PIÈCE N*^ X
EXTRAITS DES DÉPÊCHES DU MARQUIS D'OSMOND, AMBAS- SADEUR A LOiNDRES AU DUC DE RICHELIEU^
Londres, 3 mai 1818,
... Plusieurs vaisseaux des Indes ont touché à Sainte- Hélène. L'un d'eux a débarqué M. Gourgaud; il sera bientôt
^ Dépôt des Atfaires étrangères, France, Mém. et Doc, 1804 et Angleterre (Corr). Deux des documents cités ont été donnés par M. Frémeaux, Les deimiers jours de l'Empereur, p. 373. Les parties publiées sont placées entre crochets. Le duc de Richelieu ayant signifié le 30 septembre au marquis d'Osmond, par une dépêche chiffrée, sans numéro, que les communications relatives au personnel de Sainte-Hélène devaient être transmises avec des pré-
236 AUTOUR DE S AINTE-IIÉLÈiNE
ici. Aux détails que nous donne M. de Montchenu j'en joindrai d'autres pris dans les volumineuses dépêches de sir Iludson Lowe...
Sil faut en croire sir Hudson, ce Gourgaiid doit no révéler des choses utiles à savoir.
Je crains que, refroidi par le voyage, il ne soit plus retenu quil ne sest montré au général et celui-ci avoue navoir compris qu'à moitié sa conversation entrecoupée au moment où l'on se rendait à bord. Je tâcherai de tirer parti des demi-mots. Ayez surtout la bonté de m'envoyer sans retard la mesure d'indulgence que vous voulez employer.
Londres, 8 mai 1818.
Jai l'honneur de, vous adresser les extraits ci-joints dépèches du général Lowe à lord Bathurst : celui-ci a toutes les précautions permises en Angleterre pour sojj traire Gourgaud à l'influence des bonapartistes réels simulés; ces gens-là vont redoubler d'activité jusqu'au m^ d'octobre. L'imprimé que je vous envoie est un échanti] de leur savoir-faire: on le vendait hier dans toutes les rf avec un fracas infernal.
Gourgaud serait pour le parti un trésor que les ministres veulent bi^n mettre à notre usage. Ce que nous en saurions, ce que les autres n'en sauraient pas, surtout ce qu'ils ne pourraient point en dire, tout cela deviendrait des gages de tranquillité et je ne vois aucun inconvénient à nous les assurer si la traversée n'a rien changé aux dispositions du voyageur dont la bonne foi ne sera pas longtemps douteuse.
Dans le cas où Gourgaud voudrait rejoindre sa mère eL vivre près d'elle sous la surveillance du ministre de la Police, est-ce que le Roi n'y consentirait pas ? Je le trouverais
cautions particulières, hors de la correspondance officielle, c'est en quelque sorte par hasard que quelques-unes des lettres de l'ambassadeur se trouvent au dépôt des Alïaires étrangères : on n'y a trouvé aucune minute des réponses du ministre.
là moins dangereux qu'ailleurs, lors même qu'il serait inutile. Eugène, inquiet de ce rapprochement, deviendrait sans doute plus discret et ses aboiements seraient bâillonnés pour quelque temps.
Un messager d'Etat prendra Gourgaud à bord du bâtiment, le conduira chez lord Bathursl qui, après lui avoir parlé, me l'enverra; j^exigerai de lui une solitude complète en attendant les ordres que jai demandés par le dernier courrier; leiu* importance m'en garantit l'expédition.
Londres, 12 mai 1818.
Samedi en arrivant au bureau des Colonies, M. Goulburn me demanda si j'avais vu le général Gourgaud; il m'apprit qu'on le lui avait amené ; après avoir causé quelques moments avec lui, l'ayant engagé à dîner, il me l'avait expédié. Rentré chez moi, je trouvai en effet le nom de M. Gourgaud, sa demande et son adresse, à laquelle j'envoyai sur-le-champ le billet joint au sien (n*^ 1).
Dimanche, à l'heure indiquée, M. Gourgaud entra dans mon cabinet, tenant à la main une lettre du marquis de Montchenu, elle renfermait celle du général Lowe.
