moins s'empêcher de l'en croire capable. »
O'Méara raconte à l'Empereur ce qu'il a dit à Sturmer. a Pour l'honneur de la France, répond l'Empereur, on aurait dû envoyer ici parmi des Anglais un homme d'un peu de talent et non un vieil imbécile. »
Et ce n'est point tout : Il y a, dans la Gazette de Manhemi^ l'extrait d'une autre lettre de Montchenu qu'a reproduite le Courier, oh se trouve si gravement compromise Betsy Balcombe, à propos de ses relations avec Napoléon, que Balcombe père écrit au marquis pour le sommer de déclarer «s'il
* O'Méara rapporte ainsi ce propos : « Ces Messieurs sont toujours les moiiifs, dit l'Empereur. Il est très probable qu'il a été assez bète pour écrire cela. Je ne connais de bêtise dont ces vieux nobles français ne soient capables. II est tout à fait digne de la grande naissaîice. »
est l'auteur de Tarticle ridicule et 'extravagant sur sa lille ». Il y a surtout la lettre de Montchenu h son ami de Marvejols ou d'Angoulême (car ce fut une sorte de circulaire,) qui est insérée dans le Times et dans la plupart des journaux français et allemands et dont le marquis avoue lui-même l'authenticité.. (( Les Anglais ne lui pardonnent pas d'avoir voulu s'arroger en partie le mérite de la surveillance en annonçant que rien ne se faisait à son insu et sans son approbation. Bonaparte est choqué du ton avec lequel il a parlé de lui et de l'importance qu'il se donne, comme s'il pouvait disposer de son sort. En parcourant cette lettre, il a dit à O'Méara que jamais M. de Montchenu ne mettrait le pied chez lui, sous quelque prétexte que ce soit et il s'est répandu en invectives contre lui. « C'est, a-t-il dit entre autres, un de ces hommes qui peuvent encore accréditer dans le monde l'ancien préjugé que les Français ne sont que des saltimbanques. »
L'Empereur même, à propos de plaisanteries for( douteuses, mais vieille cour, que Montchenu s'est permises aux courses devant Lady Lowe, s'indigne de sa mauvaise éducation, de son inconvenance, de son indécence : «En général, dit-il, la politesse des Français de son âge a passé en proverbe, mais, à en juger par ce que j'ai ouï dire, cet homme n'a jamais fréquenté la bonne compagnie ; il a F air d'un sous-lieutenant de l'ancien régime. »
Telle est l'opinion de l'Empereur ; peut-être cède-
LE MARQUIS DE MONTCllE.NU 77
rait-il, car dans ce terrible ennui qui sévit àLongwood, la vue du marquis pourrait passer pour une '.distraction. Il n'a point de haine contre cet homme ; du dédain tout au plus. Il a tant vu (V être s !
GhezMontchenu, tout au contraire, c'est une per- ' sistante abomination, c'est la forme la plus vulgaire t de détestation, celle qui s'exprime par d'odieuses j plaisanteries accompagnant de constants souhaits de mort. Et cela dure, sans interruption ni fléchissement, durant cinq années.
Le 10 novembre 1816, un rapport d'G'Méara fait connaître que la vie de l'Empereur semble I menacée : « Quand pourra se produire cet événement ? écrit M. de Montchenu. Mais hélas ! tout cela est en vain et il ne s'en porte que mieux. » En décembre : « La mortalité est devenue la mode principale depuis quelque temps ; elle est assez forte, mais, tant qu'elle n'attaquera pas Longwood, je suis persuadé qu'elle m'épargnera. » En septembre 1817 : V Bonaparte recommence à voir du monde, mais j'ai dit au gouverneur : « Je vous assure que si j'étais gouverneur, je ne laisserais pas arriver un seul étranger à Longwood, car tous ceux qui en sortent reviennent pénétrés du plus grand enthousiasme et le reportent en Europe, ce qui n'est pas, je crois, bien utile », et il ajoute dans j sa dépêche ministérielle : « Je crois que si vous m'écriviez un mot dont je puisse m'autoriser pour fermer cette porte, le gouverneur en profiterait avec
plaisir. » Dans le même mois, il écrit (27 septembre) : « Le gouverneur serait aussi fâche de m' apprendre sa mort que je serais aise d'en porter la nouvelle: et cependant il ne le fait pas par amour pour son prisonnier, car il le déteste autant que moi. » Sagitil, pour Hudson-Lowe, d'étendre le rayon des promenades du prisonnier : « J'ai fortement représenté au gouverneur, écrit Montchenu, le 8 janvier 1818, que ses instructions et sa responsabilité ne lui permettaient pas d'accorder cette liberté. » Et, comme i] s'agitde la santé et même de la vie de l'Empereur : «Je n'ai pas, écrit Montchenu, le môme intérêt que lui (Hudson-Lowe) à la conservation de Buonaparte etj'avoue, bien sincèrement, que j'aurais un grand plaisir à porter au Roi la nouvelle de sa mort. » En mai 1818, lors de la querelle entre O'Méara et Hudson-Lowe et de l'interdiction de Longwood au seul médecin que veuille recevoir Napoléon, la maladie de celui-ci n'est qu'une feinte : « Au demeurant, écrit M. de Montchenu, le mal dont se plaint Buonaparte n'est qu'une grande constipation, occasionnée par le défaut d'exercice. Il pourrait cependant s'en suivre une apoplexie ; Dieu m'entende ! » A toute occasion, il prend son plaisir à exciter Hudson-Lowe contre l'Empereur : Ainsi, trouvet-il fort mauvais qu'on ait laissé, pour la chasse, des armes à feu aux mains de Buonaparte qui s'en est servi pour tirer sur des bouteilles, puis sur quelques volailles, enfin sur des bœufs entrés dans son jardin : c( H sait, dit Montchenu à Hudson-Low^e, que
LE MAUQUIS DE MONTCHErsU 79
VOUS VOUS servez souvent de ces bœufs et il a Voulu vous en priver, et peut-être vous prouver qu'il peut encore se faire craindre. » De là il argumente pour qu'on reprenne les fusils.
