A NAPOLÉON
Le 23 juillet 1818, le jour où, sur les ordres de Lord Bathurst, provoqués par les confidences du général Gourgaud, le chirurgien O'Méara, le seul médecin en qui Napoléon eût mis sa confiance, « est retiré de la place qu'il occupait auprès du général Bonaparte » et que Sir Hudson-Lowe lui interdit toutes entrevues ultérieures avec les habitants de Longwood; ce jour-là, lorsque, malgré l'intimation de quitter Longwood immédiatement, « sans avoir aucune communication avec les personnes qui y résident », O'Méara prend sur lui de se présenter à l'appartement de Napoléon qu'il soigne depuis trois ans, ne fût-ce que pour lui prescrire un régime et préparer les remèdes dont il dût user en l'absence d'un médecin, l'Empereur lui (lit : « Quand vous arriverez en Europe, vous irez vous-même trouver mon frère Joseph ou vous lui enverrez quelqu'un. Vous lui ferez savoir (jue je désire qu'il vous donne les lettres particulières et
confidentielles que les empereurs Alexandre et François, le roi de Prusse et les autres souverains de l'Europe m'ont adressées et que je lui ai remises à Rocliefort. Vous les publierez pour couvrir de honte ces souverains et faire voir au monde i'hommagt' abject que ces vassaux me rendaient, lorsqu'ils me demandaient des faveurs ou qu'ils me suppliaient de leur laisser leurs trônes. Quand j'avais la force et le pouvoir, ils briguèrent ma protection et l'bonneur de mon alliance, ils léchèrent la poussière de dessous mes pieds. A présent ils m'oppriment dans ma vieillesse, ils m'ôtent ma femme et mon enfant. »
C'était là la suprême réserve : l'Empereur a pensé s'en servir pour obtenir des chefs de la Sainte Alliance un traitement meilleur, soit pour tirer d'eux, en les déshonorant, une vengeance retentissante.
En diverses occasions il en a menacé, notamment lors de l'arrivée des commissaires des alliés : « Comment voulez-vous que je voie ces gens-là ! a-t-il dit à l'amiral Malcolm. Qui les envoie?... Estce l'empereur de Russie, à qui j'ai rendu tant de services après la paix de Tilsil? Je tiens là de ses lettres qui le prouvent ; je les ferai voir un jour. » Ce jour lui a semblé venu et il a cru remettre à O'Méara l'instrument de sa vengeance.
Depuis lors, il y est revenu à maintes reprises ; et quelques heures avant sa mort, il y a insisté. Dans le paragraphe 15 des Instructions aux exécuteurs testamentaires, dictées le 26 avril il dit :
« En iinpriniant mes campagnes d'Italie et d'Egypte et ceux de mes manuscrits qu'on imprimera, on les dédiera à mon fds, ainsi que les lettres des souverains si on les trouve; on doit pouvoir se les procurer des Archives ; ce qui ne doit pas être difticile, puisque la vanité nationale y gagnera. »
Le même jour, 26 avril, à sept heures du soir, <lans une conversation avec Bertrand dont il lui ordonne de prendre note, il dit « qu'il fallait se procurer la correspondance avec les souverains et la faire imprimer, que Joseph devait l'avoir »,
Et Bertrand, transmettant ces recommandations à Joseph le 5 octobre 1821 lui écrit « : Je présume que vous avez la correspondance avec les souverains et, en conséquence, je vous engage à la faire imprimer ; c'est un désir que FEmpereur a constamment exprimé depuis longtemps*. »
' Bertrand ajoute dans J'avant propos qu'il avait préparé pour les Mémoires sur les campagnes d'Egypte et de Syrie : « Dans le cours de son régime, l'Empereur ne s'occupait point de ses papiers, n'en portait aucun avec lui. 11 se reposait sur son secrétaire du soin de les tenir en ordre. Napoléon, cependant, avait à nie d'Elbe les lettres des souverains ; elles étaient reliées en un petit tome, format de papier à lettres. Le traité du Fontainebleau, ratilié par les puissances, lui fut apporté par la comtesse Bertrand, lorsqu'elle vint le rejoindre à Porto-Ferrajo. Le volume des lettres des souverains et ce traité étaient, autant qu'il m'en souvienne les seuls papiers que L'Kmpereur eut à l'Ile d'Elbe et le dernier fut jeté au feu lorsqu'il quitta l'île pour rentrer en France. »
On peut croire que ces souvenirs de Bertrand ne sont pas d'une exactitude entière, car les lettres comme on verra étaient aux archives de la Secrétairie d'Etat pendant la Preniière restauration, car nulle part il ne sera question que ces lettres fussent
1«0 AUTOUR DE SAINTE-ilELÊKE
L'Empereur ne doutait point en effet qu'il n'eût à sa disposition à la fois les lettres originales — et leur« copies authentiques. Pour celles-ci point de douh le 23 juin 18io, avant de quitter l'Elysée pour Malmaison, il a envoyé à Thôtel de son frère Joseph une petite caisse contenant des papiers précieux, parmi lesquels les copies des lettres que lui ont adressées les souverains. Joseph a observé que les originaux vaudraient mieux, mais Napoléon lui a répondu : « Le ministre en est chargé; c'est d'ailleurs son droit. )>
Ce ministre, le duc de Bassano, a reçu en elfet dans les derniers jours de 1815 l'ordre de faire faire en toute hâte des copies de ces lettres sur les originaux déposés aux archives du Louvre. La veille du départ de Joseph, il a été lui porter luimême le paquet, qui avait à peu près l'épaisseur de la main. Il a, dit-il, laissé les originaux aux archives.
Mais l'Empereur parait croire que ces originaux même ne lui failliront pas, et les souvenirs de Montholon concordent avec les siens : « Pendant le séjour de l'Empereur à la Malmaison, écrit Montholon, Je duc de Bassano lui apporta les lettres des souverains et le livre des copies de sa corn pondance autographe, ainsi que le portefeuille dans lequel il avait l'habitude de renfermer les papiers dont il se réservait la connaissance ».
reliées, et leurs existence en liasses est au contraire formellement constatée.
