‹ Autour des églises de villageChapitre 10 sur 13 · DE LA HAUTE-MARNE · texte numérisé non relu

DE LA HAUTE-MARNE

Monsieur l'Inspecteur d'Académie,

Sous ce titre, « Ecoles et Clochers », vous me faites l'honneur de m'écrire, dans le journal de M. Buisson, dans le Manuel général de V Instruction primaire, une lettre ouverte qui m'a vivement intéressé. « Vous n'avez pas toujours été tendre pour les instituteurs, me dites-vous en substance, et dans la campagne que vous menez pour la conservation des églises, vous ne comptiez sans doute pas sur leur concours. Eh bien ! tout de même, il faut que vous ajoutiez leur nom à ceux des savants, des artistes et des prêtres qui déjà vous soutiennent, et je suis aise de vous dire que les maîtres de la Haute- Marne, tout au moins ceux que j'ai formés, ont appris à connaître et à aimer, comme des témoins vénérables de l'histoire locale, ces édifices

religieux que vous voulez sauver de la ruine. Nous sommes disposés à vous donner un coup de main. »

Merci, Monsieur l'Inspecteur. Voilà d'excellentes nouvelles que vous m'envoyez de Chaumont ; et, à mon tour, je puis vous en donner d'aussi satisfaisantes de Lorraine. Il s'est constitué à Nancy une Société des études locales dans renseignement public. Elle aidera les maîtres à introduire dans leurs leçons l'histoire de la région, et s'ils veulent consacrer une partie de leurs loisirs à des recherches locales, elle en facilitera la publication. Le Pays lorrain, de mon ami Sadoul, s'est mis tout de suite au service des instituteurs et, après leur avoir donné, par la plume de M. Parisot (qui occupe à la Faculté la chaire d'histoire de l'Est, illustrée par M. Pfister, une vue d'ensemble surl'histoire de Lorraine, il va les guider d'une manière plus pratique encore en publiant une notice de M. l'abbé Eugène Martin: Commeiit faire la mono graphie d' un i>illage lorrain.

Tout cela est excellent. Tout cela fortifie en nous l'espérance, tout cela s'accorde avec l'approbation que donnent à la campagne en faveur des églises MM. A. Gervais, dans V Instituteur français, et Louis Ripault, dans le Foyer à V école.

On veut voir avec vous « l'instituteur vivifiant l'histoire de la France par celle de la région et du petit pays, avec ses métiers, avec ses arts, avec tout ce qui a caractérisé sur un coin de terre la vie des ancêtres. )) On se félicite d'apprendre que « nos maîtres mènent leurs élèves devant les vieilles maisons, le vieux château, les restes de remparts, la vieille église, et qu'ils font à l'aide de ces témoins séculaires le commentaire du passé. )) Puissions-nous avoir sur toute la France un tel type d'instituteur! Il inspirerait aux nouvelles générations le respect des vieilles pierres, et, dès maintenant, à la mairie, où il est le plus souvent secrétaire, il inclinerait tout naturellement le Conseil municipal à la conservation de l'architecture religieuse. Double rôle, double utilité, dont vous faites justement ressortir l'importance.

Mais le point capital, ce qui me frappe et m'enchante dans votre intervention, l'essentiel dont je vous remercie, c'est que vous placez la question des églises sur son véritable terrain. Ah ! monsieur l'Inspecteur, que je vous suis reconnaissant de ne pas glisser au verbiage de l'art, de la beauté, des charmes du passé, toutes

demi-vérités qui livrent au caprice l'immense foule des églises, et qxii, finalement, serviront à les condamner plutôt qu'à les sauver. Vous allez droit au cœur de la question, en homme pour qui les préoccupations morales existent. Vous êtes un pédagogue, et tout naturellement vous considérez dans la vieille église, dressée au centre du village, sa valeur éducative. La vieille église vous intéresse pour ce qu'elle apporte à la formation de l'âme.

La formation de Fàme! C'est la grande affaire, une affaire qui importe à chaque individu et à la civilisation. Vous en êtes constamment préoccupé. J'ai lu vos articles, monsieur Blanguernon ; il en est un, entre autres, qui est bien touchant. Vous nous racontez la rentrée de l'école, le premier contact du maître et des enfants. Ces gamins, ces fillettes, visages offerts ou fronts murés, ingénuités, ahurissements honnêtes, malices à l'affût, tout cela c'est l'avenir qui se présente, des cerveaux à ouvrir, des cœurs à échauffer. Et vous pensez tout haut : « Saurai- je mettre un dieu dans ces tabernacles de l'avenir ? » Bien des soins vous sollicitent : inscrire les noms des élèves, leur distribuer les livres, les cahiers,

autant de menus détails que vous ajournez. Il faut que cette première heure soit libre, claire, qu'elle vous ouvre le chemin des cœurs. Vous le dites d'un mot, un seul, mais qui va très loin : cest le moment de Vappel des âmes.

