Ep. aux Colossiens, I
Ilmanquerait quelque chose à la Passion ? Quelques misérables gouttes de sueur humaine pourraient donc ajouter à l'efficacité du sang divin ? Cela ne se définit pas, cela ne se précise pas... « La fête de tous les saints, écrivait un jour M. Olier, me paraît plus grande en quelque manière que celle de Pâques ou de l’Ascension; car c'est ce mystère qui rend Notre-Seigneur parfait; car Jésus, comme chef, n’est parfait ni accompli, s’il n’est uni avec tous ses membres, qui sont les saints !. » Et le bienheureux Père Eudes reprenait : « Jésus a le dessein de perfectionner en nous le mystère de sa Passion, de sa mort et de sa Résurrection, en nous faisant souffrir, mourir et ressusciter avec lui ?. »
Glorieuses assurément sont les souffrances chrétiennes, si Jésus veut avoir besoin d’elles pour que ses souffrances à lui soient parfaites; et glorieuse assurément est l’individualité du catholique, si Jésus fait de lui, non seulement un apôtre, non seulement un intercesseur, mais en quelque mesure une façon de co-rédempteur. Et remarquons-le, cette dignité suprême, qu'on ose à peine indiquer et nommer, il semble qu’elle soit offerte à tout catholique qui pleure, pourvu qu'il pleure comme Dieu veut qu’on pleure; et les humbles, qui pleurent plus longuement que les autres, et qui ont aussi, peut-être, plus d'occasions de pleurer, ont chance d’être les premiers exaltés par cette coopération spéciale avec le Christ.
Ainsi va s'épanouissant, dans le catholicisme, la valeur de l'individu, à mesure que l'individu, de
1. OLIER, Lettres, II, p. 475 (édit. Lecoffre). 2. HENRI Joy, le Vénérable Père Eudes, p. 52 (Paris, Lecoffre, 1907).
de plus en plus généreux, consacre au service d’autrui, au bien d’autrui, la vertu de sa parole, celle de sa prière, celle de ses souffrances; et le plus accablé de tous, le plus victime de tous, un néant aux yeux des hommes, sera sans doute le plus grand, si son accablement, si son état de victime, sont offerts pour ces hommes qui le méprisent; il sera le plus grand, parce qu'il sera le moins dissemblable du Christ luimême, et celui en qui le Christ aimera le mieux à se parfaire, d’un obscur et sublime parachèvement.
Le fabuliste ne s'élevait qu'à peine au-dessus d’une philosophie terre à terre, lorsqu'il disait : Aide-Loi, le ciel t'aidera. L'Église dit à l'individu catholique : Aide le ciel, le ciel L’aidera. Tout catholique qui veut devenir un élu, est ici-bas, déjà, une sorte de fonctionnaire du monde invisible. « Nul ne se sauve ni ne se perd tout seul, écrit fort justement, dans ses attachantes Pages catholiques sociales, M. Eugène Duthoit; chacun de nous entraîne d'autres âmes vers Dieu ou vers l'ennemi de Dieu !. »
En mutiiant le dogme, en dépouillant les chrétiens de la dignité d’intercesseurs, en leur interdisant comme une 1llusion de la superbe humaine le souci d'être les auxiliaires du Christ, la Réforme les a comme exilés de ces sphères supérieures, invisibles, que le catholicisme ouvrait à leur action. La prière de
1. Duruoir, Pages catholiques sociales, pp. 359-360. (Paris, Gabalda, 1912.)
l'individu, la souffrance de l'individu, avaient eu, quinze siècles durant, une puissance sociale, qui s’exerçait dans ce monde en s’épanouissant Jusque dans l’autre; la terre, quinze siècles durant, avait influé sur le ciel : mais dans le dogme luthérien, cette puissance sociale périchitait; cette influence s’éloignait. Alors l'Église catholique se dressa, et toutes ses décisions en faveur du libre arbitre de l'homme, toutes ses affirmations sur le purgatoire, tous ses commentaires sur la communion des saints, consacrèrent la valeur de notre action individuelle.
Cette action s’insère dans la plus grande de toutes les histoires, celle du règne divin : elle est souvent secrète, malaisément perceptible à l’œ1l des hommes; et ses répercussions demeurent généralement indiscernables à la conscience même qui veut le bien et qui laisse à Dieu le soin de le faire, par elle. Mais cette collectivité d'actions anonymes, inscrites au livre de vie, actions qui peuvent s’ignorer entre elles, et dont Dieu compose une harmonie, forment la vie cachée de la chrétienté. Dans cette vie cachée, tout catholique qui prie, agit ou souffre, est un rouage dont le travail réel échappe aux chroniqueurs d'icibas; il est l'instrument actif d’une histoire qui se déroule tout à la fois, par lui el au-dessus de lui, à son instigation et à son insu, d’une histoire qu'il prépare et qui pourtant le dépasse; ses pieds sont encore sur terre, et déjà, à portée de ses lèvres qui invoquent Dieu, ou qui l’annoncent, ou qui acceptent de souffrir, s'élargissent des domaines que Dieu seul
connaît.