D'ÉTAT AUX BEAUX-ARTS
Monsieur le sous-secrétaire d'Etat
Qu'entends-je dire ? Serait-il possible ? Vous feriez vôtre ramendement Landry-Honorat- Bouffandeau ? C'est là qu'aboutirait votre belle intention de sauver l'ensemble de notre architecture religieuse. Quel espoir dégonflé ! Quand je pense que dès le soir de mon intervention du 25 novembre chacun s'en allait répétant : « C'est décidé. Le gouvernement trouve que l'état de choses ne peut pas se prolonger. Au cours de la loi de finances, il va régler la question des églises. » Ah ! laissez-moi écrire le gros mot de mystification.
Mais l'on doit se tromper. Il faut que l'on vous calomnie, ou bien que, trop occupé par les mille soins d'un des ministères les plus encombrés, vous n'ayez pas pu appliquer sur le texte
de ces messieurs votre esprit que je sais clair et loyal. Vous n'êtes pas homme à vouloir dresser une fausse façade, un portant de théâtre, un trompe-l'œil derrière lequel achèveraient de s'écrouler nos églises. Vous n'êtes pas de ceux qui ont dit après la séance du 25 novembre : « Il est impossible de ne rien faire ; l'opinion publique exige ces règles légales de conservation que nous venons d'écarter ; on veut le salut des églises, ayons l'air de nous en charger. » Non, le sous-secrétaire d'Etat Bérard ne pense pas ainsi, et ses bureaux pas davantage. Je connais leur zèle éclairé et vrai. Nul de vous ne cherche un artifice, un escamotage ; vous voulez véritablement sauver ce trésor d'art et de spiritualité, maintenir la physionomie architecturale, la figure physique et morale de la terre française. Vous le voulez ? Alors, prêtez-moi dix minutes d'attention et vous serez obligé de convenir que ce projet, que l'on veut vous faire endosser, ne remédie en rien à la situation tragique de nos églises rurales.
Lisons, relisons ensemble le texte de l'amendement présenté par MM. Landry-Honorat- Bouffandeau, et une cinquantaine de radicaux
et radicaux-socialistes.... Mais, d'abord, j'y vois quelque chose à louer et je ne veux pas m'en faire faute. Ces Messieurs, qui pour la plupart ont écarté, l'autre jour, mon projet de résolution, qui ont refusé de déclarer que « l'ensemble de nos monuments d'architecture religieuse constitue un trésor national et doit être sauvegardé », conviennent maintenant qu'il y a quelque chose à faire, quelque chose de très sérieux et tout de suite. Cela est très bien. Le 25 novembre, ils votaient le statu quo, ils abandonnaient les églises 5 dès le 2 décembre, ils se précipitent pour les protéger. Je les applaudis, je les remercie, c'est une réconciliation générale. Quelque chose m'inquiète pourtant, cette toute dernière ligne de l'amendement : « Ces dispositions entreront en vigueur à dater du 1^^ janvier 1914. » Eh quoi ! voilà une réforme déclarée capitale et urgente qui est ajournée à un an ! Comment résoudra-t-on d'ici à 1914 ces problèmes nombreux et très graves ? Comment protégera-t-on des milliers d'églises qui se meurent, et d'autres qui, cet hiver, vont entrer en maladie ? On néglige de l'indiquer. En réalité, ces sauveurs des églises rurales com-
menceiit par leur infliger un nouveau bail de détresse.
Mais passons avec eux en 1914 et voyons comment ils s'y prendront alors : voyons ce qu'ils ont inventé pour sauver dans un an ce qui susbistera de notre architecture religieuse rurale.
Ils ont inventé deux caisses, l'une pour les monuments classés, l'autre pour les monuments non classés. Voilà qui va bien. Mais ils s'abstiennent de rien mettre ni dans l'une ni dans l'autre. Voilà qui va mal. Deux bourses vides, ce n'est pas un cadeau à faire à des églises qui s'écroulent de misère.
Au moins, s'ils ne mettent rien, absolument rien, dans ces deux caisses, nous permettent-ils d'espérer qu'elles recevront un jour quelque chose ?
Il faut distinguer.
De ces deux caisses l'une est favorisée : c'est celle des monuments classés. Elle pourra recevoir les dons et legs, les contributions des départements et des villes, les subventions de l'Etat, voire le produit des moulages du Trocadéro (!).
A l'autre, le projet refuse et les contributions
des départements et des villes, et les subventions de l'Etat, et le produit des moulages du Trocadéro (!). Il ne lui laisse en perspective que les dons qu'elle pourra bien recevoir des particuliers. Et le malheur, comme il saute aux yeux, c'est qu'elle n'en recevra jamais.