Telle est, jusqu'au dernier jour, sa forme de penser : En mars 1821, lorsque la maladie est devenue aiguë et que les souffrances sont intolérables : « On va cberclier à inspirer de l'intérêt sur sa position, écrit Montclienu ; il va retomber malade et très gravement, et il demandera alors un changement de résidence, la France, FEcosse ou
I le Canada ; il se contenterait même de Malte » ; le 20 avril, lorsque l'agonie déjà est commencée, M. de
I JVlontchenu y démêle « une vieille finesse employée par Buonaparte pour se rendre intéressant lorsqu'il prépare quelque entreprise ». Il n'épargne pas
: même le cadavre du vaincu. Il est très important, dit-il le jour même de la mort, qu'il soit admis à voir le plus tôt possible le corps de Buonaparte et à constater l'état dans lequel il se trouvera, car « les personnes qui l'entourent pourraient saisir l'occasion de mettre du poison dans sa gorge et de le défigurer assez pour le rendre méconnaissable ». On ne saisit pas dans quel but; mais, jusqu'au bout, le marquis a voulu se rendre important, Imaginatif et spirituel, et il dira encore, lors du départ des compagnons de l'Empereur : « Ils emportent le manteau impérial, tous les vieux uniformes et des vieilles bottes, sans doute pour faire autant de miracles que le diacre Paris. »
Telle est, de 1816 à 1821, la forme dans laquelle M. de Montclienu pense et écrit. Sa haine ne désarme pas ; jamais, durant ces cinq années, un mot qui soit de pitié, qui ne soit point de dérision ou d'insulte ; tout l'effort de ses discours au gouverneur estpourresserrer le prisonnier, lui enlever ses compagnons d'infortune, le priver des distractions si médiocres qu'il peut trouver, lui interdire de recevoir des visites, restreindre le luxe insolent de sa table.
11 y prend plaisir ; il tatillonne et dénonçaille ; j il cherche toutes les occasions, d'abord de satisfaire sa haine, puis de gagner son traitement et de sf rendre important ; mais il est trop Français d'essence— et, s'entend, avec les préjugés, les ridicules et en même temps les vieilles et justes haines de ses compatriotes — pour ne point, au fond de lui, détester, malgré la Sainte Alliance, ces x4nglais, maîtres arrogants et inflexibles, qui parlent leur langue, mangent leur cuisine, prennent leurs plaisirs et ne se soucient point des autres êtres. L<' marquis s'est accoutumé à la cuisine et s'y montre même attaché ; il entretient pour le whist une passion qui lui fait trouver des agréments à des réunions qui autrement, sans les rafraîchissements, lui paraîtraient insipides, mais parler, parler français, avec qui? Un bavard tel que lui eût fait
LE MARQUIS DE MONTCIIENU î^l
des lieues, même à cheval, pour trouver un interlocuteur et le gouverneur a la prétention de l'empeclier de parler à aucun des compagnons de TEmpereur, même « s'ils lui tombent sur les épaules sans qu'il puisse s'en douter », comme ont fait Montliolon et Gourgaud, même s'il les rencontre chez l'amiral commandant la station, comme il est arrivé pour M'"^ Bertrand.
Pour celle-ci le cas a été grave et il s'est produit dès le lendemain de l'arrivée.
Montchenu, sans s'en douter, a donné des deux pieds dans une polémique engagée entre Longwood et Plantation House. Voulait-on, à Longwood, par une entrevue ménagée entre M"'® Bertrand et le commissaire de France, faire parler celui-ci et tirer de lui des nouvelles ? Simplement, comme Montchenu avait apporté des lettres que M'"^ Dillon lui avait remises pour sa fille et M""" de Las Cases pour son mari, M'"^ Bertrand et Las Cases désiraient-ils recevoir de vive voix des nouvelles de ceux qui leur étaient chers ? Quoi qu'il en soit, jy|me Bertrand a écrit à Montchenu pour le prier de la venir voir et elle a remis la lettre cachetée à un M. Porteous, l'hôte de Montchenu, chez qui l'Empereur apassé la première nuit de son séjour à Sainte- Hélène. Porteous s'est empressé de porter la lettre au gouverneur. Celui-ci venait de recevoir d'O'Méara, qui lui racontait alors tout ce qui se passait à Longwood, l'avis que « M""" Bertrand lui avait dit qu'elle avait écrit à Montchenu sur l'ex-
près désir de Bonaparte lui-même, répété deux fois, et que, dans le cas qu'il vînt, le vieux Las Cases devait immédiatement se rendre chez elle pour avoir une entrevue avec lui ». Dès lors, il ne s'agissait plus de M'"" Dillon, ni de M'"'' de Las Cases, et- Hudson-Lowe s'empressa d'engager avec Bertrand une polémique de principe sur la question des communications fermées adressées, par les résidents de Longwood, aux habitants de Sainte-Hélène et aux commissaires. Comme de juste, les lettres du gouverneur prirent ce tour de raideur insupportable qu'il excellait à donner aux moindres billets; Bertrand répondit que sa femme, à qui sa santé ne permettait point d'aller à la ville, avait désiré recevoir de M. de Montchenu des nouvelles de ceux des siens qu'il avait vus avant son départ ; puis, il entra nécessairement en explications au sujet des correspondances avec les habitants de l'île ; réplique du gouverneur, dépêche à lord Bathurst qui s'empressa, dès le courrier reçu,, d'approuver son subordonné.
Montchenu ignorait qu'il fût devenu le sujet de telles discussions et, sans rien savoir, il donna dans le guêpier. Il eut l'audace de rencontrer M"'^ Bertrand et de lui parler. Il faut sur ce sujet entendre Montchenu lui-même plaidant son innocence: « Prié à dîner chez l'amiral, écrit-il à sir Hudson-Lowe, j'y arrivai à quatre heures comme à l'ordinaire, et je m'assis sur le banc qui est à la porte. L'on me dit : « M. et M"'*' Bertrand sont chez mistress Bal-
combe et vont « rentrer dans Finstant ». Je ne répondis rien. Gomme je connais très peu de personnes qui puissent avoir le droit de me faire fuir, je restai à ma place. L'instant d'après, ils arrivèrent, l'amiral, qui avait été au-devant de M""' Bertrand, lui donnant le bras. Ils vinrent à moi et sir Pultney Malcolm me la nomma. Elle me demanda sur-le-champ de mes nouvelles depuis ma chute et me remercia des lettres de sa famille que j'avais apportées et que vous lui avez remises: Gomme je ne connais pas de lois qui m'ordonnent d'être impoli, surtout avec une femme à qui l'amiral donnait le bjas, je me levai et je lui répondis. Elle resta cinq minutes debout devant moi, s'informa des nouvelles de sa mère, de son beau-frère le duc deFitz- James, et de sa tante lady Jerningham qui l'a élevée, et alla reprendre son cheval qui n'était pas entré dans l'enceinte, tenant toujours le bras de l'amiral. Pour moi, je restai en place et la laissai aller, ce qui, dans nos usages, n'est déjà pas très poli. Vous voyez qu'il n'était pas en ma puissance de les éviter, mais c'était peut-être plus dans la vôtre de les empêcher de me rencontrer. Moi seul pouvais leur donner des nouvelles de pères, mères, femmes, enfants, et de leurs familles dont plusieurs me sont très connues; il est très naturel qu'ils aient mis de l'empressement à me voir et c'est pour éviter cet empressement que je me suis abstenu d'aller au camp, où j'ai cependant des visites à rendre, sachant très bien qu'ils viendraient tous au-devant
de moi, car je les crois trop sensés pour imagmcr que je doive leur être présenté .