Ces divers documents auraient été emportés de Malmaison à Rocliefort, où Napoléon croit avoir donné l'ordre qu'ils fussent remis au roi Joseph. Toutefois, lui, si précis, ne semble point se rappeler à qui il a donné cette mission.
Dès son arrivée en Angleterre, O'Méara s'empresse d'écrire au roi Joseph, retiré aux Etats-Unis, pour lui faire connaître les intentions de l'Empereur. Joseph, avant de quitter Paris, a recommandé à la reine Julie et à son secrétaire, M. Presle, de prendre bien soin des papiers qu'il laissait dans son cabinet de travail, de les placer dans plusieurs malles et de les confier à des amis de la famille. Sur la demande de FEmpereur, transmise par O'Méara, il écrit à M. Presle de chercher ces papiers, mais M. Presle ne retrouve plus les copies dans les caisses où il les a mises lui-même et toutes les recherches qu'il fait pour savoir à qui attribuer cette soustraction demeurent infructueuses.
C'est là une des versions : celle que Joseph a adoptée et qui motive les justes observations que Thibaudeau adresse au roi Joseph le 18 février 1829 : « Pour la copie portée chez vous en 1815, M. Presle vous a donc répondu qu'elle ne s'était pas trouvée dans la caisse lorsqu'il Ta ouverte pour vous expédier ce qu'elle contenait? Cela paraîtrait étrange. Etiez-vous sûr de sa fidélité ?»
Mais il est une seconde version que donne Meneval : (( Une caisse qui renfermait les copies des
s. II. H
f82 AUTOUR DE SAIÎ^ÏE-HÉLÈNE
lettres des souverains étrangers et d'autres papiers importants fut remise à Tancien hôtel Langeron que le roi Joseph occupait rue du Fauhourg-Saint- Honoré. Cette caisse fut confiée à une personne sûre : en 1820, elle passa par plusieurs mains avant d'être envoyée à sa destination ; cependant, quand elle fut expédiée de Paris à Pointe-Breeze près de New- York, résidence du comte de Survilliers (Joseph Bonaparte), elle était intacte. Les documents importants qu'elle -contenait furent placés par parties au fond de malles de linge et de divers effets pour les soustraire à Finquisition de la police. Les malles furent vidées à leur arrivée en Amérique ; tous les effets qui y avaient été placés s'y trouvèrent, hormis la correspondance df cabinet. »
Il semble bien que la soustraction n'a pas été commise en cours de route, mais à Paris, et que la première version est la vraie ; autrement Joseph n'eût point manqué de relater l'arrivée des caisses et l'absence des documents auxquels il savait que l'Empereur attachait un si grand prix.
Quant aux originaux, Joseph se défend de les avoir reçus : « On m'a demandé à plusieurs reprises de la part de Votre Majesté, écrit-il à l'Empereur le 9 mai 1820, des lettres qu'elles m'aurait remises à Rochefort. H y a erreur. Je n'ai rien reçu à Rochefort, ni ailleurs, dans ces circonstances, excepté les deux caisses de papiers à Paris. Si Votre Majesté a eu l'intention de me faire remettre les lettres
qu'elle me demande, il faut qu'elle tâche de se rappeler à qui elle a donné l'ordre de me les remettre et à qui on les a remises. Ce n'est malheureusement pas à moi. »
Le lendemain, 10 mai, en envoyant à O'Méara qui doit la faire parvenir, cette lettre pour l'Empereur, Joseph confirme qu'il n'a jamais reçu à Rochefort les lettres dont on lui parle.
Cette assertion est corroborée par le témoignage du duc de Bassano, et elle l'est mieux encore par une lettre de M. de Montholon à Joseph en date de Londres, le 5 octobre 182i : « Les papiers que l'on a demandés à plusieurs reprises à Votre Majesté, écrit-il, sont ceux renfermés dans les deux caisses qu'elle a mises en sûreté : on faisait erreur en les désignant comme des lettres remises à Rochefort. »,
M. de Bassano sait que les originaux ne sont plus
aux Archives, mais que sont-ils devenus? Dès 1815,
la correspondance des princes d'Espagne manquait.
Le dossier qui la contenait était vide et portait
1 cette note : Remise à M. de B laças pa?' son ordre.
i Depuis lors toutes les autres correspondances des
I souverains ont disparu. Quand? On ne sait.
j Sans doute au milieu des bruits contradictoires
qui courent au sujet de ces lettres, peut-on recueillir
quelque indice que certains des contemporains
étaient mieux informés qu'il ne leur plût de le
dire. O'Méara écrit : « Avant de quitter Rochefort
pour l'Amérique, le comte de Survilliers craignant
d'être arrêté par les puissances alliées ju^ea prudent de remettre son précieux dépôt entre les mains d'une personne sur l'intégrité de laquelle il croyait pouvoir compter, mais dont il fut, à ce qu'il paraît, indignement trahi. En effet il y a quelques mois, un indiviflu apporta ces lettres en original à Londres, pour les vendre, et en demanda 30.000 £. »
Il y a donc eu, selon O'Méara, un dépositaire et ce dépositaire il semble le connaître ; cela, sans doute, est en contradiction avec ce qu'a dit Joseph, mais Joseph a-t-il dit tout ce qu'il savait? C'est à Joseph que Thibaudeau écrit le 4 avril iS2\) : « Une copie, quoique contestable, serait pourtant quelque chose, mais les originaux ! Quoique vous m'eussiez écrit que vous chargiez M. Mené val de la démarche envers leur dépositaire, mon fils, qui est en liaison avec lui, a cru pouvoir,' comme de lui-même, le sonder à cet égard, et il m'écrit : « Malgré sa diplomatie et à travers toutes ses « finesses, il ne m'a pas été difficile de deviner, « ou qu'il avait disposé dans son intérêt du dépôt, « ou que, dans son intérêt encore, il ne voulail « pas qu'il en fût fait usage. »
Ainsi, pour le moins quatre personnes, Joseph, Thibaudeau père, Meneval, Adolphe Thibaudeau, savaient entre quelles mains avaient été remi^ ou s'étaient trouvés les originaux ; mais on n'a point publié les lettres où Joseph eût livré le nom de ce dépositaire à Meneval et à Thibaudeau ; Meneva: dans ses souvenirs [Napoléon et Marie-Louise, éd.
