NAPOLÉON
\é à Ajaccio le \o août 1761), 7J2ort à Sainte-Hélène le 5 mai 1821
Le gouverneur s'y est refusé, après m'en avoir parlé. 11 a montré aussi le désir d'être transporté en Europe. On m'a dit qu'il voulait être enterré auprès de sa première femme ou à Ajaccio dans la tombe de ses pères, mais M"'" Bertrand, moins politique, m'a assuré que son désir était d'être placé dans le cimetière du Père-Lachaise, entre Lannes et Masséna, n'ayant pour toute inscription, sur une table de marbre blanc, que Napoléon. 11 paraît que l'on fera tout ce que l'on pourra pour le faire transporter en Eui'ope. Comme le but est évident, je ne crois pas devoir vous le développer. Je ne peux pas non plus penser que le gouvernement anglais puisse se soucier d'un pareil dépôt. Le comte Bertrand avait demandé son cœur et son chirurgien son estomac percé. Le gouverneur a refusé l'un et l'autre en disant qu'il était chargé de faire • nterrer le corps et que, par conséquent il ne pourrait pas en détacher le cœur qui est'la partie la plus noble. Ainsi, tout est dans le même tombeau. Au reste, le procès-verbal d'autopsie fait foi de cette séparation. »
Montchenu passe ensuite au testament : mais il ue connaît que le codicile patent, celui qui a pour objet d'empêcher Hudson-Low^e de s'immiscer dans aucun détail : « 11 a fait, écrit-il, une espèce de tes-
Uiment, intitulé codicile, ce qui annonce un testament précédent, par lequel il institue MM. Bertrand, Montholon et Marchand, son premier valet de chambre, exécuteurs testamentaires. Il l'a remis devant tous ses gens^ à Montholon en lui disant qu'étant son ami particulier, il lui avait confié tout ce qu'il voulait faire et qu'en attendant, ils eussent à prendre ses ordres et à lui obéir comme à luimême. Il a déclaré qu'il voulait que ce codicile fût ouvert en leur présence et celle du gouverneur, s'il le requérait. Il ne fait aucun legs à personne, il donne seulement tout ce qu'il a ici, par tiers, aux trois exécuteurs testamentaires, sauf quelques boîtes qui sont cachetées et que Bertrand est chargé do porter à son fils ainsi que son épée. On m'a dil que, dans une, il y a deux bagues et dans l'autre plusieurs croix de la Légion d'honneur. Je saurai avec le temps ce que contiennent les autres. (Le gouverneur les a fait ouvrir, elles contiennent des portraits.) »
Le marquis n'avait point cru qu'il fût de sa dignité de partir pour l'Europe en même temps que les compagnons et les domestiques de l'Empereur qui, dès le 30 mai, avaient fait voile sur le Camel, mis à leur disposition par le gouverneur. Il avait attendu une occasion meilleure, soit qu'il désirât prolonger
^ Gela encore est du Montholon.