« Soyez bien convaincu, général, que, comme Français et comme chargé de la confiance du Roi, mon maître, je m'intéresse au moins aussi vivement que vous à la détention de votre prisonniei-. Je vous prie d'être bien convaincu que, s'il se présentait une malheureuse occasion où il fallût faire preuve de dévouement, vous me trouveriez toujours prêt à vous seconder avec tout le zèle et toute l'énergie d'un général et d'un gentilhomme français. »
M. de Montchenu était donc bien résolu à attendre les Français et à ne les point rechercher; il fallait que tous, môme les femmes, se fissent présenter à lui — et pourtant M""^ Bertrand, étant Dillon, était née ce que n'était pas M*"^ de Montholon. Comme il disait de M"'^ de Stûrmer : « On ne connaît pas cela. »
Il semble qu'après cette fâcheuse rencontre chez l'amiral, une année presque entière passe sans que Montchenu ait de nouvelles entrevues avec les prisonniers. On se* borne à un salut échangé lors qu'on se rencontre en ville, chez l'amiral, chez Porteous, aux courses ; parfois, avec Gourgaud quelques paroles en l'air. En septembre 1817, à en croire ; Montchenu, les commissaires autrichien et russe, , se promenant à Longwood avec M. de Montholon, celui-ci leur répéta pour la vingtième fois : « Pourquoi ne venez-vous p^s voir l'Empereur? vous
savez qu'il désire depuis longtemps vous voir et cela lui fera plaisir. — Même le marquis, dit en riant M. de Stûrmer? — Certainement, répondit-il en riant, est-ce que nous ne savons pas qu'il y a un roi de France?... Venez, vous serez très bien reçus. Il ne vous recevra pas à titre de commis- ^ires, mais comme des étrangers illustres. »
Cette histoire de MonLchenu s'accorde mal avec ce que Montliolon lui-même dit à Balmain en novembre 1817 : « Longwood se plaint de votre indifférence, mais ne vous en veut pas. On vous y recevra toujours à bras ouverts ainsi que M. etM™Hle Stiirmer et le capitaine de Gors. Quant au marquis de Montchenu, on l'en exclut. Il fait de nous des contes ridicules et en remplit les journaux. L'Empereur s'en trouve insulté et ne veut pas le voir, non comme émigré ou sujet de Louis XVIII, mais comme libelliste. »
Pourtant il y a des rapports forcés : c'est Montchenu qui légalise les procurations et les certificats de vie des prisonniers, après que le gouverneur les a signés. Le commissaire de France semble tirer de ce visa la conséquence que Buonaparte a reconnu son caractère.
Il faut encore une année presque entière pour que certains rapports s'établissent. Le commissaire éprouve la plus grande répugnance à entrer
en relations avec des hommes, l'un Montliolon, objet de la colère du Roi, l'autre Bertrand a condamné à mort par son souverain pour crime de liauh' trahison et exécuté en effigie ». Il faut, pour l'adoucir, quelque prétexte honnête de nourriture : n'a-t-il point rapporté dans ses dépêches cette prétendue conversation entre Stiirmer et Montholon cherchant, Fun et l'autre, les moyens d'introdun^e les commissaires près de l'Empereur sans que le gouverneur en prît ombrage : « H y aurait un moyen, fait-il dire à Stûrmer : qu'il nous prie à dîner et alors nous promettons d'y aller. — Cela pourrait se faire, mais le marquis accepterait-il? répond Montholon. — Je crois pouvoir vous répondre que oui, dit Stiirmer. »
Certes, pour épargner un dîner, Montchenu est disposé à surmonter tous les obstacles, même à cheval et la nuit fermée; il ne résiste point même à un goûter, et il faut l'entendre. Il écrit au ministre le 5 mai 1818:
« Dimanche 3, le temps étant très beau et pas trop chaud, le comte de Balmain me proposa une promenade à cheval au jardin de la Compagnie qui est dans un joli vallon au-dessous de Thabitation de Longwood (où je n'avais pas encore été.) Nous allâmes, lui, de Gors et moi. A peine arrivés au jardin, tout le monde, grands et petits, qui nous observaient d'en haut, vinrent à nous et se félicitèrent sur le bonheur qu'ils avaient de me voir dans leurs parages, que sans doute je les regardais
comme des pestiférés, que je les fuyais puisque je ne portais jamais mes pas de leur côté ; je répondis à leurs plaisanteries. Je leur dis qu'à la vérité on m'avait assuré que la fièvre jaune avait régné à Long'wood, que le désir de conserver au Roi un serviteur bien loyal et bien affectionné m'en avait éloigné, mais que, des rapports certains m'ayant rassuré, j'y étais enfin venu. A peine étions-nous à nous promener depuis une demi-heure que Buonaparte nous envoya une excellente collation avec toutes les recherches possibles en sucrerie, vins de Champagne, de Constance, et café dans une cafetière d'or, et servie sur sa vaisselle de campagne et gobelets d'argent, apportée par son maître d'hôtel, ofhcier et tous ses gens. Vous imaginez bien, monsieur le duc, que cet incident prolongea notre séjour et il était à peu près nuit quand nous nous séparâmes. )>
L'estomac reconnaissant du marquis lui démontre à présent que « ces rencontres sont un des meilleurs moyens de savoir ce qui se passe et de nous assurer continuellement de la présence du prisonnier, puisque, par égard pour lui, nous ne pouvons pas le voir. »
Ce goûter devient la grande affaire. Nul doute que, pour obtenir que le marquis y prît part, il n'y ait eu conspiration formée entre les gens de Longwood et le commissaire de Russie. « Il avait été spécialement chargé de me conduire, écrit-il, et on lui avait sûrement désigné le jardin de la Com-
pagnie, car il n^y a pas d'instances qu'il ne me fit pour m'y faire descendre. Il ne se doutait cependant pas du goûter. Buonaparte avait alors un cuisinier français appelé Lepage et une cuisinièic wallonne que le gouverneur avait amenée et qu'il lui avait cédée. Ces deux individus ont été chass('s subitement pour avoir osé aller chez le gouvei neur à son insu. Ils ont raconté que Bonaparlc s'était occupé lui-même de ce goûter et qu'ayant appris que nous l'avions trouvé bon, il en avait fait préparer un magnifique pour le dimanche suivant (nous n'y fûmes point, ne nous en doutant pas) ; qu'il avait fait venir son cuisinier et qu'en lui commandant chaque plat en particulier, il rép»'tait toujours : « Que cela soit bon, très bon; ces « pauvres malheureux ne mangent que de la « viande salée; les Français surtout seront si heu- (( reux de retrouver quel({ue chose de leur pays 1 « Que ce soit très bon! » — Il ne pourrait pas aujourd'hui faire la même recommandation, car il est réduit à un cuisinier chinois, qui est ce qu'il y a de pis en tout. »
Il y a du triomphe que Buonaparte n'ait plus son cuisinier, mais quels regrets de n'avoir pas maniic l'excellent goûter ! Seulemen t, cela pourrait déplaire au gouverneur, qui donne à dîner et dont l'hospitalière maison est proche, queMontchenu aille chercher sans son aveu des goûters au jardin de la Compagnie qui est loin. Il y renonce donc : Ah! si Plantation House et Longwood se mettaient
d'accord sur cette fameuse liste de cinquante personnes que l'Empereur recevrait sans permission spéciale ! Mais jamais ni Napoléon ni Hudson-Lowe ne firent même mine d'y consentir. Selon Balmain, Montchenu et Gors était à la tête de la liste dressée par l'Empereur; mais y eut-il une liste? Bertrand, assure-t-on, aurait dit à l'Empereur : « Ah ! Sire, et votre gloire ? que dira-t-on en Europe si Votre Majesté a l'air de se reconnaître prisonnier et de renoncer à être traitée en Empereur? »
Qui raconte cela à Balmain et à Montchenu? — Montholon. Montholon fréquente à présent le marquis; Montholon le prend pour confident et se sert de lui pour faire passer à Paris des témoignages de son esprit monarchique, de son goût à tout concilier, des avertissements même, des avis et des conseils. Est-ce là tout ce qu'il entend faire? N'eston pas en droit de se demander dans quel but et pour quel objet il pousse Napoléon à se réconcilier avec le gouverneur et à recevoir les officiers anglais, les commissaires russe et français? Est-ce simplement pour le distraire? Est-ce par un souci qu'il prend de sa santé? Est-ce dans un but qui ne regarde que lui, Montholon? C'est la santé qu'il allègue comme de juste : « Montholon me disait l'autre jour, écrit Montchenu le 22 septembre 1818, que son caractère est bien changé \; qu'il est devenu
* Le caractère de l'Empereur.