LES LETTRES DES SOL'VERAIiNS A NAPOLÉON 485
de 1843, t. JI, p. 54 et suiv. Mémoires, éd. de 1894, t. III, p. 267) s'est tenu à la version d'O'Méara et n'a point même donné des détails aussi précis que dans la lettre qu'il écrivit à Josepli le 30 décembre 1828. Thibaudeau est resté muet dans ses deux histoires de Napoléon ; peut-être parlera-t-il dans ses mémoires, s'ils sont jamais publiés. Quoi qu'il soit des raisons pour lesquelles ce secret fut observé, il fut gardé, et ce qu'a écrit Meneval en 1828 : « Il règne sur le sort de ces importants documents une obscurité impénétrable », est encore vrai après quatre-vingts ans.
A la iin de 1820, l'empereur de Russie fut saisi par M. le baron de Jomini, depuis 1810 général à son service, en activité depuis 1813, de la proposition de racheter les lettres autographes qu'il avait écrites à TEmpereur Napoléon. Alexandre ordonna à Jomini de suivre la négociation. Jomini revint tout exprès de Suisse à Paris. Votre Majesté « verra, écrit-il le 22 décembre 1821/4 janvier 1822, (jue j'ai fait tout ce qui a dépendu de moi pour faciliter la solution de cette affaire, trop heureux que sa réussite m'indemnise du moins des pertes cruelles qu'elle m'a occasionnées indirectement en me forçant de revenir de Suisse à Paris \ »
* Toutes les pièces qui sont citées ici proviennent des Archives
M. de Joniini n'est qu'un intermédiaire, il an if au nom et pour le compte de son ami, M. le bar( Monnier.
Ce Franrois-Marie Monnier ou de Monnit" sans doute d'une branche des Mannierde Savign; de Franche-Comté, car dans les armoiries d'Empire qu'il s'est données, il porte, comme eux, cVaziir à la bande (ïor accompagnée de deux tourtereaux de sable, est arrivé à une situation de relief à la Secr« tairerie d'État : Entré, semble-t-il, assez tard dans la carrière, car, né en i781, on ne le trouve sur 1^'^ états de paiement qu'en 1809, commis à 4 800 fran( à la deuxième division (Archives), il passe, Tannée suivante, au Cabinet particulier, et, en mai 1811, le ministre le prend pour secrétaire : Il suit comme tel le duc de Bassano aux Relations extérieures, et Taecompao;-ne dans l'expédition de Russie, pendant laquelle il remplit les fonctions importantes de directeur de la police pour laLithuanie. Au retour, ayant reçu la croix de la Réunion, il poursuit, à ce titre, l'obtention de lettres patentes de chevalier de l'Empire qu'il obtient le 21 février 1814. Pourtant, il est rentré en décembre 1813, avec le duc de Bassano, à la Secré tairerie d'État en qualité de chef du Cabinet particulier, aux appointements de 10 000 francs, et même, tels ont été ses services ou telle a été la faveur de son patron que, le 5 février 1814, un décret a été soumis, à Troyes, à la signature de
(lu ministère des Aftaires étrangères à Pétersbourg. 11 est inutile de dire qu'elles sont entièrement int'dites.
{Empereur portant élévation de M. Monnier au litre de baron de l'Empire, comme s'il était un des secrétaires du Cabinet de l'Empereur. Seul des employés de la Secrétairerie d'État, il a été proposé pour ce titre, mais la minute de ce décret « se trouve dans les pièces tombées au main de l'ennemi » et il n'a point le temps d'obtenir un duplicata.
A la première Restauration, le chevalier Monnier s'attache à M. Dandré, ami intime de son ancien patron. M. Dandré, d'abord intendant des domaines du roi, puis directeur de la police du royaume, le garde dans sa confiance la plus étroite jusqu'au moment du retour de l'île d'Elbe. Est-ce Monnier que Micbaud a désigné lorsqu'il a écrit : « On assura que Dandré avait pour confident l'un des liommes les plus dévoués à Napoléon et que les rapports qu'il faisait à Louis XVIII étaient d'abord envoyés à l'île d'Elbe. »
Quoi qu'il en soit, Monnier, dès l'Empereur revenu, retrouve une place, et mêmeune supérieure, à la Secrétairerie d'État oii il est nommé chef de la division de la correspondance aux appointements de 12000 francs; il obtient, le 4 juin 1815, que l'Empereur signe le duplicata du décret lui accordant le titre de baron de l'Empire ; dans ses armoiries, où tout sent l'ancien régime, il prend le franc quartier des barons membres de collège électoral.
A la seconde Restauration, on ne trouve pas (ju'il ait été employé, mais non plus qu'il ait été
188 AUTOUR DE SALNTE-IIÉLÈN E
persécuté par la police^, et il reçut par la suite diverses faveurs.
Que M. Monnier fût intimement lié avee Jomini. on le savait de longue date par les publications de Jomini lui-même. C'est à M. Monnier, employé au bureau particulier du duc de Bassano, que Jomini adressait, depuis 1810 pour le moins, ses confidences au sujet de son intention de passer au service russe. Cette liaison ne put que se resserrer en 1812 où Jomini, gouverneur de Wilna, collabora constamment avec Monnier, directeur de la police en Litbuanie. Si étroite elle était que, en 1813, Monnier fut mis au courant, jour par jour, par Jomini, de sa résolution de quitter Farmée française pour aller remplir, dans Farmée russe, le grade dont, depuis 1810, il avait le brevet en poche. « C'était M. Monnier, a écrit Sainte- Beuve, qui lui transmettait des indications si justes sur l'intérieur de l'état-major impérial et sur les dispositions de l'Empereur même à son égard. »
Service pour service, M. Jomini n'avait rien à refuser à M. Monnier et l'on comprend à merveille (ju'il lui ait servi d'intermédiaire. Sans doute, au point de vue de l'authenticité des lettres, la position qu'avait occupée M. Monnier et l'accès qu'il avait eu aux archives du Louvre, donnaient toute
^ Je note dans un rapport de police de Juillet : « M"« Cochel'^* est revenue : elle et le duc de Bassano vont tous les soirs cli Monnier qui a été autrefois secrétaire du duc et depuis attache .. M. Dandré ». Une surveillance particulière est établie fin août. Puis plus rien que je sache, mais cela suffit à prouver l'intimité.