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cette mission qu'il disait fatale à sa santé, soit qu'il trouvât plus ag^réable de voyager de conserve avec Sir IIudson-Lowe. Faute irréparable! Arrivé avec la nouvelle, il eût été traité sans doute comme un messager de victoire; de l'allégresse des Bourl)ons ainsi délivrés, il eût tiré les grâces qu'il souhaitait si fort. Mais il mit trois mois à partir. Attendait-il des instructions de sa cour ? Il n'eût pu en recevoir avant octobre : en juillet, la nouvelle de la mort venait seulement de parvenir en Europe, il eût fallu autant de mois pour que lui parvînt Tordre du retour. Le marquis ne pouvait donc manquer d'être inquiet lorsque, le 28 juillet, il monta à bord du vaisseau de la Chine le Lady Melville. Son gagnepain y avait mis de la mauvaise volonté en se laissant mourir. La matière à chantage avait disparu. Se trouverait-il à présent un ministre pour tenir les promesses qui avaient été plus ou moins faites au marquis ? S'en trouverait-il un pour lui donner un emploi en Europe? Il avait soixante-quatre ans et la façon dont il avait rempli son poste à Sainte- Hélène n'était guère encourageante. Mais, à défaut d'une légation, au moins il espérait un grade, le cordon rouge, une marque quelconque de satisfaction. A son arrivée en France, en octobre, il trouve le terrain fort mal préparé. Sans doute, « Sa Majesté Impériale d'Autriche lui donne un témoignage bien flatteur de sa satisfaction ». Sans doute il est reçu en audience par le Roi. « Sa Majesté lui fait l'honneur de lui parler de ses six années
d'exil, (l'ennui et de souffrance » et le marquis en profite pour demander le cordon rouge que « Sa Majesté a eu la bonté de lui laisser espérer». Mais tout ce qu'il obtient — sauf des paroles — c'est de conserver son traitement de 60 000 francs des Affaires étrangères jusqu'à la fm de Tannée J821, et d'être maintenu, le l*""janvier 1822, comme maréchal de camp, sur le tableau des officiers généraux en disponibilité. En juin, il réclame le grade de lieutenant général, du ministre dont seul il « veut tenir les grâces militaires. Comment, ajoute-t-il, pourrais-je ne pas avoir confiance en vos bontés quand vous m'avez dit : Je suis intéressé à vous obliger ». Non seulement il demande à être fait lieutenant général, mais à l'être fait seul (s'entend par promotion spéciale). « Par là. Sa Majesté fera voir à toute la France qu'elle a été contente de mes services. » Il n'obtient rien et, de mois en mois, d'année en année, ses demandes se font plus pressantes à proportion que ses besoins s'accroissent. « En quittant la France, écrit-il, je n'y laissais que des dettes, fruits de nos lois révolutionnaires, qui, après nous avoir entièrement dépouillés, nous avaient conservé nos dettes. J'avais cependant laissé ma procuration à ma femme qui, depuis mon départ, a été constamment malade. Des fripons, sous prétexte de la servir, se sont tellement emparés de sa confiance qu'ils ont anéanti toutes les ressources qui pouvaient nous rester... Je n'ai que des dettes qu'il m'est impossible d'acquitter sans le secours de Votre
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Majesté. J'ai une femme toujours malade, une fille que je ne peux pas marier et un fils qui a le bonheur de servir Votre Majesté dans le régiment des cuirassiers de la Reine. » Aussi, ne veut-il pas de retraite, il veut être lieutenant général en activité, puis il sollicite d'être nommé pair de France, comme six des généraux de l'armée d'Espagne. « Ses services n'ont pas Féclat brillant d'une campagne heureuse, mais leur continuité, le climat dévorant dans lequel ils ont été rendus, l'isolement et les privations de toute espèce dans lesquelles il a vécu, le désert aflreux qu'il a habité plus de cinq ans, les insinuations réitérées auxquelles il a constamment résisté avec la dignité que lui imposait le poste que le Roi lui avait confié et que lui commandaient son honneur et son devoir, tout cela peut équivaloir à une campagne. Au reste, le Roi lui a déjà accordé une récompense bien flatteuse en lui disant que son dévouement et sa fidélité lui étaient bien connus. »