(l'une grande insouciance poussée même jusqu'à l'apathie; qu'il en avait profité pour lui faire sentii* (jue le genre de vie qu'il mène doit le tuer à la longue, qu'il serait plus sage de se faire à sa position, de voir du monde et surtout de commence par se rapprocher du gouverneur. Il avait, m'a-t-î dit très bien, senti cette vérité. »
Mais cette vérité était de renoncer à être empe-1 reur, non pas à faire figure d'empereur dans' deux chambres misérables, en face de deux généraux destitués qui n'aspirent qu'à leur départ, mais à faire figure d'empereur devant les rois qui le persécutent, devant les peuples qui le pleurent, devant la postérité qui, s'il vit et meurt en empereur, acclaniera sa dynastie.
Et c'est par quoi Montholon plaît à Hudson- Lowe comme à Balmain et surtout à Montchenu ; mais qu'on ne parle pas de Bertrand au marquis : « C'est un fanatique très dangereux que ce Bertrand, écrit-il; il ne peut pas s'accoutumer à l'idée qu'il n'est plus gouverneur de l'Illyrie et grand maréchal; sa tête n'a pas un moment de calme. Tous les gens de Bonaparte l'appellent cependant Monseigneur et ceux de la Cour Monsieur le Maréchal, mais cela ne lui suffit pas. »
Montholon, à la bonne heure : sans doute MonI chenu a voulu le faire chasser de l'île ; sans doutt a-t-il dit jadis, comme Balmain, que « Montholon s'est embarqué à Rochefort avec son maître, moins par attachement et reconnaissance que parce qu'il
était perdu de dettes en France » ; sans doute sait-il que Montholon passe partout, et, à Longwood même, pour « un menteur déterminé »; mais Montchenu a reçu de son ministre, le duc de Richelieu, une dépêche, en date du 21 août 1818 qui, sous une forme polie, peut sembler un avertissement comminatoire. Cette dépêche à la vérité, est en contradiction absolue avec les instructions qu'il a reçues h son départ. Alors, on lui écrivait d'éviter avec le plus grand soin toute espèce de relations avec Napoléon Buonaparte et avec les individus de sa suite. A présent, on lui écrit : « J'approuve beaucoup, que vous cherchiez à multiplier les rapports avec les personnes qui l'entourent (Buonaparte). Ne pouvant le voir lui-même, c'est le seul moyen de savoir quelque chose de son existence et de ses dispositions physiques et morales. 11 nous importe tellement de les connaître, il est si évident que la grande dépense occasionnée par votre séjour à Sainte-Hélène ne peut avoir d'autre but, que je ne puis croire à une sérieuse opposition de la part de Sir Hudson Low^e. »
A dater du jour oii il reçoit cette dépêche, M. de Montchenu, presque par chaque courrier, envoie des cahiers de confidences de Montholon ; ce sont, assure Montholon Jes appréciations mêmesde l'Empereur sur tous les sujets de la politique contemporaine en France : la loi d'élections, la souscription pour la liberté de la presse, les affaires espagnoles, la catastrophe de Naples, la loi des
cadres, la prédominance de la religion catholique, l'organisation du système représentatif, la licence des journalistes et des pétitionnaires, la réforuK de r Université et l'organisation des séminaires : voilà pour une seule conversation dedécembre 1818. Est-ce là du style de Montchenu, de sa composition et de sa rédaction? Non certes. Mais, si Ton prend certaines des dictées attribuées à Napoléon et publiées dans les Récits de la Captivité, c'est le même style et la même rédaction. L'Empereur y parle au discours direct, mais est-ce l'Empereur qui parle ? Certes, au milieu des idées exprimées, certaines se rapprochent de discours rapportés par Gourgaud et il y a là sans doute des indications à suivre, mais que Napoléon prenne un tel goût à la monarchie légitime, qu'il s'en fasse le conseiller dans le sens idtra, comme on disait, le plus décidé, qu'il se rende à la fois l'apologiste de Ferdinand VU et de Ferdinand IV, qu'il appelle en Espagne et à Naples l'intervention de la Sainte Alliance, qu'il souhaite la destruction des institutions qui étaient son œuvre et auxquelles il paraissait le plus attaché, c'est là qui, sans doute, est pour surprendre. Aucune des déclarations faites ainsi en 1818 par Montholon à Montchenu n'a trouvé place dans les Récits de la Captivité ; aucune des appréciations que Montholon, d'après Montchenu, place dans la bouche de l'Empereur ne se rapporte au courant des idées révélé par les dictées que rapporte Montholon lui-même. Qu'est-ce donc à dire? Que, selon son intérêt du
moment , Montliolon travestit ou imagine les discours qu'il fait tenir à TEmpereur, qu'il en a pour Montclienu et le roi de France en 1818, comme il en aura pour le prince Louis-Napoléon et pour la nation française en 1846. Pour l'authenticité les uns valent les autres.