garantie, mais on voulut, en Russie, prendre quelques assurances contre des indiscrétions possibles ; on crut donc devoir' demander à M. Monnier d'où il tenait les précieux documents et, sous la condition que son secret ne serait révélé qu'à l'empereur Alexandre seul, voici l'histoire qu'il conta :
« Lors de l'abdication qui suivit la bataille de Waterloo, écrit-il, on s'occupa au palais de l'Elysée à réunir les papiers que l'Empereur Napoléon était dans l'intention d'emporter dans sa retraite et à détruire les autres. Parmi les premiers, était la collection complète des lettres qu'il avait reçues des souverains de l'Europe jusqu'en 1814. La totalité fut mise dans une cassette, chaque puissance formant un paquet séparé, fermé par une double enveloppe, scellé du grand et du petit cachet du Cabinet. On joignit à cette cassette un inventaire de toutes les lettres qu'elle contenait, c'est-à-dire un relevé de leurs dates que l'Empereur fit faire sous ses yeux. D'autres pièces originales furent mises dans une autre cassette plus grande et le reste des papiers dans plusieurs portefeuilles fermés à clef. Les deux cassettes et les portefeuilles partirent avec Napoléon, de l'Elysée pour Malmaison, et de cette dernière résidence pour Rochefort.
« J'avais rencontré à Rayonne, en 1 808, un homme qui se disait le chef d'une maison de commerce d'une des colonies espagnoles et qui, prétendant avoir une origine et un nom français, se servit de la protection que lui accordait M. Joseph d'Hervas,
l'JO AUTOUR DE SAIME-HÉLÈNE
le lils aîné du marquis d'Almenara, pour s'attacher à la nouvelle cour d'Espag^ne, qu'il suivit à Madrid. J'eus, deux ans après, l'occasion de rendre un service important à un de ses beaux-frères qui m'avail été vivement recommandé par M. le chevalier d'Urquijo, ministre secrétaire d'État du royaume d'Espagne, et j'appris alors que l'homme que j'avais vu à Bayonne s'appelait Lane et qu'il était Anglais; que deux de ses sœurs avaient épousé MM. Lenghorn et Mitcliell, Anglais comme lui, mais qui, ayant été autrefois associés d'une maison de banque de Charlestown, profitaient de cette ancienne position pour prendre la qualité de citoyens des États- Unis; que ce M. Lane était très en faveur Uuprès du roi Joseph, à qui il avait rendu entre autres services, celui de lui procurer de fortes sommes soil à titre de prêt, soit comme prix de la vente de divers objets précieux saisis dans les couvents.
« J'ignorais ce qu'étaient devenus depuis cette époque M. Lane et M. Mitchell, celui de ses beauxfrères que M. le chevalier d'Urquijo m'avait recommandé, lorsque, en 1816, j'appris par has:ard que le roi Joseph, même après avoir quitté l'Espagne, avait continué à accorder une grande confiance à M. Lane, qu'il l'avait appelé auprès de lui en Suisse et plus tard à Paris, pendant les Cent-Jours; que lors du départ pour Rochefort, M. Lane avait él< à Bordeaux afin d'y préparer le départ de l'ex-roi d'Espagne pour les États-Unis, mais que, parti quelques jours après lui pour aller le rejoindre et
obligé de relâcher en iVngleterre pour quelques affaires, ses créanciers l'avaient fait arrêter et qu'il venait de mourir en prison ; enfin, que MM. Lenghorn et Mitchell, entraînés dans sa ruine, avaient pris la fuite.
(( Dans le courant de l'automne 1819, un ancien ministre, alors exilé, reçut une lettre d'Angleterre par laquelle on lui mandait que des personnes, ([ui possédaient les lettres originales des souverains de l'Europe à l'Empereur Napoléon, allaient les publier et on l'engageait à saisir cette occasion d'expliquer, comme il voudrait, dans des notes que l'on imprimerait avec ces lettres, les opérations politiques auxquelles il avait pris part. Indigné d'une telle proposition, il ne crut pas même devoir y répondre, mais il m'écrivit pour m'engager à tâcher de savoir comment cette collection pouvait être tombée dans des mains étrangères et à aviser aux moyens à employer pour empêcher l'abus qu'on allait en faire.
« J'écrivis aussitôt à l'adresse qu'on lui avait indiquée. J'attendais une réponse depuis longtemps lorsqu'un Anglais vint chez moi, en m'annonçant qu'il était porteur d'une lettre de M. Mitchell, mais qu'avant de me la remettre, il devait me demander ma parole d'honneur de garder le secret de ce qu'elle contenait.
(( M. Mitchell me mandait, de la retraite où il était caché, que c'était lui qui avait reçu la lettre que j'avais écrite en Angleterre ; que les lettres
192 AUTOUR DE SAINTE-ll ÉLÈiNE
qu'on allait imprimer étaient devenues sa propriélr et celle de M. Lenghorn, et qu'ils étaient obligés d'en faire l'objet d'une spéculation, puisque c'était la seule indemnité qu'ils aient des pertes énormes que eux et leurs créanciers avaient faites. Il finissait par me prier d'obtenir de l'ancien ministre auquel ils avaient vainement écrit ou de leur donner moimême des notes qu'on imprimerait avec le texle. me promettant, pour prix de ma complaisance, de les publier telles que je les enverrais, quel que soit le sens dans lequel elles seraient écrites. Il m<' fut démontré dès lors qu'il n'existait qu'une cliancf pour empécber que ces lettres fussent publiées c'était le cas oii les cabinets consentiraient à 1< acheter. J'engageai M. Mitchell à faire des propositions aux ambassadeurs qui se trouvaient à Londres et je lui indiquai plus particulièrement celui de Votre Majesté. Il me répondit qu'il n'avait aucune relation qui pût lui servir pour cela en Angleterre et que la position dans laquelle M. Lenghorn et lui se trouvaient lui rendait impossible toute démarche de cette nature, mais que, cependant, si je voulais être leur intermédiaire, ils consentiraient à suivre mon conseil, à la condition toutefois que je prendrais l'engagement de ne pas les nommer et que je les garantirais de toute compromission/ C'est la traduction d'une partie de cette lettre qui fut remise par moi à M. le général baron de Jomini en 1820.