Gela, sans doute est éminemment agréable, quoique banal, — aussi M. de Montchenu cherchet-il à présent à relever ses services qu'on ne reconnaît point, par des mérites problématiques qui font honneur à son imagination. Il a, d'un air de mystère, dévoilé au ministre, en 1822, « qu'il avait déjoué bien des entreprises qui venaient de bien haut et qu'il ne pouvait pas confier au papier m. A présent, ce sont des insinuations réitérées et qui eussent sans nul doute assuré sa fortune: tout à
l'heure, s'adressant au duc d'Angoûléme, ce seront « deux évasions qu'il a fait échouer (il a eu l'honneur de faire part de la dernière à Monseigneur), la fortune énorme qu'il a refusée, dont il ne tire pa vanité puisqu'il n'a fait que ce que son honneur et son devoir lui dictaient \ » A chaque occasion, à chaque ministre nouveau, à l'avènement de Charles X, pétition toujours pour les mômes objets. — Il y en a aussi pour l'avancement de son fils pour lequel, à sa sortie de Saint-Cyr, il demandé une place aux gardes du corps ; mais, qui par suite d'un défaut de taille a été ajourné ; puis, a été placé sous-lieutenant aux cuirassiers de la Reine. A peine a-t-il trois ans de grade que le marquis demande qu'il passe lieutenant. Mais il faut deux années encore pour qu'il soit promu — à la vérité aux Hussards
* Ceci se rapporle évidemment à l'anecdote racontée par Monlchenu dans une dépêche de janvier 1819 : « Vous avez vu. monsiem' le duc, dans les lettres imprimées, que le gouverneii' avait lait demander ce que chaque individu demandait pour dépense personnelle. L'état a été donné et le gouverneur 1 ,. approuvé sans restriction. Il y après d'un mois que Montliolon vini en ville pour solder différents marchands auxquels on doit depui.s longtemps. 11 vint me voir et me dit : « On nous chicane pour quelques louis et l'on a tort, car est-ce avec si peu d'argeni qu'on peut acheter même une correspondance ? J'ai appoi ' 8 000 francs, voilà les quittances. Quel est Thomme ici qui ri querait sa vie pour une somme aussi modique? Ou nous avoi de l'argenl, ou n us n'en avons pas. Si nous en avons, personn ne peut nous empêcher de faire passer un chiffon de papier qiii assigne une somme [et puis me regardant fixement, il dit) : L'Empereur sait comment on achète ; un liommc peut lui êti r utile ; il donne six millions. —Je sais, lui répondis-je, qu'il en a fait usage très utilement et sans parcimonie. Nous nous mînn à rire et nous nous séparâmes. En me quittant, il me dit encorr « L'Empereur sait payer ». et il monta à cheval... »
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de la Garde royale. En 1825, il a marié sa fille Ang-élique-Georgette à l'oncle de celle-ci, au frère de M"^' de Montclienu — Gilles-Charles de Maupeou, comte d'Ablei^es, de trente ans plus vieux que Georgette qui avait trente-quatre ans. Cet oncle est en passe, grâce à Tlndemnité des émigrés, de retrouver une fortune. Son bordereau, rien que dans le Calvados, monte à 685 011 fr. 54 centimes, et, déduction faite des dettes, il touche 19998 francs de rente. Ses deux enfants sont donc établis et sa femme est morte. Il a peu vécu avec elle et n'a cessé de s'en plaindre. Les choses vont donc assez bien pour lui, d'autant qu'il a eu sa part du milliard des émigrés. Mais, le l'''' octobre 1828, il reçoit le coup d'assommoir : sa mise à la retraite, et, pour toute récompense 2 800 francs de pension.
Il vécut encore trois années et ne mourut à Dieppe, où il s'était retiré, que le 19 août 1831. Il avait vu s'écrouler ce trône dont ses pareils et lui avaient rendu la chute inévitable, ce trône qu'il se vantait d'avoir restauré, dont il avait attendu des grâces sans pareilles et dont, pour le métier qu'il avaitfait, il avait reçu à peine de quoi ne pas mourir de faim. Il ne comprit jamais qu'il est des services que les rois n'ont aucun empressementà récompenser ostensiblement; qui, pour honorables et môme essentiels qu'ils ont paru au moment de la crise, reprennent, la crise passée, leur physionomie véritable, paraissent alors ce qu'ils sont en réalité, aussi peu brillants pour qui
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les commande que pom* qui les exécute. Alors, on étend sur eux un voile complaisant, et c'est le silence et c'est l'oubli. — Sans doute, mais, pour soulager cette misère qui était véritable, pour reconnaître ces services qui, tels quels, avaient été rendus, il y a les fonds secrets, il y avait surtout la cassette du Roi. — Oui, mais qu'eût dit, de cet empiétement sur ses domaines, M"'^ la comtesse du Cavla ?