Parfois, la contradiction est flagrante comme au sujet de Fleury de Ghaboulon^ comme au sujet du meurtre du duc de Berry. Ici la chose est d'importance et il faut citer : Montholon écrit dans ses Récits : « Quand je suis entré chez TEmpereur après le départ du grand maréchal, il m'a ordonné de me rendre de suite en ville pour y porter au marquis de Montclienu son compliment de condoléance sur l'assassinat du duc de Berry. Je ne pouvais me persuader que j'eusse bien entendu. Mon attitude le prouvait probablement car l'Empereur me dit : « Vous êtes étonné : Bertrand ne l'a pas été moins que vous quand, en lisant la nouvelle de cet assassinat, je lui ai dit mon intention. Vous ne pourriez rien me dire qu'il ne m'ait dit pour me faire changer de résolution. Ainsi, montez de suite à cheval et agissez comme vous l'eussiez fait quand je régnais. »
{( J'obéis. M. de Montclienu reçut mon message avec les démonstrations de la plus profonde émotion et m'assura qu'il les transmettrait au roi son
* Montholon, II, 3G8. Didot. 19i. La citation de M. G. Firmin- Didot étant ici presque exacte, je m'abstiens de publier à nouveau le texte de Montchenu.
maître et s'empresserait de se rendre à Longwood pour exprimer les sentiments dont il. se sentait pt'nétré. // vint dès le lendemain^ ynais ne fut pa^ reçu par r Empereur. »
Or, à la date du 20 juin, Montchenu rapporlo que Montholon est venu déjeuner chez lui, qu'il a amené avec lui le fils aîné du général Bertrand, un enfant de douze ans; c'est à table qu'on* est venu à parler de la mort du duc de Berry donl l'assassinat venait d'être connu par les journaux anglais récemment arrivés. « L'Empereur, apprenant cette nouvelle, dit Montholon, resta accaLlé toute la journée et il ne cessa de répéter : « Pauvre France î Pauvre France ! » Au cours de la conversation, Montholon revient sur l'effet que la nouveIl<' aurait produit sur l'Empereur; il regardait, dit-il, le coup comme dirigé par les Jacobins, les seuls qui fussent à craindre, « car ils sont les ennemis irréconciliables de tous les gouvernements ».
Dans tout cela oii est la mission de condoléance, l'émotion du marquis, sa réponse, sa visite à Longwood? Dans quel but, pour quel objet, l'Empereuiaurait-il ordonné cette démarche, lui auquel Montholon fait dire quelques mois plus tard, à propos d'une offre d'évasion : « Je ne serais pas six mois en Amérique sans être assassiné par les sicaires (hi comte d'Artois. Voyez à l'île d'Elbe. Est-ce qu'on n'a pas organisé mon assassinat? »
Il y a mieux : à l'heure même, les propos de Montholon se trouvent démentis à la fois par Hudson-
LE MARQUIS DE MOÎN'TCllENU 95
Low e, sur le rapport de rofficier d'ordonnance de service à Loni^wood et par Montchenu lui-même. Gors a raconté au gouverneur ce qu'a ditMontholon « de la profonde affliction qu'a montrée le général Bonaparteenapprenantl'assassinatduducdeBerry, de la façon dont il s'est enfermé dans sa chambre pendant vingl-quatre heures, donnant cours à sa douleur et ne cessant de répéter : Oh! Pauvre France ! » Or, FIudson-Lowe, qui a envoyé à l'Empereur les jouinaux de janvier et de février, les derniers arrivés dans l'île, sait qu'il est resté une partie de la journée à les lire ou à se les faire traduire — mais rien que le temps nécessaire — et qu'ensuite il s'est promené dans le jardin Taprës-midi comme d'habitude : donc il ne s'est nullement retiré dans ses appartements.
Montchenu, de son côté, dit à Hudson-Lowe qu'il a une preuve bien plus forte des effets réels que produisit à Longwood la nouvelle de la mort. Il raconte que, lorsque Montholon est venu le voir il était accompagné du jeune Napoléon Bertrand, âgé de onze ans, que lui, Montchenu, leur a demandé de partager son déjeuner et que l'enfant, devant le portrait du duc de Berry, s'est écrié : « Ah! il est tué, c'est un grand gueux de moins. » Cette dernière anecdote, Montchenu la reproduit dans sa dépêche, mais sans y attacher, semble-t-il, la même importance que dans son rapport au gouverneur. D'ailleurs, elle prouve simple-
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ment que le petit Bertrand n'aimait point les Bourbons \
Il y a là contradiction dans les faits : la contradiction dans les idées est plus flagrante encore, s'il se peut, entre les dires que Montliolon, dans ses Récits, prête à l'Empereur k la date du 3 juillet et ceux que Montchenu rapporte, d'après le mêiiic Montholon, a la date du 20; entre ce que l'Empereur aurait dit en novembre, selon le Montholon des Récits, et ce qu'il aurait dit, vers la même date, selon le Montholon de Montchenu, et toujours, paitout, selon celui-ci, les mêmes affirmations lovalistes, les mêmes conseils de réaction.
Ce sont là, on n'en saurait douter, les preuves d'une intrigue fortement suivie et c'est l'indication formelle du but que Montholon s'est donné et que le marquis doit l'aider à atteindre : C'est, après la mort désormais imminente de l'Empereur, la rentrée de Montholon en France, peut-être la transmission en sa faveur de la pairie de Sémonville, en tous cas. la bienveillance acquise du Roi et de ses ministres. En même temps il écarte Bertrand ; il le dénonce en
^ II, 434. Selon Montchenu, Montholon, au moment de la naissance du duc de Bordeaux serait venu le voir et lui aurait dit en lui tendant la main : « Je suis envoyé de Longwood pour vous léliciter sur la naissance de l'héritier présomptif du trône de France, car je n'aurais pas osé le 'faire si lEmpereur ne me l'avait pas ordonné. Vous le savez, nous sommes tous Français : on peut être divisé sur quelques opinions, mais la France avant tout. )) Sur celte démarche d'importance, silence complet dans les Récits. C'est qu'en un cas (1820) Montholon flatte la Cour et que dans l'autre (1846) il flatte le peuple.
toute occasion comme profondément hostile aux Bourbons, dévoué jusqu'au fanatisme à la gloire de l'Empereur qu'il empêche de se réconcilier avec le gouverneur et d'accepter telle quelle sa destinée ; et il le montre aussi tombé dans la disgrâce de Napoléon dont lui, Montholon, a mérité toute la faveur, auquel « Napoléon s'est attaché comme à un lils, parce que, lui fait-il dire, je crois que vous n'aimez que moi, car si vous aimiez un autre que moi, vous ne m'aimeriez point ».
