‹ Autour du Catholicism socialChapitre 102 sur 106 · LA VALEUR SOCIALE DE L INDIVIDU DANS LE CATHOLICISME · texte numérisé non relu

LA VALEUR SOCIALE DE L INDIVIDU DANS LE CATHOLICISME

Les moralistes de la Réforme accusent volontiers le catholique d’être une créature passive, asservie à l'attrait des sacrements comme à une sorte de magie, et confiante, uniquement, dans l'opération quasi mécanique de la grâce : de tels sentiments, disent-1ls, sont impuissants à viriliser l’homme.

Les théologiens de la Réforme reprochent au contraire au catholique d’amoindrir et de déprécier les mérites du Christ, d'accorder aux bonnes œuvres une importance qui ne devrait être reconnue qu’à la foi, et d'attribuer aux initiatives propres de l’âme une vertu pour le salut; ce qui équivaudrait, si nous les en croyons, à méconnaître ou même à nier la nécessité souveraine de la Rédemption.

Il conviendrait que les uns et les autres se missent d'accord. Car enfin, si je comprends bien leurs deux réquisitoires, les premiers nous font un grief de nous tenir docilement à proximité des canaux de la grâce, et de la subir docilement ; ce serait, à les entendre, une attitude d'abandon ne convenant qu’à des esclaves. Et les seconds nous chicanent parce qu'en présumant de l'importance de nos œuvres, nous léserions la prépondérance divine, et parce qu'ainsi nous agirions en orgueilleux.

Il nous faudrait, pour faire plaisir aux uns, diminuer quelque chose de ce que nous accordons à Dieu, de ce que Dieu nous accorde, et tenir à distance, parce que trop impérieuses, parce que trop dominatrices, ces effusions, nous allions dire ces avances de la grâce, qui s’appellent les sacrements.

Ii nous faudrait, pour satisfaire les autres, diminuer quelque chose de ce que nous nous concédons à nous-mêmes, de ce que Dieu veut que nous nous concédions, découronner notre âme de ce sentiment de responsabilité qu'il tient à y maintenir, et faire taire, une fois pour toutes, la conscience que nous avons de pouvoir être des agents pour le bien.

Qu'ils parlent donc les uns et les autres, et que, par leurs contradictions, ils se réduisent réciproquement au silence : de ces deux procès inverses, la foi catholique sort absoute; et l’idée qu'elle nous donne de la valeur de l'individu, nous paraît émerger, plus précise, plus brillante, par-dessus le chaos des chicanes.

Elle nous enseigne que le chrétien a besoin de la grâce, qu'il en bénéficie, que, si Dieu le veut, ilest comme dompté par cette force mystérieuse; elle nous

enseigne, d'autre part, qu’il peut devenir, Dieu aidant, le producteur actif de certaines possibilités de grâce, de certaines occasions de grâce; que lorsque celte force est trop lente à venir au secours, 1l en peut brusquer les lenteurs; et qu'il est invité, non seulement à subir l'influx divin, non seulement à y répondre, mais à l'appeler, à l’attirer sur les autres, non moins que sur lui-même.

Doctrine complexe, comme complexe est la vie; doctrine qui sauvegarde l'humilité de l’âme chrétienne et la convie, tout en même temps, à une activité féconde. À cette lumière, l’agenouillement du chrétien n'apparaît point comme le suprême effondrement d’une timidité servile, mais comme le début d’un élan. Il semble que la polémique protestante, par une abstraction qui pèche contre l'équité, décompose en deux aspects, si je puis ainsi dire, l'attitude de l’âme catholique; et qu’en les isolant l'un de l’autre,elle les fausse; et qu'en les ayant tous deux faussés, elle les condamne ensuite tous deux. Mais quelque fragiles, quelque contradictoires entre elles qu'apparaissent certaines critiques, elleslaissent derrière elles une traînée, qui s’éparpille dans les esprits, et qui y demeure. Il faut opposer la notion de ce qu'est et de ce que peut, dans l’économie du catholicisme, l'individualité du catholique.

Tout catholique, par cela seul qu'il prie, par cela seul qu'il souffre, par cela seul qu'il donne suite à

dt. mt de nt, — er

une bonne intention d’agir, peut quelque chose pour son Église, quelque chose pour ses frères humains. « La messe, lit-on à l’article XXI de la Confession d'Augsbourg, n’est pas un sacrifice pour les vivants ét pour les morts, offert pour l’expiation de leurs péchés, mais plutôt une communion où le prêtre el les assistants reçoivent le sacrement, chacun pour soi. » Retenez ce mot: chacun pour soi; au terme de la conception luthérienne de l'acte du culte, il ne resterait plus, dans l’âme pieuse, que la préoccupation du salut personnel; elle ne serait plus qu’une pauvresse, impuissante, ramassée sur elle-même, égoïste à force d'être tremblante... Chacun pour soi! L'individu catholique, qui croit à la communion des saints, a confiance, lui, dans l'influence de ses souffrances, de ses prières, de son action ; il sait qu'elles sont utiles aux hommes, utiles aussi à Dieu. Oui, à Dieu lui-même. Cette éréature humaine que protestants et jansénistes humiliaient à l'excès, la voilà si épanouie, dans le catholicisme, qu’elle apporte, ou peu s’en faut, un complément à l'œuvre même de Dieu.

Il a besoin d'elle pour se répandre, pour propager son nom;illa veut, il la commande, il la réquisitionne comme une ouvrière de son règne. Il a de grandes exigences à cet égard. Il ya des familles qui trouvent dans leur héritage, avec quelque fortune et quelque gloire, une certaine accoutumance de la pratique religieuse; qui la conservent, à l’égal des autres biens, avec l'allure, même, d'un dévouement parfois militant; et chez qui Dieu, semble-t-il, n'est jamais admis, ou presque Jamais, à prélever, pour son besoin à lui, pour le plus grand de tous ses

besoins, une existence de jeune homme dont il ferait un prêtre. Ces familles gémissent ensuite, quand de leur voisinage, sur une vaste étendue de pays, 1l semble que Dieu tende à s’en aller.« La foi se meurt », gémissent-elles. Mais avait-on pleinement songé, dans ces respectables cercles, à ce qu'étaient les nécessités de l’apostolat divin, et à y satisfaire ?

Dieu veut avoir besoin de l'individu, aussi, pour sauver les âmes, non moins que pour les éclairer; 11 attend les prières; sa miséricorde nous presse de prier assez pour désarmer sa justice, et pour la désarmer, parfois, en faveur d’une âme que peut-être nous ignorons, et que lui connaît. Il centuple et multiplie ainsi le rayonnement, intégralement visible pour lui seul, de toutes nos bonnes volontés; chaque individu de l'Église terrestre, par ses oraisons, par ses morlfications, par les applications qu'il peut faire d’un immense :trésor de grâces, devient le bienfaiteur d’une immense Église, celle du purgatoire. L'âme catholique a la gloire d'aider Dieu à pardonner. La Bonté de Dieu compte sur elle, comme compte sur elle, pour se répandre, la lumière de Dieu.

Mais 1l yaun mot de saint Paulquijette surce genre de collaboration certaines lueurs plus mystérieuses encore : « J'accomplis en moi, dit-il dans l’épître aux Colossiens, ce qui manque à la Passion du Christ !. »

Page 1