Certes, Montchenu a été maladroit, intempestif, médiocre en tout; il a été bas vis-à-vis du gouverneur et s'est rendu son homme, mais il a duré, ce (ju'il n'eût pu faire autrement; il a tenu, ce que n'ont pu faire Balmain et Stûrmer, ce dont ni égal ni subordonné n'a été capable avec Hudson- Lowe. Le Roi voulait qu'il y eût un commissaire de France à Sainte-Hélène. Montchenu a été ce commissaire ; aucun autre homme que lui ne l'aurait été, parce qu'à quelque moment, la dignité, le caractère et la fierté Teussent emporté sur le goût et le besoin de l'emploi.
Qu'a-t on à lui reprocher? On l'a choisi émigré et marquis. On a mis en lui, près de l'Empereur vaincu et captif, le représentant le plus hguratif de la caste qui a rendu, en France, la Révolution légitime et nécessaire; il a été l'ancien régime avec ses préjugés, sa vanité, son ineptie, en face du nouveau, incarné en Napoléon, l'Homme qui représente
la France iiioclerne et lui prête son génie. Le contraste a été voulu et préparé. Si c'est par Talleyrand, quelle revanche de sa chute que cette antithèse fournie à l'histoire!
De tant de gentilhommes royalistes, qui, de 1792 à 1813, ont, pour leur roi, donné et cherché la mort sur les champs de bataille, on a choisi, pour surveiller la captivité et l'agonie du plus illustre des soldats, un homme qui jamais n'a entendu siffler une balle ni ronfler un boulet et qui, sur un habit de parade, accroche des épaulettes neuves, pareilles pourtant à cefles, ternies et brûlées au feu de toutes les batailles, des officiers dont il est institué le surveillant. Qu'il ne sache rien du monde nouveau, qu'il le dédaigne et le méprise ; qu'il partage les êtres, selon qu'ils sont nés, en deux catégories, l'une qu'il ignore et pour laquelle il réserve ses invectives, l'autre qu'il consent à fréquenter et pour laquelle il a des indulgences ; qu'il inscrive Buonaparte dans la seconde et qu'il ajoute à son dédain pour le gentillâtre corse, une haine qui s'adresse à l'usurpateur du trône, au meurtrier des princes, une haine qui s'est nourrie de toutes les légendes que le parti accrédita, durantl'Empire, dans ses correspondances clandestines et que résumèrent exactement les pamphlets parus à la Restauration, est-ce sa faute ? Tel il était quand on l'a nommé, tel il est resté : il est représentatif d'une catégorie d'êtres, dont il n'exagère ni les préjugés, ni la sottise ; il est même, peut-on croire, d'une moyenne honorable ; il n'a
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point (le vices, s'il a tous les ridicules ; il sait presque mettre l'orthographe, s'il ignore totalement ce qu'est l'artifice d'une dépêche ; il veut avoir (L l'esprit, ce qui est fâcheux, mais ne lui en aurait-on pas trouvé dans son monde et n'y aurait-on pas loué ses récits? Il manque de tact,, mais qu'a-t-il affaire de tact, lorsque sa race remonte à l'an mil. qu'il est général et qu'il est chargé de garder « le petit monstre » ? Il est besoigneux, on le savait, et sans doute l'a-t-on nommé commissaire parce qu'il l'était et qu'on voulait le contenter avec une sinécure.
En réalité nul n'eût figuré mieux en une telle place ; il y est Fhomme qu'il faut : Maubreuil pour les grand'routes, Brulart pour l'île d'Elbe, Bourmont pour Waterloo, Montchenu pour Sainte-Hélène, ces hommes se complètent et s'achèvent: ils symbolisent la Restauration, mais Montchenu mérite uni place à part. Lui, c'est Y émigré ;q^^^V le type mém* de ces êtres dont les apologistes des Bourbons s'efforcent de contester l'existence et denier l'influence. Légendes et pamphlets, disent-ils; de tels fantoches n'ont jamais existé que dans l'imagination des libéraux, dans le médiocre cerveau d'un chanson nier révolutionnaire — En vérité ! Eh bien voilà M. le marquis de Montchenu.