Cette sorte d'intimité entre Montchenu et Montholon n'a point été sans inquiéter Hudson-Lowe, qui a fait observer au marquis l'impropriété de telles conversations, mais Montciienu, outre qu'il y trouve les moyens de remplir sa correspondance, paraît singulièrement exalté à la pensée des sommes immenses dont l'Empereur peut disposer en faveur de Montliolon. Celui-ci ne lui a-t-ilpas dit qu'il s'attendait que l'Empereur lui laissât un million de livres sterling et, comme le gouverneur se récriait, Montchenu lui déclara — toujours d'après Montholon — que le général Bonaparte avait, dans différentes banques de l'Europe, deux cents millions de livres sterling, soit cinq trillions de francs, produisant, de rente, dix millions de livres sterling ou deux cent cinquante millions de francs. Et, comme Hudson-Lowe s'évertuait à démontrer que cela était matériellement impossible, le marquis sortit des tels arguments que, sans être convaincu, Hudson-Lowecommença à s'inquiéter et à raisonner
s. II. G
sur ces chiffres, en prenant pour base les énormes sommes qui, à l'en croire, avaient été offertes par Bonaparte à des individus partant pour l'Europe, qu'il voulait charger de commissions.
Les moindres propos qu'échangeaient Montholon et Montchenu devenaient d'ailleurs, pour le gouverneur, l'occasion d'étonnants soupçons; son imagination qui travaillait, lui suggérait les idées les plus bouffonnes. Montholon ayant parlé au marquis des légumes qu'on avait plantés à Longvvood et qui y avaient réussi, lui avait offert des haricots verts ou des blancs, et Montchenu avait accepté en demandant un peu des deux. « Que les haricots blancs et les haricots verts fassent allusion au drapeau des Bourbons, à l'habit vert du général Bonaparte lui-même et à la livrée de ses domestiques à Longwood, je suis incapable de le dire, mais le marquis de Montchenu, à mon avis, écrit Hudson- Lowe, eût agi avec plus d'à propos s'il avait décliné les deux propositions, où s'il s'était restreint à demander seulement des blancs. »
Toutefois, malgré les inquiétudes que lui causaient ces conversations, Hùdson-Lowe les tolérai! tant qu'elles avaient lieu à Jamestown, chez Montchenu, car elle lui étaient rapportées aussitôt, elle> pouvaient lui fournir des indices et, en tous cas, elles lui procuraient matière à dépêches — vu que, (h' Longwood môme, il ne savait rien, — mais lorsque, en septembre d820, Montchenu qui, resté seul des commissaires, en avait pris une immense impor-
tance, s'avisa de mettre à exécution les ordres du duc de Richelieu^ en date du 27 août 1818, et d'aller à Longwood de sa personne, Hudson-Lowo s'y opposa avec une impassibilité déterminée. Le marquis en prit occasion d'écrire une longue lettre où il affirmait à la fois qu'il était « inviolable » et qu'il n'était responsable que devant le Roi, son maître. Au premier beau jour, disait-il, j'irai à Lono^wood et « si, contrairement à toutes les convenances, vous ordonnez que la porte soit gardée par une sentinelle, vous savez que je ne comprends pas l'anglais et que je ne comprendrai pas ce qu'elle me dira, mais je passerai, même si elle me tire un coup de fusil qui éveillera un écho dans l'Europe entière ».
Qui avait suggéré ce projet à Montcbenu ? Qui l'avait ainsi poussé, après cinq années de rapports non seulement courtois mais familiers, déférents et tels que d'un commensal habituel à son hôte, vers cette sorte de déclaration de guerre, à coup sûr inattendue et que ne justifiaient en rien, à ce qu'il semble, les instructions du duc de Richelieu vieilles de près de deux années? — Montholon à coup sûr. Il s'agissait seulement de trouver une explication au retard qu'avait mis Montclienu à exiger son entrée près de l'Empereur. Et l'on trouva celle-ci : Au temps oi^i ces instructions lui étaient arrivées, le gouverneur lui avait fait observer qu'il ne pouvait lui accorder le libre accès de Longwood sans agir de même avec les autres commissaires : Cette observation
l'avait alors si vivement frappé qu'il avait renoncé à faire valoir ses droits , mais, depuis le départ du comte Balmain, il ne voyait plus aucun motif au refus du gouverneur.
Hudson-Lowe répliqua qu'il ne voyait aucune difficulté à ce que le marquis vît Buonaparte, mais qu'il ne pouvait consentir à des relations avec ses compagnons. C'étaitjustement là ce que souhaitait Montholon et on le vit aussitôt intervenir. Il insinua au gouverneur qu'en permettant au marquis de Montchenude faire visite à Longwood, il ajouterait à la satisfaction que ressentait Napoléon du radoucissement de sa conduite pendant les derniers mois. Hudson-Lowe demeura inflexible, et il écrivit à Londres pour demander des ordres.
La guerre était ouverte et le marquis avait résolu de la mener à la hussarde; aussi renonça-t-il d'abord à dîner à Plantation House, ce qui était le blocus — car il privait ainsi Lady Lowe du convive qu'il pensait lui être le plus précieux. Puis, il battit en brèche à coup de billets qu'il envoyait tout ouverts au gouverneur pour être transmis à Montholon. Rien à y redire, c'était conforme aux règlements. Dans une de ces lettres, il demande àMon-^ tholon de lui envoyer quelque livre « pour l'aider supporter sa solitude qui est bien ennuyeuse, mî (ju'il préfère encore pourtant à la société de Saint Hélène ». Montholon qui veut être courtois vis-àdu gouverneur, répond à Montchenu par l'envoi d^ volumes qui « l'aideront à oublier quelques instants
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l'ennui de Jamestown » — « Non seulement de Jamestown, réplique le marquis, mais de toute l'île ». Un tel coupa dû porter à Plantation-House. Une autrefois, il renvoie à Montholon un roman intitulé Boms et il lui écrit : «, Quant à Bovis^ le Diable l'a si bien servi que, quand on a le maliieur d'être jeté sur l'infernal roclier de Sainte-Hélène qui est certainement de son domaine, on peut être tenté d'accepter de ses offres séduisantes... J'en suis réduit à désirer votre position qui cependant vous déplaît. Consolez-vous, car, si vos yeux ne [voient pas beaucoup de monde, au moins vous j vivez avec des personnes qui ont le ton et les formes françaises. Je finis sur cet article pour ne rien dire de trop ! ! ! »
La campagne dura trois mois et fut une campa- [gne d'automne, de septembre à novembre. « Tout ceci n'est que la rage de l'impuissance », s'était contenté d'écrire Hudson-Lowe et il avait attendu patiemment que les colères excitées par Montbolon fussent tombées et que la famine ramenât vers sa table hospitalière ce convive impénitent. Il n'attendit pas longtemps. Montchenu vint faire de luimême des ouvertures pacifiques ; il protesta au gouverneur qu'il attachait le plus grand prix à son estime et il se désista purement et simplement des prétentions qu'il avait magnifiquement étalées. La conduite tenue par le gouverneur fut au reste explicitement et formellement approuvée par une dépêche de Lord Bathurst, en date du 30 novembre,
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OÙ le ministre des Colonies, en même temps qu'il rinvitait à faciliter, par tous les moyens en son pouvoir, l'admission du commissaire pour voir le général Bonaparte lui-même, autant qu'il était nécessaire pour remplir son devoir, tel qu'il était réglé par le traité de Paris et par le protocole du Congrès d'Aix-la-Chapelle, lui enjoignait de maintenir fermement que les commissaires des puissances alliées n'avaient aucun droit de communiquer, sans l'acquiescement du gouverneur, avec les personnes de la suite de Bonaparte ou ses domestiques. Lord Bathurst ajoutait, sur la mission des commissaires des puissances et en particulieisur celle du commissaire français, des considérations qui prouvent à quel point le gouvernemeiil britannique était resté immuablement fidèle à la doctrine qu'il avait fait prévaloir en 1815 : que à lui seul appartenait la garde du prisonnier et que seul il exerçait sur lui son autorité.