« Aussitôt que j'appris par M. le baron de Jomini
qu'il pouvait suivre l'ouverture qui lui avait été faite, j'écrivis de nouveau à M. Mitchell qui, cette fois, vint à Paris avec M. Lengliorn : je sus alors qu'ils n'avaient pas même vu les lettres dont on négociait la remise, que l'inventaire de ces lettres avait seul été envoyé en Angleterre et que la cassette qui les contenait était restée déposée à Bordeaux, scellée et telle en tout qu'elle avait été préparée à TElysée. Je demandai qu'on la fît venir à Paris. Elle me fut apportée peu de temps après, et je reconnus que les cachets qui avaient été apposés à chacun des paquets qu'elle contenait étaient intacts. J'aurais désiré que celui (|ui renfermait les lettres de Votre Majesté lui fût envoyé dans cet état, mais M. de Schrœder^ ayant demandé à constater Fauthenticité des pièces, je fus obligé de rompre les cachets. »
Tel est l'essentiel du récit. M. Monnier ajoute que les lettres de l'empereur Alexandre sont restées entre ses mains et n'ont même pas été vues par MM. Mitchell et Lenghorn jusqu'au moment oii elles ont été remises à M. le général haron de Jomini, en échange d'un engagement de iOOOOO francs et de 75000 francs comptant, formant la forme totale de 173 000 francs, à laquelle ces
'Secrétaire de l'Ambassade de Russie,
messieurs avaient enlin consenti à borner leurs prétentions.
Il semble bien, en effet, que le prix demandé d'abord était 1 0 000 livres sterling ou 230 000 francs.. L'on comprend que, dans ces conditions, M. Sclirœder, chargé d'affaires de Russie, eût voulu avant d'entrer en marché, non seulement constater si les pièces étaient authentiques, mais vérifier encore si toutes les lettres écrites par Tempereur x\lexandre se trouvaient dans le paquet. Pour payer un Ul prix, il fallait que l'empereur tînt sing-ulièrement à les ravoir. Schrœder donc ne fut point seul à en prendre connaissance et on collationna, autant qu il fut possible, les originaux avec les minuit
La liasse contenait deux lettres adressées par. l'empereur Paul P' au Premier Consul ; seize lettres écrites par l'empereur Alexandre au Premier Consul de 1801 à 1803 ; quatre pièces — essentielles — de 180o; douze lettres écrites de 4808 à 1812.
Si Schrœder paraissait penser que trois letti du 1^^ mars 1808, du 13 août 1808 et du 15 février 1809 étaient particulièrement intéressantes à racheter « parce qu'elles renfermaient des projets hostiles envers des puissances a présent alliées de la Russie », c'était sur les pièces de 180o que se portait bien plus à propos l'attention de Pozzo di Borgo. La première, insignifiante, une lettre d'Alexandre, en date d'Olmutz le 15/27 novembre 1805, contenait seulement quelques mots de politesse en réponse à la lettre dont le général
Savary avait été porteur de la part de Napoléon ; mais les trois autres, en date des 3 et 4 décembres 1805, étaient : une lettre écrite de Gôdding au maréchal Davout par le maréchal KoutousofF, un billet écrit au crayon par M. de Merveldt, et remis au comte de Walmôden par le maréchal Davout, enfin un billet au crayon écrit et sig-né de la main de l'empereur Alexandre pour être remis au maréchal Davout. Ces trois pièces « se rapportaient, selon l'euphémisme de Pozzo di Borgo, à la position dans laquelle se trouvait le quartier général russe après la bataille d'Austerlitz », c'est-à-dire qu'elles établissaient par quels moyens, en alléguant un armistice qu'il savait ne point exister, l'empereur Alexandre avait évité d'être fait prisonnier par le maréchal Davout. L'honneur du souverain était intéressé à ce que ces pièces restassent inconnues et à ce qu'elles disparussent. De cette façon, bien que certains écrivains — entre autres, Bignon — eussent indiqué qu'elles avaient existé, l'on pourrait toujours nier qu'elles eussent été écrites. Dès qu'elles se trouvaient dans la liasse proposée par Jomini et Monnier, il n'y avait pas à hésiter.
On acheta donc, sans s'inquiéter trop de qui l'on achetait. Ce ne fut que plus tard, sur la crainte que les vendeurs eussent gardé des copies, qu'on s'avisa do demander de qui xMonnier tenait ces papiers.
Monnier raconta alors l'histoire qu'on vient de lire : quelle valeur convient-il d'y attribuer?
i'j<j AUTOUR DE SAKNTE-llÉLÈ.NE
L'Empereur n'a dit expressément nulle part qu'il eût emporté àRochefort, ni qu'il eût "confié à Joseph les lettres originales des souverains. Il a dit à O'Méara qu'il désirait que Joseph lui remît « les lettres particulières et conhdentielles que les souverains de l'Europe lui auraient adressées, » mais il n'a point prononcé le mot à'originales. O'Méara, par une note, a semhlé indiquer qu'il s'agissait de lettres autographes, mais l'on n'a nulle preuve que ce ne fût pas de son chef. Reste le témoignage de Montholon ; mais ce témoignage se rencontre dans les Récita de la Captivité dont la valeur historique est nulle et qui ne doivent être accueillis que sous les plus expresses réserves, et il est inflrmé d'une façon expresse parle démenti qu'y donne 3Iontliolon dans la lettre adressée à Joseph le o octohre 1821.
