UN EPICIER SECTAIRE PLUS PUISSANT QUE LB GOUVERNEMENT
Cette histoire nous fait connaître un esprit qui règne dans un trop grand nombre de commîmes autour des monuments religieuç. L y a des communes qui refusent d'entretenir des édifices devenus leur propriété ; d'autres, qui refusent aux fidèles la faculté de subvenir à cet entretien avec leur argent, et d'autres enfin, qui refusent à l'Etat de les classer parmi les monuments historiques.
Vous allez me répondre, Monsieur le Ministre : « Mais , votre histoire le prouve, nous sommes armés pour maintenir contre cette inintelligence les droits des créations de l'esprit ; nous pouvons^ en appeler au Conseil d'Etat ! »
Ah ! Monsieur le Ministre, il est heureux pour le calvaire de Moulins que j'aie pu y intéresser la presse, sans quoi c'en était fait, ni vous, ni le Conseil d' Etat n'en eussiez jamais entendu parler.
Renseignez-vous auprès des inspecteurs des monuments historiques. Ils vous diront tous que, dans les départements de Seine-et-Marne, de Seine-et-Oise et de l'Yonne, les églises dont les municipalités refusent le classement sont dans la proportion d'une sur deux, c'est-à-dire que 50 0/0 des monuments proposés par les architectes ne peuvent pas être classés, faute du consentement des maires et des conseillers municipaux. Et vous ne passez pas outre.
M. LE Ministre de l'Intérieur. — Le Conseil d'Etat statue.
M. Maurice Barres. — Comment ! Le Conseil d'Etat statue ? Ah bien ! alors je vous demande ce qu'attend le Conseil d'Etat pour statuer sur le cas de l'église de Chars, en Seine-et- Oise, magnifique édifice du douzième siècle. Le dossier est prêt, les relevés sont faits ; mais on s'incline devant l'opposition du Conseil municipal. Et le cas de l'église de Bornel (Oise) ? Il est encore plus beau.
A Bornel, un groupe de personnes généreuses offrait 15,000 francs à l'Etat pour restaurer l'église, superbe exemplaire de l'architecture du xii^ et du xiii^ siècle, si on le classait. Les archi-
tectes réclamaient ce classement. Mais un épicier, forte tête du cru, s'est mis entravers, déclarant que l'édifice n'avait aucune valeur archéologique. Et l'affaire n'a jamais pu alboutir. {Exclamations à droite.)
On peut rêver sur ce cas. Vous le voyez d'ici, M. l'épicier de Bornel, qui tient conseil dans sa boutique entre ses sacs de pruneaux et son tonneau de harengs saurs... (Rires à droite.)
M. \azeille. — Le Christ avait moins de mépris pour les petits.
M. Antoine Borrel. — Un épicier peut avoir des connaissances artistiques.
M. Maurice Barres. — Mes chers collègues, nous demanderons conseil à M. l'épicier de Bornel quand il s'agira d'épicerie ; mais il fera bien, en matière architecturale, de s'en remettre à l'opinion de l'inspecteur des monuments historiques. {Applaudissements à droite et au centre.)
Je ne puis admettre que ce soit à lui de décider qu'elles doivent périr, les fresques du xii^ siècle, et qu'on a vu assez longtemps au-dessus du village ces restes de l'obscurantisme et de la barbarie.
Quels sont, Messieurs, vos sentiments devant l'épicier de Boinel ? {Mouvements divers.) Moi, je me sens embarrassé devant lui comme si on me présentait un problème obscur.
Dans les autres régions, les architectes consultent officieusement les maires avant de déposer leurs rapports. De la sorte, les refus restent dans l'ombre et la statistique est impossible à dresser.
Oui, il y a une procédure de recours au Conseil d'Etat pour contraindre une municipalité à laisser classer son église ; mais la vérité, c'est que, grâce aux influences politiques, l'administration est impuissante contre les vandales. Chaque année est offerte une magnifique hécatombe d'églises : A quel Dieu ? A quelles idées ? Nous le savons tous : à l'épicier de Bornel.