Pour en finir, Hudson-Lowe prit le bon moyens il offrit au marquis, qui avait une sorte d'obstri tion des entrailles et auquel le D' Henry ava^ recommandé de changer d'air, une généreuse hospitalité à Plantation House, et il acquit ainsi la garantie que Montholon ne le viendrait plus chercher, et surtout ne l'attirerait point à Longwood.
La combinaison de Montholon avait donc échoué. L'on ne peut croire qu'elle eût eu grand succès, même si elle avait réussi, car la route était longue et difficile de Jamestown à Longwood et le marquis.
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détestable cavalier, n'eût point aimé à se risquer. Elle n'en était pas moins in^^énieuse : oulre que Montholon pouvait penser que Montchenu apporterait un dérivatif à l'ennui qui dévorait tout le personnel de Longwood, il pouvait avoir imaginé que le marquis, qu'il croyait avoir à demi conquis et qu'il eût ainsi irrémédiablement brouillé avec le gouverneur, garderait pour la France et pour le Roi les confidences qu'il lui eût faites, qu'il eût agrémentées des rafraîchissements auxquels l'autre était sensible et où il eût présenté, comme venant de l'Empereur lui-même, les théories, les indications et les conseils les plus agréables aux ultras, sans craindre désormais que le contrôle exercé par Hudson-Lowe démentît ses propos et en montrât l'inanité. De cet échec de Montliolon, l'on doit presque être reconnaissant à Hudson-Lowe. Si l'on a accordé créance aux Récits de la Captivité, qu'eût-ce été à ces rapports qui, tracés par une plume ennemie, eussent acquis un caractère de véracité officielle et qui eussent falsifié les dernières pensées de Napoléon ?
Lorsque l'Empereur est fuort, Montholon, dans le triomphe qu'il éprouve d'avoir réussi, ne peut s'empêcher de révéler son secret au commissaire : a Montholon m'a confié, écrit Montchenu, qu'il est le principal héritier, que Napoléon lui avait dit qu'il voulait en faire un des plus grands seigneurs de l'Europe et qu'il voulait aussi que Marchand fût
un grand seigneur. Montholon et lui étaient les deux seules personnes qui eussent sa confiance Deux ou trois jours avant sa mort, Montholon lui avait apporté une très grande quantité de papie!> qu'il avait demandés pour qu'ils fussent brûlés en sa présence. Tous ne concernaient que la France. En les brûlant, il a dit à Montholon : « Vous avez tout écrit, ainsi vous devez vous rappeler tout cv qu'ils contenaient. Vous et moi, sommes de trop bons Français pour vouloir que les étrangers mettent le nez dans nos affaires. Tout ce que je vous ai confié ne jjeut être dit quau Roi ou à mon fils. »
Voilà l'amorce : elle est un peu grossière, mais Montchenu y a mordu, pourquoi pas Louis XVIII? (( Le point où vous résidez, a écrit le duc tle Richelieu au commissaire de France, est pour nous le point du monde le plus important; toutes nos lunettes doivent être incessamment braquées sur ce rocher; rien de ce qui s'y passe ne saurait nous être indifférent... Le Roi vous saura gré de tout ce que vous ferez pour le tenir informé des projets et des espérances des habitants de Longwood. » Il y avait donc aux Tuileries une curiosité passionnée que Montholon se déclare prêt à satisfaire moyennant des conditions qu'on peut deviner.
Montchenu d'ailleurs se montre reconnaissanl des renseignements qu'il a obtenus de lui el. parmi les compagnons de l'Empereur qui vont retourner en Europe, et dont le projet est de rentrer
m France, il le distingue et le recommande — out en le flétrissant.
« Je ne vois rien, écrit-il, qui puisse empêcher a rentrée de M""" Bertrand; ce n'est point une ntiûgante, elle s'occupe plus de modes et de coquetterie que d'affaires, elle est en outre d'une nauvaise santé et elle est, comme moi, si fort changée que l'on aura bien de la peine à la reconlaître; elle n'est point à craindre. — Pour son nari, c'est autre chose; c'est une tête très exaltée qui luraitpu être dangereuse du vivant de Buonaparte, filais il a été si maltraité, et, notamment pendant les rois derniers mois, il a été aj)reuvé de tant d'hunihations, qu'il en est bien ulcéré. Je le crois d'aileurs bien tombé et surtout très mécontent; il ne e cache pas. Buonaparte lui a dit un jour, en )résence de ses gens : Bertrand, ne vous étonnez )as si j'ai placé toute ma confiance en Montholon, î'est un homme de qualité, il me comprend ; vous, e vous ai tiré de la boue pour vous faire grand seigneur; je vous ai beaucoup donné; vous avez de la fortune, je Taugmenterai encore, mais ma confiance est en Montholon.
(( Montholon est effectivement dépositaire de tous es secrets ; Bertrand n'a jamais écrit sous sa dictée que lorsqu'il s'agissait d'invectiver le gouverneur et même, depuis deux ans, il n'écrivait plus rien.
« Montholon est un homme de beaucoup d'esprit, quiade grands matériaux entreles mains dont jene répondrais pas qu'il ne fît un très mauvais usage.
