Aubrv, éditeur. Paris, i
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manuscrit existe encore; voici, d'après lui, la recette qui semble courante au temps de Lucrèce :
« Faites une lessive de cendre de buis, et c'est bien. Prenez de la paille d'orge et faites bouillir pendant un jour. Faites une seconde lessive avec cette eau et cette cendre. Jetez dedans de la fleur de noyer et quelques feuilles de l'arbre. Laissez infuser pendant une nuit. Le lendemain, lavez-vous-en la tête, et vous aurez les cheveux dorés. »
Oui sans doute, mais à la condition de vous laisser sécher au soleil, et au péril des névralgies dont se plaint Lucrèce.
Nous avions pu penser que le médailleur avait saisi la duchesse de Ferrare sur le vif, un jour de « lavage »; mais il a pu aussi la voir passer un jour de triomphe : car Don Ferrante, l'ambassadeur, nous la montre dans une de ses dépèches entrant à Ferrare les cheveux flottants sur les épaules. C'était hardi ; mais il faut remarquer, dans la description, qu'elle a ingénieusement combiné la résilie avec le désordre raffiné et voulu de ses cheveux épars.
« Lucrèce, dit-il, portait une robe à manches ouvertes de velours noir (c'est la forme des manches du portrait de Nîmes), bordée d'unjîn liséré d'or... Sur la tête, une résille en forme de voile, scintillante de diamants et d'or, sans diadème : présent de son beau-père. Elle avait au cou un collier simple de grosses perles et de rubis, qui avait autrefois appartenu à la duchesse de Ferrare (comme Isabelle Gonzague le faisait remarquer avec un soupir). Sa belle chevelure flottait éparse sur ses épaules.
On pense involontairement au beau carton de Léonard, la tête de proHl piquée pour le décalque (Salle 2 des dessins du Louvre, n° 390), sous laquelle Dupinet de Vorepierre (au nom de je ne sais quel témoignage) écrit sans façon, dans son Dictionnaire illustré des noms propres., le nom de Lucrèce'.
Après les cheveux, voyons les bijoux ; les perles surtout, car la perle était sa folie; onvoitcommeellelesprodiguedanslesportraits de Ferrare, deNîmes,etceux de MM. Spence etGugenheim de Venise. « Tene{, s'écriait le pape, son père, devant l'envoyé d'Hercule d'Esté qui venait demander Lucrèce pour son fis, en plongeant
I. — Dans une étude publiée par la Galette des Beaux- Ans, nous nous sommes spécialement attaché à l'attribution de ce portrait, et l'avons rapproché de certaines lettres de Léonard de Vinci à Isabelle ou à ses ambassadeurs, relatives à un portrait al carbone que ce dernier aurait fait d'Isabelle d'Esté. Il reste peu de doutes au sujet de l'attribution; le portrait serait celui d'Isabelle Gonzague.