L'opinion désir Hudson devint le texte de mes premières paroles. L'interlocuteur entreprit l'apologie de sa conduite; spirituelle et modeste, elle me parut fi'anche; aussi l'entretien se prolongea jusqu'à cinq heures, Une si longue conférence ne m'a pas appris tout ce que je voudrais savoir. La crainte de passer pour traître (vrai ou faux) produit sans cesse dans la conversation de cet homme des réticences pour lesquelles il demande pardon et que je n'ai pas cru devoir brusquer, voulant obtenir une confiance qui nous instruira plus et mieux, si le Roi me permet de la captiver. En attendant les moyens d'échange, j'ai pris ce que l'on ma donné et le triage que je puis faire pour l'intérêt du moment n'ajoute pas grandchose à la dépêche de sir Hudson Lowe, Les, doutes que lui a laissés M. Gourgaud auront sûrement multiplié ses préventions et prévu les
ordres qu'on se hâtera d'expédier sans que je les sollicite.
Le rôle qu'a joué Bonaparte, ce que nous coûtent sr crimes, le mal quil peut faire encore, tout se réunit pour rendi importants les moindres détails de . ses Cent-Jours, de > catastrophe, du voyage qui en a été la suite, de son existence actuelle, de ses projets et de ses espérances. Aussi, malgré les points darrét, ai-je été fort intéressé par le récit de M. Gourgaud. 11 deviendrait, sans lacunes, le sujet d'un mémoire bien curieux: voilà pour le besoin pressant ( que j'en ai tiré de positif.
Le prisonnier de Sainte-Hélène n'est point malade ; il ~ ménage; ses correspondances assez nombreuses sont fa* i litées par les habitants et des militaires. Je crois OMéara tl Balcombe parmi ces derniers. Le dernier est à Londres avC' sa famille; peut-être n'est-ce pas de son plein gré.
L'argent ne manque pas à Longwood pour aucune entr prise; levasion serait effectuée si Ion savait où porter > pas; l'embarras de les diriger est la constante occupation d exilés qui flattent leur maître du retour en France et déchirent entre eux. Chaque bâtiment aperçu devient un motif de crainte ou d'espérance. La perte de Cipriani, mort en trois jours, a fort affligé son patron; il regrette moins le maître d'hôtel qu'un confident actif, intelligent, discret et enthousiaste. Bonaparte avait d'abord entreprises mémoires, mais bientôt il n'y a travaillé que par bon tades et sans suite, traitant d'époques différentes, selon I ouvrages qui lui parviennent ; il dicte de verve, le sécrétai rédige ensuite et c'est un chapitre à placer quand l'ordi des matières l'appellera. En tout, il paraît qu'il s'occn: plus à Longwood de l'avenir que du passé : sauf l'ambitii trompée, le présent y est assez doux; le climat, le logemen la nourriture, les procédés ne justifient en rien les plainl des camarades. La mortalité à Sainte-Hélène est, ainsi qi Londres, d'un individu sur 30.
Gourgaud, non moins empressé que les autres à briser I fers de Bonaparte, l'aurait tué, dit-il, au premier pas fait m.. notre territoire; il attribue sa disgrâce à cette détermination française. Gela est facile à croire, mais, pour l'admettre et la concilier avec un plan d'évasion, il fallait donc que
'd'autres points fussent agités. C'est selon les ordres qui me parviendront, ce que je découvrirai probablement ou ne saurai jamais.
Ci-joint une lettre pour la mère de Gourgaud. En la lui taisant parvenir par une personne intelligente qui offrirait le moyen économique et sûr de répondre par la même voie, jpeut-ètre obtiendrait-on des lumières dont il serait possible jde maider.
ANNEXE
Le général Gourgaud venant de lîle Sainte-Hélène est ( hargé dune lettre de M. le marquis de Montchenu pour M, le marquis d'Osmond ; il prie son Excellence de lui l'aire savoir quand il pourra avoir l'honneur de la lui remettre. ; M. Gourgaud loge chez M. Princkney, Wolburn place n" 10. Royal Square.
Vers une heure, demain dimanche 10 mai, l'ambassadeur le France recevra très volontiers M. Gourgaud déjà annoncé par M. de Montchenu.
Portiand place, samedi 9 mai.
15 mai 1818.