Là, monsieur F Inspecteur, on entend palpiter votre émotion, une émotion de la meilleure qualité, professionnelle et humaine. Vous êtes ému d'amitié paternelle en présence de ces petits êtres ; vous voudriez qu'ils fussent augmentés par l'école, par vos soins, et vous vous préoccupez scrupuleusement d'éveiller, d'élargir,d'ennoblir en eux la faculté de sentir, tout autant, plus encore que de leur donner des notions.

L'éducation de la sensibilité, la formation de l'âme, c'est le tout. Et vous dites justement qu'il faut la chercher ailleurs que dans les livres. Les sentiments que nous dictent les livres valent peu, quand nous sommes petits, auprès de ceux qui nous arrivent ayant passé par l'âme de nos parents, et déjà éprouvés dans les assauts de la vie. Quand nous sommes petits, les objets euxmêmes nous parlent. Au milieu du village, l'église est parlante. Que dit-elle aux enfants ? Je l'ignore. De son discours immense, chacun

reçoit selon son âge et son cœur et plus que d'aucune autre maison. Nous voilà, monsieur Tins»» pecteur, par un temps de décembre, les deux pieds dans la boue, en face de la plus pauvre église rurale. Quelle pensée solide et complète elle dresse devant nous, cette vieille bâtisse, construite pour être battue des vents et pour exprimer dans ses jeux d'ombre et de lumière les aspirations les plus délicates, toutes les pulsations de l'âme! Elle est chargée des pensées de tous, de tous dans leur plus haut moment. Bien mieux que des notions, nous en recevons du ton, plus d'énergie, de force, d'éclat, une âme plus tendue, mieux capable de pensées graves. Il semble qu'à cette minute nous prenions connaissance des trésors enfouis dans notre mémoire et que nous nous portions jusqu'aux racines de notre vie spirituelle. Et je ne vous parle pas de religion. Mais le riche passé nous enveloppe et nous met dans les meilleures dispositions morales. Ce que nous ressentons, ce n'est pas une vague ivresse sans cause, c'est la joie de vivre avec une collectivité et d'associer à l'humilité d'une vie humaine la vaste expérience des siècles. Des générations d'ancêtres, dont la

poussière forme ce tertre où l'église appuie ses fondations, arrivent encore par elle à la vie, et ce qu'elle proclame est proclamé par des monuments pareils dans tous les villages de France à travers les siècles. Quel élan pour l'esprit et quelle sécurité ! Nous descendons un grand fleuve où l'eau profonde reflète notre barque si mince et toutes les étoiles.

Je m'arrête, monsieur l'inspecteur. Je ne vous propose pas que nous entrions dans l'église du village. Vous m'avez dit, dans votre lettre publique, qu'il vous était pénible d'y voir affichée, sous le porche, la liste des manuels condamnés. Evitons, aujourd'hui, ce qui pourrait vous contrarier. Ne passons pas le seuil. Aussi bien, même du dehors, l'église est parlante. Elle a ses parures, elle a ses discours, pour le passant et pour les gens de la place publique, — paroles citoyennes autant que religieuses, sans lesquelles l'histoire du village français devient incompréhensible. Nous avons tous collaboré à cette haute maison collective, et, frères ennemis, nous y pouvons venir respirer une atmosphère de paix supérieure. Je vous remercie de l'avoir dit. Après vous avoir entendu, comment

nier la valeur éducative de notre architecture religieuse PL'église n'est pas un bibelot. Elle est une âme qui contribue à faire des âmes.

De toutes parts, on me fait des concessions, on m'accorde que j'ai à moitié raison ; on veut bien laisser debout les belles églises. Arrière ce raisonnement ! C'est le point de vue de l'amateur, de l'heureux automobiliste qui dit : « On ne peut pas s'arrêter partout ! Si, dans ma journée, en roulant les routes, je rencontre une dizaine de jolis spécimens bien choisis et bien entretenus, c'est plus qu'il ne m'en faut. » Une telle conception contredit absolument votre pensée et la mienne. Nous voulons maintenir l'église du village en nous plaçant du point de vue de l'habitant. Pour lui, pour nous, il n'en est pas de laides. Fût-elle dédaignée, la moindre église rurale enrichit la vie locale et constitue, pour ceux-là mêmes qui la regardent du dehors, une valeur spirituelle.

Page 1