ses mains dans un coffre rempli de perles : fout cela est pour elle! Je veux qu'elle soit, en Italie, la princesse qui ait les perles les plus telles et les plus nombreuses. »
L'ambassadeur était déjà convaincu; son maître, Hercule, l'avait chargé de dire à celle qui allait devenir sa belle-fille, qu'il tenait à ce qu'elle ponàt ses joyaux avec elle et se gardât bien de les aliéner. « Je me réserve de lui envoyer une riche parure. Lucrèce est le plus précieux des joyaux et mérite d'avoir des pierres précieuses plus riches et en plus faraud nombre que moi-même et que ma femme ». II faut croire que le duc de Savoie était alors un prince fort opulent, car Hercule d'Kste ajoute : « Je ne suis sans doute pas un homme aussi puissant que le duc de Savoie, mais cependant je suis en pouvoir de lui envoyer des joyaux non moins beaux que ceux qu'il possède. » Cette promesse fut exécutée, et voilà pourquoi la Gonzague était jalouse. Un envoyé spécial, un ecclésiastique qu'elle avait chargé, comme un reporter mondain d'aujourd'hui, de la renseigner sur tout ce que portait la fiancée, vêtements et bijoux, avait encore renchéri sur les lettres privées du cardinal d'Esté à sa sœur Isabelle. Dans une relation manuscrite qu'on conserve aux archives de Mantoue, signée El prête, cet envoyé spécial montre Alexandre VI recevant, des mains mêmes de l'ambassadeur d'Hercule, les cadeaux pour la fiancée : il les fait miroiter à la lumière, appelle les cardinaux et les femmes, essaye les parures, les met sur fond d'étoffes sombres pour les faire valoir : il se figure déjà les voir scintiller sur les belles épaules de sa fille : « Catene.anclli, orechini, piètre bcllamente legate, e mapiifico in particolar modo, un monile di perle. "
Le même envoyé la vit un autre jour dans un costume tout blanc tissé d'or, avec des manches ouvertes de brocard blanc relevé d'or, serrées à Tavant-bras, avec des crevés à l'espagnole; et au cou, comme toujours, un rang de grosses perles : A l nostro cardinale Ippnlito scintillavano gli ochi : ella e donna seducente et veramente gra^io^a. » On voit que le cardinal est sensible
« Séduisante et vraiment gracieuse », c'est quelque chose déjà; mais était-elle vraiment belle? Les témoignages ne manquent pas, mais on s'en lient si bien à des généralités qu'on ne la voit pas nettement. Bernardo Zambotto, le jour même du mariage, dit d'elle : « Elle a vingt-quatre ans. — (Elle n'en a que vingt, cl il faut signaler en passant ces erreurs de témoins oculaires qui suffiraient à nous expliquer les dilfércnces de date dans les peintures.) — Elle est très belle de visage, elle a de beau.v veux éveillés, cl le est droite dans toute sa personne, et sa stature est
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amenante, etc., etc. » Cagnolo (qui représente Parme au mariage) la peint mieux : « Elle est de taille moyenne, si'elte ; la face est plutôt longue, le ne{ est beau et bien profilé, les chei'eux sont dorés, les yeux sont blancs {?), la bouche un peu grande, les dents étincelantes, la gorge ferme et blanche, ornata con décente valore (on ne saurait mieux dire). Tout son être enfin respire l'allégresse et le sourire. »
Tout le monde, à toutes les époques de sa vie, a insisté sur la gaieté de la physionomie de Lucrèce; elle tient cela de son père, qui a la concupiscence joyeuse et dont le visage exulte toujours. Traquée par le sort, toujours un pied dans le sang, tour à tour fiancée infidèle, veuve d'un époux assassiné (et qu'elle aimait), bientôt lepouse d'un autre et divorcée malgré elle, témoin enfin du meurtre de son frère et de son époux: on la croirait marquée au front d'une tristesse fatale, ou poursuivie par des visions. Point du tout; elle a toujours « grazia e allegrezza », et il n'y a pas un seul contemporain qui ne parle de sa « giovialità. » Mais nous ne voyons rien de tel dans ces portraits officiels oià elle est grave comme une châsse et pose pour la postérité.