L'Empereur était si mal fixé sur ce sujet que, dans la môme journée du 2{y avril 1821, tantôt il dit que les exécuteurs testamentaires pourront se procurer les lettres aux Archives; tantôt que Joseph doit les avoir — mais ne pense-t-il pas dans ce cas aux copies, dans l'autre aux originaux? — Le témoignage de Montholon sur l'apport des papiers à Malmaison ne parait donc pointde nature à infirmer les déclarations concordantes de Joseph et du duc de
Bassano : que les lettres originales sont restées à la Secrétairerie d'Etat.
Qui à la Secrétairerie d'État a fait ou fait faire les copies? Qui a eu mission, les copies faites, de réintégrer les originaux aux Archives ? Qui avait charge de garder ces archives ou pouvoir de s'y introduire? Question qu'il est moins simple qu'on ne le croirait de résoudre, étant donné que, aux Cent-Jours, plusieurs des employés supérieurs de la Secrétairerie d'État avaient demandé et obtenu leur retraite. Ainsi, M. Aubusson, chef de la division d'expédition, M. Jubinal, sous-chef de la division des procès-verbaux, M. Husson, chef de la section du répertoire; certains employés subalternes avaient été faits prisonniers en Russie; d'autres, comme Vergniaud, sous-chef de la division d'expédition, étaient morts. Au Cabinet particulier du ministre, il y avait trois hommes : Etienne, l'auteur des Deux Gendres que sa conduite et son attitude mettent au-dessus du soupçon; — Benoit (Antoine-Vernier), moins connu qu'Etienne, mais aussi honorable, qui, a-t-on dit, « ne quitta les Tuileries qu'après avoir eu la prudente générosité
i de brûler tous les papiers qui pouvaient donner lieu à des réactions », et qui, persécuté ensuite par
! la police, dut chercher un asile en Suisse, fut livré par la police genevoise à la française et interné
jusqu'en 1817 à Orléans; chacun a vanté « son désintéressement, l'aménité de son caractère et l'inflexibilité de ses principes » ; — enfin Monnier.
C'est là un premier indice : il est peu sûr. Oa serait mieux renseigné si l'on avait l'organisation de la Secrétairerie d'État, aux environs du mois de mai 1815; mais un point peut paraître acquis: seuls, Benoit ou Monnier ont pu apporter les lettres des souverains à Malmaison — en admettant qu'elle» y aient été portées.
En second lieu, il faudrait admettre que ces lettres ont été confiées par l'Empereur à quelqu'un qui les eût remises à Josepli — or Joseph nie avoir reçues — et que Joseph les eût déposées auA mains de Lane, car Monnier n'indique aucun rapport de l'Empereur à Lane, seulement de Joseph à lui. C'est donc Joseph, selon lui, qui, ayant reçu les lettres d'un commissionnaire qu'il ne nomrnf^ pas, les eût remises à Lane.
Mais si, à Rochefort, Joseph avait confié les lettres à Lane, il s'en fût souvenu ; même au cas oii il n'eût pas gardé mémoire qu'il eût remis ces papiers à Lane, il eût au moins envisagé à qui il avait pu les remettre ; il se fût remémoré quelles personnes étaient à sa suite, et, le nom de Lane s'étant présenté, il eût dirigé des recherches de ce côté. Point du tout : il ne pense qu'aux copies. Il ne s'adresse qu'àPresle, son secrétaire, et, lorsque Presle lui apprend Tinsuccës de ses recherclies^
lorsque ses amis politiques, tels Thibaudeau, s'indig'nent, suspectent la fidélité de Presle ; lorsqu'ils insistent sur l'utilité dont seraient les originaux et sur la nécessité de les retrouver, pas une lueur n'éclaire le cerveau de Joseph : il n'a pas un instant l'idée de rechercher Lane, de lui faire demander s'il ne lui aurait point par hasard confié quelque chose.
Mais ce Lane est-il jamais venu à Rochefort? Ce Lane môme a-t-il jamais existé? Nulle part on ne trouve mention de lui, et pourtant, sur les trois per-»^ sonnes que Joseph avait à sa suite à Rochefort, les témoignages abondent. Sur ces trois, il y avait un interprète américain que Joseph avait attaché à sa personne depuis 1814 où il l'avait trouvé à Blois ; mais cet Américain se nommait James Carret, et il a accompagné Joseph aux États-Unis ; il s'est embarqué sur le même bateau; il a débarqué avec le roi; sauf pour un voyage en 1823, en Europe, où il a été envoyé pour des commissions importantes, muni de toute la confiance de Joseph près duquel il est depuis neuf ans, il ne l'a quitté qu'en 1827. Quel rapport avec Lane?
En 1820, on s'est servi, il est vrai, du nom de Carret pour une tentative d'escroquerie près de Marie-Louise qui a échoué misérablement, mais, entre l'auteur de la tentative et le véritable Carret, la police du duché de Parme a renoncé même à trouver une relation. Peut-on prendre le nom de Carret pour celui de Lane ? Graphiquement, on
i-'OO AUTOUR DE SAINTE-HELENE
peut imaginer des caractères mal tracés, un L pris pour un C, un N pris pour deux R, un T supprimé dans une signature. Mais M. Monnier n'a point vu écrit le nom de Lane, il Fa entendu prononcé, et là, par la prononciation, aucune confusion supposable.