Comme il doit avoir une immense fortune, je crois que c'est un homme à caresser. Il est en outre plus aisé de le surveiller (lui et sa femme qui est bien une autre' tête) en France que dans Tétranger. Au surplus, je ne vois pas une grande nécessité de leur donner la permission de rentrer avant mon retour qui ne peut pas être bien éloigné. Je resterai ici tant qu'ils y seront et, après leur départ, je profiterai de la première occasion convenable... Du reste, ils sont tous enchantés de cet événement qui les délivre d'une grande servitude et, déplus, ils pourront dire J'avoir servi jusqu'au dernier moment... L'on m'a assuré qu'il laisse à Marchand 30 000 francs de rente avec la recommandation au Roi de le faire baron pour le récompenser de tous les services rendus à lui, Buonaparte. Cette proposition m'a beaucoup fait rire, mais ne les a pas amusés. J'ai cependant répondu que n'ayant point reçu de dépêches de ma cour depuis la mort, j'ignorais entièrement jusqu'où le Roi pouvait étendre ses bontés. »
Montholon, le seul des compagnons de l'Empereur que vît Montchenu, l'avait donc ainsi renseigné, car, jamais, quoi qu'en ait dit Montholon, en particulier à propos de la mort du duc de Berry, Montchenu n'avait, avant la mort de l'Empereur, franchi le seuil de Longwood, et jamais, au témoignage de Bouges, le fidèle serviteur du grand maréchal, il n'avait paru chez M™^ Bertrand: Montholon, avec son esprit délié et menteur, avait cru
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mettre la main sur le marquis ; l'autre avait rendu, mais ne s^était point livré; s'il avait usé des avis et des conversations, il avait payé les déjeuners et il s'en souvenait. De là, certaines réserves. Toutefois, Montholon avait obtenu tout ce qu'il pouvait souhaiter : que les témoignages de son dévouement personnel, que l'expression des idées ultra-monarchiques prêtées par lui à Napoléon, filtrassent jusqu'aux ministres et peut-être jusqu'au Roi ; qu'on apprît en France ce qu'il allait valoir et quelle grande fortune il allait posséder — et celaimpressionne toujours.
De l'agonie de Naf)oléon, Montchenu ne vit rien, il n'apprit rien qui n'eût passé par le gouverneur. Montholon avait mieux à faire et la route de Longwood était garnie d'hommes inquiets attendant que l'Homme eût rendu le dernier soupir pour se ruer vers le cadavre encore chaud et en repaître leurs yeux. C'est Montchenu qu'il faut entendre. L'on a déjà publié la dépêche qu'il adressa à Metternich, voici celle qu'il écrivit au baron de Damas : « Monseigneur, j'ai eu l'honneur de parlera Votre Excellence de la maladie de Buonaparte. Gomme c'est une vieille finesse qu'il a si souvent employée quand il voulait se rendre intéressant ou préparait quelque entreprise, nous ne croyions pas à cette maladie d'autant plus qu'il s'obstinait à ne vouloir prendre aucun remède ni voir aucun médecin étranger. Il avait suspendu les promenades en voiture qu'il fai-
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sait régulièrement deux fois par jour. Nous étions si accoutumés à ce manège que cela n'aboutissait qu'à faire redoubler de soins. Cependant, se sentant plus mal, il fit appeler le D'" Arnott, médecin du 20'' régiment, qui occupe le poste de Deadwood. Ce médecin Ta vu tous les jours depuis lors, mais son opinion ne s'accordait point avec celle d'Antommarchi. Ils convenaient cependant qu'il n'y avait aucun danger pressant. Il y a quelques jours qu'il lui est survenu tout d'un coup des vomissements fréquents et tout ce qu'il rendait était extrê-; mementnoir. Quoiqu'il ne veuille absolument rien prendre, on était cependant parvenu à diminuer cette fréquence de vomissements, quand il est survenu une crise très violente qui a redoublé. Il ne veut ni boire, ni manger. Le médecin anglais avait remarqué depuis quelques jours un grand affaiblissement dans la tête, des absences. La journée d'hier a été très critique, il a été extrêmement mal et l'on a profité d'un moment de délire pour lui appliquer un très large vésicatoire sur la poitrine, mais, dès qu'il s'en est aperçu, il l'a arraché.
« Ce matin, 2 mai, le rapport est sans aucun détail n'ayant rien de satisfaisant à mander.
« Voilà, monsieur le baron, l'état du moment.
« Ma santé est moins mauvaise. Je suis rentré chez moi depuis neuf jours, mais je ne suis pas encore assez fort pour pouvoir monter à cheval, ce qui m'empêche d'aller savoir par moi-même ce qui se passe. Mais je garantis ce que j'ai l'honneur <h^
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mandera Votre Excellence. Je suis très bien informé et très exactement.
« Comme il n'y a point dans ce moment de vaisseau prêt à partir, vous serez informé, monsieur le baron, jour par jour de ce qui se passera.
«Aujourd'hui, 2 après midi, le malade était plus mal.
<( A neuf heures et demie du soir, même état.
« Du 3 ail matin. Il a dormi depuis dix heures jusqu'à ce matin trois heures. A son réveil, il a beaucoup parlé et très longuement, mais sans suite ni raison.
« A dix heures, il était comme hier. Il ne boit ni ne mange.
« Du 4 à midi. Il a dormi cette nuit assez péniblement. On lui a fait avaler pendant son délire une médecine qui Ta fait évacuer deux fois. Il est d'une faiblesse extrême ; cependant les médecins ne désespèrent pas. On lui a fait avaler, cette même nuit, sept cuillerées de gelée de veau et cinq petites cuillerées de vin.
« Le o. Le rapport de la nuit le regarde comme sans espérance.
« Le 5, même jour. Il est mort à six heures moins dix minutes du soir. Vous pouvez tenir la nouvelle pour certaine et je la certifie pour l'avoir vu.
« Je n'ai jamais vu un cadavre aussi peu défiguré; tous ses traits étaient parfaitement conservées et, sans sa pâleur, on aurait cru qu'il dormait. Il était entré dans son lit le 5, à cinq heures du matin,
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et il n'a pas bougéde la place qu'il avait prise. On lui avait fait avaler, dans la nuit du 4 au 5, sept petites cuillerées de gelée de veau et cinq de vin. (]e qu'il y a de singulier, c'est que, sur cinq médecins, il n'y en a pas un qui sache de quoi il est mort. On procédera bientôt à l'ouverture et a l'inbumation qui aura lieu ici; j'aurai Fhonneur d'en rendre compte à Votre Excellence plus tard, car le vaisseau qui porte la nouvelle de la mort pari ce soir, 6 mai 1821. »
Il n'a point pu voir l'Homme expirer, au moins s'assurera-t-il qu'il est bien mort, et surveillera-t-il l'inhumation : « J'ai l'honneur, écrit-il le 19 mai, d'envoyer à Votre Excellence le procèsverbal de l'ouverture de Buonaparte, et elle verra qu'il est mort d'une maladie incurable. On a sorti de son corps l'estomac et le cœur qui ont été mis dans une boîte à part. On l'a enterré le mercredi 9 mai, avec tous les honneurs de général (Montchenu ajoute de sa main : du plus haut grade). Le corps était en putréfaction. (J'y étais présent.) Il avait demandé d'être enterré dans une petite vallée où il y a quelques arbres et une petite fontaine, où il envoyait chercher son eau et il n'en buvait pas d'autre. Ses officiers avaient demandé la permission de placer une plaque de marbre avec cette inscription :