[La lettre que j'ai eu l'honneur de vous adresser le 12 aura îonfirmé l'opinion dont vous me faisiez part la veille relativement aux projets sur Sainte-Hélène; mais elle vous aura lonné l'espoir d'une surveillance redoublée. Malgré ses 'éticences, Gourgaud avait dit à sir Hudson Lowe et aux commissaires plus qu'il ne fallait pour éveiller leur attendon. Stûrmer ne croyait pas, le 14 mars, à la facilité du (lépart, cependant il avait appris (comme je l'ai su) ce qu'en liMiseraient les prisonniers. Gourgaud semble ne pas douter in succès si l'entreprise était tentée; et, quand j'ai insisté intention sur les obstacles- à surmonter : « Eh ! mon
Dieu! Monsieur l'ambassadeur, a-t-il dit, rien de plus aisé à vaincre. — En parole, ai-je repris. — Non. en action et de toutes les manières. Supposez par exemple que. Napoléon mis dans un des tonneaux qui. venus à Longwood remplis de provisions, retournent chaque jour à la ville sans vLsite, crojez-vous impossible de trouver un capitaine de barque qui, à Tappàt d'un million transporté avec lui, se chargeât de remettre le tonneau à bord d'un bâtiment en croisière. Je pourrais indiquer d'autres moyens encore si ma position ne me commandait le silence. Au surplus, à cette heure, le coup est fait ou manqué. »
En réfléchissant à la supposilion, j'ai pensé quelle pourrait bien être la réalité et j'attendrai avec impatience les nouvelles de Sainte-Hélène.]
Bonaparte regrette la princesse Charlotte, il la croyait son amie; il fondait de grandes espérances sur son avènement au trône. Gela prouve qu'il n'a pas fait de grands progrès dans la connaissance de ce pays-ci. Pas plus que son père. '• princesse n'aurait été favorable à Bonaparte et je crois (] s'il était libre, le nombre aujourd'hui très grand de ses partisans se réduirait beaucoup.
En devisant sur la situation de la France, Buonaparte blâmait l'indulgence du Roi. Dans son intérêt, disait-il, Louis XVUl aurait dit chasser tous mes maréchaux et partager Varmée de la Loire entre les différents souverains. Cette opinion na. pas besoin de commentaire.
Le pamphlet qu'a publié Santini est Touvrage de son maître comme la lettre adressée à lord Bathurst.
Piontkowski n'était pas fort avant dans la confiance dont personne ne jouit entièrement.
Je suis vis-à-vis de Gourgaud tout à fait en mesure et libre de suivre la direction qu'indiquera votre lettre du 12. Je persiste à croire que cet homme, utile en France s'il est de bonne foi, y serait moins dangereux qu'ailleurs dans le cas contraire, mais qu'en tout état de chose, on peut tempoporiser sans inconvénient.
Je n'ai pas le temps. Monsieur le duc, de répondre à votre lettre du 11 sur l'article Gourgaud; je n'ai encore rien à
a jouter parce que j'attends pour le revoir ce que vous pensez de mes observations ^
i; Londres, 26 mai 1818.
... Gourgaud est toujours fort réservé. Cependant, les termes dans lesquels il sest exprimé vis-à-vis du comte Lieven-^ ne bont pas ceux de la soumission quil m'a témoignée. Quelque chose ressemblait au projet de joindre Eugène si on faisait difficulté de l'accueillir en France. 11 est possible que la vanité satanique ait pris le dessus vis-à-vis d'un étranger. Il lest aussi que M. de Montesquiou 3, venu avec son beaure et qui a vu Gourgaud, ait fait le voyage pour recevoir - nouvelles de Sainte-Hélène et que le transfuge, ayant Il inpli une partie de sa mission, aille la continuer en liavière. On peut tout soupçonner de ces gens-là. Gourgaud a été le premier à me dire quil avait reçu une visite de -Montesqiiiou: ni celui-ci, ni Perron ne se sont présentés chez moi.
Londres, 12 juin 1818.
... Toutes les nouvelles de Sainte-Hélène, postérieures au -départ de Gourgaud, sont de nature à le justifier du rôle qu'on peut le supposer avoir joué. On en parle avec mépris à Longwood
* Les minutes des lettres du duc de Richelieu n'ont pas été retrouvées.
. * Voir ci-après, pièce XI.
^ Il s'agit ici de l'ancien offîcjer d'ordonnance de l'Empereur marié à M'i» Cuillier-Perron, la fille de cet étrange Perron qui avait fait aux Indes une fortune immense.