Reste un seul point : C'est à Bordeaux, dit Monnier, que les lettres des souverains ont été conservées de 1815 à 1820. Quels rapports Joseph a-t-il eus avec Bordeaux? Revenu à Rochefort de File d'Aix où il avait laissé FEmpereur, Joseph se conlia à M. Edmond Pelletreau, négociant à Rochefort, pour chercher, trouver et affréter un navire qui le conduisît aux Étals-Unis : ce fut à son frère, négociant à Bordeaux, que M. Edmond Pelletreau s'adressa; ce fut le négociant de Bordeaux qui affréta le Commerce, brick américain de 200 tonneaux, capitaine Misservey, sur lequel Joseph s'embarqua le 23 juillet devant Royan, conduit par M. Pelletreau fils et accompagné du D' Unzaga, de MM. Mailliard et Carret. Il laissa à MM. Pelletreau, soit celui de Rochefort, soit celui de Bordeaux, le soin de lui envoyer divers effets. Or, le 19 mai 1817, de Philadelphie, il écrit à Nicolas Clary, son beaufrère, qui est chargé de ses affaires en France, une lettre, signée du pseudonyme de Bouchard qu'il a adopté durant la traversée et oii il dit : « 31. Pelletreau doit vous devenir absolument étranger; il paraît avoir retenu des effets qui lui avaient été confiés pour moi il y a deux ans et
avoir très mal répondu à la confiance que j'avais en lui. Je vous écris ceci. Monsieur, non pour lui nuire, mais pour votre gouverne et persuadé que vous feriez la même chose pour moi. » Rien ne prouve qu'il s'agisse, dans ces effets, de papiers; rien ne prouve même que le fait allégué par Joseph soit exact ; mais Joseph, si prudent dans sa correspondance avec la France, a jugé le cas assez grave pour en faire Fobjet d'une lettre autographe. Si c'est à Bordeaux ou autour de Bordeaux qu'il faut chercher les lettres, s'il est exact qu'elles aient été gardées de 1815 à 1820, ne pourrait-on penser qu'elles auraient pu se trouver chez M. Pelletreau, confondues avec d'autres effets? Resterait alors à trouver le rapport de Pelletreau à Lane et à Mitchell ou plutôt de Pelletreau à Monnier.
C'est là une simple hypothèse : mais toutes les hypothèses doivent être envisagées, même celle qui est posée par la double disparition des originaux et des copies, par l'indifférence avec laquelle Joseph semble recevoir de Presle la nouvelle que les copies ont disparu, par la confiance qu'il continue à un secrétaire que ses amis accusent, par le silence enfin, gardé par Joseph, les deux Thibaudeau et Meneval, sur le nom du dépositaire infidèle auquel ils ont cru assurer ainsi non seulement l'impunité légale, mais l'impunité historique. On aurait pu penser que, dans les monceaux de papiers qu'avait Joseph, ce petit cahier « de l'épaisseur de la
main » aurait pu s'égarer; maison a Tinventaii e des papiers trouvés après le décès de Joseph. L< s copies des lettres des souverains ne s'y retrouvent pas. Y aurait-il eu pour donner plus de prix aux lettres orig-inales, par la suppression des copies, une entente entre Presle et quelque autre personne ? 11 est, à coup sûr, étonnant que, au milieu d'archives renfermées dans deux caisses en fer hlanc et trenhneuf cartons, comprenant en outre trente et un volumes reliés et vingt-cinq liasses de lettres et df papiers, quelqu'un, quin'y eût point un accès halutuel et qui n'en eût pas une connaissance approfondie, ait choisi justement, pour le soustraire, ce cahier qui seul pouvait avoir une grosse valeur vénale, et l'on est amené à se demander s'il n'y eut pas, entre divers personnages, une vaste spéculation qui, si ellearapporté de laRussie 173000 francs, a bien pu rapporter quelques centaines d'autres mille francs de l'Autriche, de la Prusse, du Wurtemberg, de la Saxe, du Danemark, de Bade, delà Hesse, de Naples, de l'Espagne, de Rome et d'ailleurs? La question mérite d'être posée, car, de même que l'empereur de Russie, d'autres souverains, par des moyens qu'on ignore, ont pu rentrer en possession de leurs lettres. Mais quel serait le principal intéressé dans l'affaire, sinon Pionnier.
« Quanta la part que cet homme a pu avoir dans l'affaire de la corespondance, écrit Pozzo di Borgo, il est clair qu'il s'en est mêlé, puisque c'est lui qui l'a produite et qui a conféré avec le général Jomini,
mais on a de la peine à ajouter foi à l'histoire des Anglais.
(( En examinant son propre récit, il avoue que les lettres ont été cachetées à la Malmaison et envoyées à Rochefort, mais je ne vois pas comment elles sont tombées aux mains de ces mêmes Anglais. A la vérité, il fait supposer que Joseph Bonaparte les a laissées en paiement des dettes antérieures; cependant, il est pénible de croire que celui-ci se soit dessaisi de pareils documents pour en trafiquer avec des banqueroutiers chargés de les publier et d'en tirer de Targent. »
Et Pozzo conclut : « S'il est une version probable et naturelle, c'est, en mon avis, que le duc de Bassano est resté dépositaire de ces lettres et de toutes celles qu'on a déjà imprimées et qu'il a voulu négocier à part la restitution des premières, afin d'extorquer tout l'argent qu'il a pu. M. Monnier n'aurait été dans ce cas que le commissionnaire de la [faction (*?)]. »
L'hypothèse concernant le duc de Bassano ne supporte pas l'examen lorsqu'on pense au caractère qu'a déployé Maret, à la lettre qu'il a écrite le 13 avril 1814 à Dupont de Nemours, alors secrétaire général du gouvernement provisoire, en lui envoyant la totalité des papiers qui étaient restésà la Secrétairerie d'État, aux déclarations qu'il a chargé Meneval de transmettre au roi Joseph, à la fortune qu'il possédait alors et qui le mettait audessus de tels marchandages. Monnier pourtant, on
Fa VU, a tenté d'introduire son nom dans l'affaire : Le « ministre exilé » qui, dans l'automne de 1819, reçut une lettre des prétendus Anglais, ne saurait être autre que Bassano, lequel n'est rentré en France qu'en 1820, en vertu de l'ordonnance du 1*"" décembre 1819, rappelant ceux des trente-huit exilés de 1813 qui n'avaient pas jusque-là obtenu des exceptions.
