‹ Autour des églises de villageChapitre 12 sur 13 · LES ACCROUPIS DE VENDOME · texte numérisé non relu

LES ACCROUPIS DE VENDOME

Vous connaissez Thistoire de Vendôme. Je l'ai racontée à la Chambre ; on l'a reproduite ici même... Dans la contrée privilégiée qu'on appelle le Jardin de la France, il est une ville où subsiste un vestige charmant, une architecture du xv^ siècle, quelque chose d'assez pareil à ce qu'est ici la tour Saint- Jacques. Les artistes et les catholiques ont désiré le classement ; la commission des monuments historiques a donné un avis favorable. A partir de ce moment, personne n'a plus le droit de toucher à l'édifice : c'est la loi. Mais les conseillers municipaux de la charmante petite vilk se moquent bien de la loi. « Ah ! disent ces Messieurs, vous voulez qu-e le clocher subsiste. Eh bien ! soit, il peut servir. » A quoi donc ? A faire des latrines publiques.

C'est aussi l'avis de l'administration. Le préfet de Loir-et-Cher, sur avis conforme du souspréfet de Vendôme, s'est empressé d'approuver la mise en adjudication d'urinoirs, cabinets d'aisances et lavabos publics à installer dans le clocher Saint-Martin. On les a installés. Au cours des travaux, des ossements humains et même un squelette entier ont été découverts. Au lieu de les transporter au cimetière, on les a enfouis sous les tuyaux de vidange.

Eh bien î quoi î disent-ils (je prends les termes du Progrès de Loir-et-Cher qui fait l'apologie de cette utilisation du clocher Saint- Martin), nous élevons « en terrain bénit un temple au dieu de la digestion ».

Sur tous les bancs de la Chambre, en m'écoutant, mes collègues disaient : « C'est ignoble ! » Quand je descendis de la tribune, je leur fis voir mes photographies ; le haut-le-cœur fut général, et le ministre présent, M. Klotz, n'était pas le dernier à exprimer carrément son dégoût. Je suis convaincu que ces ignominies ont,

pour une bonne part, contribué à emporter le vote en faveur des églises.

A Paris, dans l'enceinte du Parlement, ni le matin, ni le soir (car par deux fois j'ai raconté la honteuse histoire), il ne s'est trouvé une voix, une seule, pour tenter d'excuser les hommes de Vendôme. Mais eux, dans leur fureur, au reçu du Journal officiel, ils ont dit : « De quoi ! de quoi ! pas un député ne nous a soutenus ! Ces Messieurs font les dégoûtés î Ils parlent de choses respectables, ils se plaignent qu'il y ait des ossements sous les tuyaux de vidange ! Eh bien ! on va voir à les contenter, ohé ! les délicats ! » Et, pour fermer la fosse d'aisances, ils sont allés prendre au cimetière une pierre tombale.

C'est stupéfiant, c'est abominable, mais c'est ainsi. Ecoutez ce qu'on m'écrit de Vendôme : « Il fallait deux pierres pour fermer d'une dalle la fosse d'aisances. Le premier adjoint, M. Leguay, a envoyé les ouvriers au cimetière de la ville prendre les pierres de deux de ces pauvres croix de fonte que les malheureux érigent sur . les tombes de leurs morts, — croix et pierres qui tombent dans le domaine de la ville lors-

qu'on procède au relevage des sépultures de ceux qui n'ont pas pu se payer une concession perpétuelle. Je viens du cimetière ; j'y ai vu la tombe brisée, et sur un fragment j'ai pu lire : « Ici repose Virginie Savoir, veuve Doré, décédée le 30 mars 1900, à l'âge de 85 ans. Priez pour elle. »

Ce que fut de son vivant cette femme française, je ne sais, mais je sais que la pierre tombale qui protégeait en terre sainte sa dépouille recouvre maintenant les latrines du clocher Saint-Martin, et que cela réjouit le cœur des autorités de Vendôme.

Dénombrons ces étonnants personnages ;

Le maire et son premier adjoint ont passé tous les deux leur jeunesse au séminaire de Blois ;

M. Piriou, conseiller municipal socialiste, professeur agrégé au collège de Vendôme, est un moine défroqué, élevé au juvenat-endiste de Kerlois-en-Hennebont ;

Le préfet, M. Brisac, est un israélite (ce qui ne l'empêche pas de faire soigner en ce moment l'un des siens chez les Dames blanches de Tours),

Et que le gouvernement ne laisse pas sur ces

Messieurs toute la responsabilité, il la partage avec eux. J'ai entre les mains la suite des dépêches adressées, en date du 20 janvier, du 28 janvier, du 4 février, du 8 février, du 10 février, du 14 février, au ministre des Beaux-arts, dépêches pressantes et précises qui n'ont pas permis à nos dirigeants d'ignorer que le Conseil municipal de Vendôme poursuivait ses travaux, contre toute légalité, dans un monument en instance de classement.

Le gouvernement continue de ne pas s'émouvoir. Et le Conseil municipal annonce la grande inauguration des latrines : elle est fixée au Vendredi Saint.

Nous avons connu les dîneurs du Vendredi Saint, ceux qui se réunissent à cette date pour manger en groupe une andouille. A Vendôme, ils ont trouvé mieux. Par décision de M. le maire, à la majorité des voix, les conseillers municipaux libres-penseurs inaugureront en corps ce jour-là, les latrines du clocher Saint- Martin.

Sur cett'C belle décision, un des membres de la minorité, M. Royau, deuxième adjoint, justement écœuré, s'écria : « Lorsque saint Mar-

tin vint à Vendôme au quatrième siècle, le pays n'était peuplé que de sauvages ; s'il revenait à l'hôtel de ville, il ne trouverait pas grand'chose de changé ! » Aussitôt le maire fit expulser M. Royau par le commissaire de police et porta plainte devant le procureur de la République.

Pendant que je rédige avec horreur ces notes, en m'appliquant à écarter toutes les violences qui viendraient spontanément sous la plume la plus modérée, en m'obligeant à n'être qu'un scribe glacé qui laisse les faits parler tout seuls, mon chien, à mes pieds, sommeille paisiblement, et je m'arrête d'écrire, je pose ma plume, je m'évade de ces histoires infectes pour caresser la bête innocente et lui dire :

— 0 mon honnête compagnon, combien tu vaux mieux que ces grands dignitaires de la vie, que ce préfet, ce sous-préfet, ce maire, cet adjoint, ce savant agrégé ! Toi, du moins, lorsque tu t'accroupis, tu n'as jamais pensé faire d'une fonction naturelle une insulte à rien de sacré. Mais, pour eux, c'est le moyen d'hu-

milier le signe des plus hautes pensées de l'espèce dont ils sont, et des plus antiques vénérations qu'il y ait dans le monde. En vérité, la dernière des puces de tes poils est plus soumise à l'ordre universel, respecte mieux les lois et convenances de la vie, en un mot participe d'une moralité plus vraie qu'ils ne font... Un Vendredi Saint, la pierre d'une tombe, un terrain sacré... Ah ! mon bon chien, les malheu* reux !

(UEcho de Paris du 19 mars 1913).

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