La marquise de Cotrone, dame d'honneur d'Isabelle d'Esté, qui accompagnait sa maîtresse aux fêtes de Ferrare, veut rassurer le marquis de Mantoue sur l'issue de l'assaut de beauté qui va se livrer entre les trois princesses, le jour de l'entrée. Lucrèce, Isabelle d'Esté et la duchesse d'Urbino sont en présence : « La fiancée, écrit-elle au marquis de Mantoue, n'a rien de particulier quant à la beauté, mais elle a dolçe ciera. — (N'oublions pas que c'est une femme qui parle, et une femme jalouse, qui assure que sa maîtresse, dans ce combat, est sûre de remporter le prix) : E spero a tal riguardo noi porteremo il pallio nella casa délia mia padrona. C'est-à-dire : « quant à la beauté, à nous le pompon ! »
Ce mot intraduisible dans sa grâce .Dolce ciera — [Doux visage est bien froid) — restera le mot définitif. Après avoir tout lu, tout compulsé, fureté dans tous les sens, interrogé les images anonymes, comparé les récits et fait la part des circonstances et des choses , nous pensons que c'est encore la dame de Cotrone qui aura dit le vrai mot. Je vois Lucrèce ronde (comme disent les peintres», à face pleine, sans traits bien définis, avec de grands yeux blancs, très ouverts, très loin des sourcils, mollement dessinés en amande; un front lisse très découvert, le menton fuyant (très en retraite dans les dix premières années de sa vie de femme, plus tard arrondi et ingi-assata). De tout cela il résulte, au physique, la même physionomie qu'au moral ; c'est-à-dire quelque chose de doux, de mou.,
LES PORTRAITS DKS BORGlA.
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sans volonté, sans élan, sans joies exaltées et sans colères terribles, une femme sans nerfs, incapable de réagir contre le sort, qui fait d'elle, entre Alexandre et César, un instrument trop docile.
A Rome, enfant, on la conduit par la main aux orgies célèbres dans l'histoire; elle ouvre ses grands yeux blancs et ne comprend rien à ces saturnales; jeune fille, on fait d'elle la rançon d'un duché ou d'un trône; et cette main ornée de l'anneau pontifical, qui, les deux doigts levés, lie et délie ceux que l'Kglise a unis, la promènera du lit d'Alphonse au lit de Sfor/a, puis enfin au lit d'Kstc à travers une marc de sang.
Mais, le jour où Alexandre est mort, quand Césaresttombé en Navarre, elle devient et reste jusqu'à la mort la « perle des épouses », la « triomphante princesse » que
le chevalier Bayard a connue et exaltée. .Mphonse d'Esté, son mari, court le guilledou. — « // si^nor Don Al/onso, Hdi, va apiaccre in diverse loci corne giovane. il quale, dice sua santità, fa molto bem. — Du moment qu'il a l'approbation du saint père, tout est régulier; maxime ^dit l'ambassadeur Costabili en écrivant au duc de Ferrarc) intendcnJo che contimiano dormire itisieme la notle. A peine, en di.\-huit années, pourra-t-on reprocher à Lucrèce une amourette de poète
Alphonse d'E>te, Duc de Ferrarc. D'a|>rte le TiUca.
et sept billets doux, ceux au cardinal Bembo : des lettres que toutes les Anglaises vont lire à V Ambrosiana de Milan sans ouvrir leur éventail, et "qui sont traduites dans toutes les langues. — Voilà bien du bruit pour un Flirt au xvi* siècle, et après bien des années de recherches, c'est le seul dont il reste des preuves ! On oublie que, quelques années avant, Sigismond Malatesta, le parent et voisin, se précipitait sur les belles dames qui lui plaisaient et les tuait après les avoir violées. Lucrèce a « dolceciera», elle laisse faire; voila la vérité, et elle demande la paix à tout prix; Catherine Sforza, à sa place, eût corrigé la destinée et violé le sort; elle serait montée à cheval pour s'enfermer dans Nepi ou dans Gradara et couvrir de son corps Alphonse et Sforza ses deux premiers maris. Plus douce, mais ferme encore, la duchesse d'Urbin aurait demandé le cloître le jour du meurtre de Gandia par César Borgia, et, sortant du lit de Pesaro, elle n'eût jamais signé devant le Vatican le brevet d'impuissance de son mari. La brillante Isabelle d'Esté, la Gonzague, acculée à des destinées si tumultueuses, en esprit politique et avisé, en eût appelé à l'Empereur « Rex Romanorum » et jeté les bâtons de l'Empire dans les roues du Vatican. Lucrèce, elle, pleure ou se lamente, mais elle a toujours dolce ciera. Le portrait physique de la fille d'Alexandre VI répond à son portrait moral; et ce portrait nous le connaissons désormais.