Que Bassano ait été tâté par des intermédiaires et qu'on lui ait proposé de racheter tout ou partie des papiers détournés en 1813, c'est ce qui résulte de ses déclarations à Meneval; c'est ce qui résulte du rachat qu'il fit, moyennant 1300 francs, de quelques-uns de ces papiers, mais, s'il racheta, c* qu'il ne détenait pas. On n'a désigné que par une initiale, dans l'édition des Mémoires du Roi Joseph, l'homme qui aurait soustrait les papiers, et qui en aurait vendu quelques bribes à Bassano lui-même; cette initiale semble bien être une M.
Si cette initiale est la véritable, elle désigne Monnier, et nul doute ne subsisterait ; l'on est alors obligé de se ranger à l'opinion de Pozzo di Borgo : qu'il n'y a aucune raison que l'empereur Alexandre? confirme à M. Monnier, comme il le sollicite, la collation de la croix de Saint-Stanislas, « qui, dit Jomini, lui a été accordée pour des services administratifs rendus à la nation polonaise ». Comme l'écrit Pozzo, « quelle que soit l'idée à laquelle on s'arrête, il est évident qu'ils sont tous de malhonnêtes gens et que Monnier ne semble pas mériter
tjue Ion s'empresse de liionorer d'un témoignage d'estime qu'il est loin de justifier ».
M. Monnier employa sans doute d'autres moyens près du gouvernement royal ou lui rendit d'autres services : car il fut promu officier de la légion d'honneur le 19 août 1824. Quand avait-il été nommé chevalier? Etait-ce à la première Restauration, pendant les Gent-Jours, ou à la seconde, en échange de la €roix de la Réunion ? Louis-Philippe ne lui fut pas plus cruel que Louis XVTII et outre qu'il lui confirma le titre de baron donné par l'Empereur aux Gent- Jours, il lui attribua, au moins jusqu'en 1840, un traitement de 2000 francs par an sur les fonds i^ecrets du ministère des Affaires étrangères, sous cette rubrique : De Momiier, ancien secî'étaire du cabinet de F Empereur. Ainsi Monnier et Gors voisinaient sur cette liste et avec le môme traitement.
M. le baron de Monnier mourut plein de jours, *ii comblé d'honneurs en octobre 1863, à son diâteau de la Vieille-Ferté, dans ce département de l'Yonne dont iTavait été longtemps conseiller erénéral.
Quant aux lettres auxquelles Napoléon attachait tant d'importance et que les souverains alliés n'appréciaient pas moins, puisqu'un seul n'hésitait point à racheter pour 175000 francs celles qu'il avait écrites, elles ont été en partie — pour la Russie et le Wurtemberg au moins, — versées à l'histoire. Mais il ne serait pas plus indifférent aujourd'hui qu'en 1819, qu'on retrouvât au moins les copies s. II. \±
de 1813, qu'on publiât ce qui est inédit et qu'on collationnàt ce qui est imprimé. Les souverains, étant morts, n'en seraient plus « couverts de honte »; même trouverait-on, en certaines écoles, que de leur part c'était du bien joué, mais au moins s'instruirait-on du jeu et aurait-on plus de chances de le comprendre.
Les Lettres du roi de Wurtemberg ont été, dit leursavant éditeur le D' Auguste von Schlossberger, imprimées d'après les minutes écrites et corrigées de la main même du roi Frédéric P''. Le Wurtemberg n'a donc pas» été mis à contribution et, au casque des offres lui aient été faites, il ne s'est point laissé tenter. Les lettres de l'empereur de Russie ont été, dit M. Serge ïatistcheff qui s'est mêlé de les publier, imprimées sur les originaux, expédiés jadis do Pétersbourg, rentrés et retrouvés à Pétersbourg. M. Serge ïatistcheff ne s'est point étonné de ce retour au lancer ; il ne s'est point informé des circonstances où il s'est produit ; il n'a point recherché si ce miracle avait une histoire ; il ne s'est point demandé si la rentrée aux archives de ces « documents d'une valeur inappréciable » avait été ou non constatée par un état dressé par Tarchiviste, soit qu'il s'agît d'une prise de guerre ou d'un marché, « soit que, comme il se contente de dire, les»hasards de la campagne de 181i les eussent fait tomber dans des mains russes, soit qu'ils aient été acquis par une transaction avec les héritii^'^ de Napoléon ».
Cette hypothèse renferme une insinuation doiu M. Serge Tatistcheff, en la produisant, s'est rendu res-
pensable : or, il n'était point un personnage privé, assumant la responsabilité de ses actes ; il était un personnage public, imprimant, sous le régime de la censure, avec la haute approbation des ministres russes, des documents recueillis à la fois dans les Archives russes qui lui avaient été ouvertes par faveur spéciale, et dans les Archives françaises où il avait été officiellement introduit par l'ambassadeur de l'Empereur « son maître ». C'est à cet ambassadeur qu'il a dédié son ouvrage oii il n'a point hésité à accuser les « héritiers de Napoléon » d'avoir vendu à la Russie « ces documents inappréciables ».
Si M. Serge TatistchefT eût pris la peine de chercher dans ces Archives russes dont il avait la clef, il n'eût point manqué d'y rencontrer, en même temps que la preuve de l'inexactitude de cette assertion, la liste des documents rachetés en 1820. Et il eût constaté alors dans la suite des documents qu'il publiait des lacunes qui eussent modifié certaines de ses conclusions.
Ces lacunes ne manqueront point d'être comblées par la belle publication qu'a entreprise le grand-duc Nicolas Mikhaïlowitch, oii, dans une intégrité digne de l'histoire, seront données les pièces qu'a omises M. TatistchefT.
Je crois devoir reproduire ici les listes établies par Pozzo di Borgo et par Schrœder, en indiquant en notes quelles pièces ont été publiées par M. TatistchefT, soit dans des articles de la Nouvelle Revice ({..XLVll et smv., 45 août, 1^''-1S septembre 1887) intitulés Paul et Bonaparte, étude historique d'après des documents inédits, soit dans le livre : Alexandre P'' et Napoléon, d'après leur correspondance inédite (Paris, 1891, in-8°).
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