Cette caisse, en effet, n'est pas une caisse pour les églises, mais une caisse nationale de participation à l'entretien des édifices et monuments publics non classés, qui entretiendra des mairies, des écoles, des fontaines, tout aussi bien que des églises et des calvaires. Comment un laïque qui s'intéresse aux écoles irait-il vous donner de l'argent, qu'il risque de vous voir distribuer aux églises, et comment un catholique, ou un artiste, qui se passionne pour les églises, s'exposerait-il à vous voir distribuer sa subvention aux écoles et aux mairies ?
Je vois bien que « les dons, legs ou souscriptions peuvent être affectés par leurs auteurs à un objet spécial » ; je vois que je puis vous donner dix mille francs pour l'église de mon village. Mais je n'aurais avantage à passer par votre caisse que si mes dix mille francs devaient y être augmentés d'une souscription d'Etat.
Autrement, pourquoi le ferais- je ? Pourquoi ce vain détour ? Il est plus simple que j'apporte directement ma libéralité à la commune propriétaire. Encore verrais- je un intérêt à vous prendre pour commissionnaire si vous étiez en mesure d'imposer à la municipalité ces réparations qu'à moi trop souvent elle refuse. Mais vous laissez subsister tout le scandale, et que je vote ou non votre amendement, c'est toujours le droit des municipalités propriétaires délaisser s'écrouler leur église, quelque argent qu'on leur offre pour la consolider.
Voyons clair, monsieur le sous-secrétaire d'Etat, c'est le plaisir des dieux. Ce projet ne nous délivre d'aucune des graves difficultés que j'ai à maintes reprises exposées, et dont MM. Landry-Honorat-Bouffandeau ne croient plus qu'on puisse se désintéresser. Le problème reste toujours le même : l'église de mon village tombe en ruine ; elle n'est pas classée ; je désire la sauver. En quoi votre amendement me tire-t-il d'affaire ? Dans quelle mesure votre caisse des édifices non classés m'offre-t-elle un secours ? Comment puis-jeTouvrir ?Par quelle considération devrai-je l'émouvoir ? A quel titre reconnaî-
tra-t-elle mon église digne d'intérêt ? Pourquoi mon église plutôt que la voisine ? Me faudra-t-il des apostilles politiques ? Faudra-t-il que mon Conseil municipal ait « bien voté ? » Ou même que M. Bouf f andeau intervienne de sa personne ?
Je le crains, je le crois. Et cette opinion générale va détourner tous les dons et tous les legs d'une caisse qui n'est obligée à rien et qui disposera de ses ressources en subventions de bon plaisir.
Il n'y a rien de changé en France, il n'y a que deux caisses vides de plus.
— Mais ce texte est dérisoire, disais-] e après l'avoir lu ; ces caisses ne joueront jamais.
— Vous croyez ? me fut-il répondu. Eh bien, noua en jouerons tout de même.
Après cela, inutile de raisonner davantage. Caisse n^ 1, caisse n,^ 2, caisse des monuments classés, caisse des monuments non classés, au' tant de réformes e i papier. Et les pauvres églises de village, au grand déshonneur de notre terre, vont achever de s'écrouler. La pluie, le veut, la neige, les gelées continueront^ tout cet hiver, leur œuvre de destruction. Ce vain projet Landry-Honorat-Bouff andeau n'est qu'un leurre. 11
laisse les églises de nos villages en présence de l'Etat qui ne veut rien connaître d'elles, en présence de municipalités, trop souvent pauvres et parfois malintentionnées, en présence de fidèles pleins de bonne volonté à qui l'on refuse le droit de sauver avec leur propre argent leur église. Votre projet ne sert qu'aux partisans du statu quo, aux durs partisans de la mort des églises, qui pourront dire :
— Qu'est-ce que vous racontez que j'ai voté le 25 novembre contre les églises ? Eh ! sept jours plus tard, par mon amendement du 2 décembre, je les ai sauvées avec Bouffandeau...
Et de rire.
Ce rire est affreux.
Voilà de grandes habiletés. Monsieur le soussecrétaire d'Etat, des habiletés d'une espèce trop fréquente dans la vie parlementaire dont elles font la misère et l'indignité. Je ne veux pas en être le complice, ni même en paraître la dupe. Et à ces raisons qu'il fallait que je vous donne sur l'heure, j'en ajouterai d'autres devant la Chambre, si vraiment le gouvernement ne veut pas accueillir un projet plus efficace pour la conservation de notre trésor national.