‹ Autour du Catholicism socialChapitre 18 sur 106 · GUIBERT DE NOGENT · texte numérisé non relu

GUIBERT DE NOGENT

Voici venir à nous, du fond du lointain moyen âge, un docte et pieux scolastique, qui, dans ses longs parchemins, dissertait sur l’Incarnation, l'Eucharistie et les reliques, et qui, par surcroît, faisant œuvre d’historien, fut à l'aube du douzième siècle, d’une façon nette, claire et déjà hautaine, le premier représentant de l’idée de patrie.

Il s'appela Guibert, et fut moine. Notre conscience nationale pourrait accepter avec fruit la discipline de ce personnage, digne de mémoire et digne de respect parce qu'avant tout autre Français il sut prendre conscience de la personnalité de Ia France.

Jusqu'ici, les érudits seuls le connaissaient. Un membre de notre École de Rome, M. Bernard Monod, gardera le mérite d’avoir évoqué la figure de Guibert de façon qu'elle pût devenir familière au sou-

venir de tous'. Au lendemain de cette œuvre de résurrection, la mort envieuse terrassa le jeune historien; et c’est une préface de M. Émile Gebhart qui assura les destinées du livre et consacra la gloire du moine.

Les premiers rois de la Maison de France n'ont point à se plaindre de notre école historique contemporaine : elle les a magistralement grandis. Elle nous a montré, en eux, les promoteurs de l’idée nationale ; il n’est point jusqu’à Philippe I‘, avec ses allures de larron de grande route, qui n’ait fait bonne besogne de souverain. Pour que le Franc devint le Français, et pour que le Français fût maître chez lui, il fallait que s’opérât, entre la Germanie et les pays qui devinrent la France, je ne sais quel phénomène de différenciation. Succédant à ces princes à demi germains qu'étaient les Carolingiens, les Capétiens surent, les premiers, nettement distinguer la France d'avec l'Allemagne : leur existence comme dynastie reposait sur celte distinction même; ile firent de la France une réalité, qui connut ses contours, et puis qui les recula.

Les récentes recherches de nos historiens ont enrichi du plus somptueux commentaire ces trois mots séculaires : Maison de France, mots deux fois justifiés parce qu'en même temps que la France était le tronc des Capétiens, elle fut leur œuvre, et parce qu’en même temps qu'ils étaient nés d’elle, elle allait

], Le moine Guibert ef son temps. Paris, Hachette, 1905,

naître d'eux. La France existait avant la Maison de France, mais 1l était nécessaire que la Maison de France exprimât la France, pour que la France acquît le sentiment d'exister. I est des esprits étroits, captifs d'absiractions factices, auxquels ces liaisons complexes échappent : volontiers leur logique, aussi rêche que courte, traiterait de cercles vicieux les enchevêtrements de la vie. L'histoire vraïe les laisse raisonner, et elle regarde et écoute vivre; elle constale qu’à la fin du onzième siècle la dynastie et la patrie se présupposaient l’une l’autre, et que la dynastie seule pouvait incarner, en l’encadrant dans une ossature, la conscience diffuse de la patrie.

Alors Guibert survint, pour commenter l’œuvre, et pour révéler à elle-même cette conscience qui s'évelllait.

On peut supposer que dans les cellules voisines de la sienne survivait, sous certains crânes de vieux moines, la hantise des souvenirs carolingiens, faite d'obsessions glorieuses et de regrets amers. C'était assurément une belle époque que celle où Charlemagne avait la poigne assez forte pour serrer l'une contrel'autre entre ses cinq doigts d'empereur,ramassées en une même boule qu’une croix surplombait, la France et la Germanie... Mais Guibert remontrait à ses frères, et se remontrait à lui-même, de quelle utilité avait été le changement de dynastie, et comment les circonstances l'avaient imposé : 1l était partisan des Capétiens, simplement, crânement, parce que leur cause, pour lui, s’identifiait avec celle de la France. Et sans doute Charlemagne, au temps de Guibert, jouissait d'une gloire rajeunie; nos trouvères lui construisaient de toutes pièces une histoire

poétique. Mais le plus beau vers de tout notre cycle épique :

Terre France, moult êtes doux pays,

qui donc eût songé à le fredonner avant que la Maison de France eût appris à la France à balbutier son propre nom ?

À peine la France avait-elle pris figure de nation, que de pied en cap elle s’armait pour Dieu : c'est par ce geste désintéressé qu'on nommait la croisade, qu'elle acheva de se caractériser comme peuple. Gesta Dei per Francos : voilà le titre même donné par Guibert au livre dans lequel il raconte la première croisade, première affirmation de l'existence de la nation française.

La France n'existe, à ses yeux, qu'avec une vocation et par une vocation. Cela échappait à Philippel®’, grand roi d’ailleurs par certains côtés; son libertinage el ses simonies, en le brouillant avec Rome, lui voilèrent certains horizons grandioses. Mais il faut lire, dans le récit de Guibert, comment le pape Urbain, directement et de plain-pied, s’en vint trouver le peuple français lui-même, dont le nom commençait à avoir un sens, et par cela même un prestige.

La fierté de Guibert exulte : « De mémoire d'homme vivant, dit-il, aucun Pape n'était venu dans ces provinces. » Il sent et fait sentir que la prédication de la croisade par Urbain, c’est une sorte

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de reconnaissance de la France par Dieu : l'allégresse du patriote et l’allégresse du moine sont à l’unisson. La patrie fraîchement éclose se donne à elle-même la sensation de sa vigueur en menant le combat pour cette autre patrie, plus vaste, plus ample, qui s'appelait la cité de Dieu, et dont le berceau — un Sépulcre — était profané par l'ombre du Croissant. Ainsi l'acte par lequel la France commençait à se connaître et à se faire connaître était un acte par lequel elle se sacrifiait pour une cause qui la dépassait; c’est en s’expatriant qu’elle achevait sa cohésion, c’est en revendiquant un rôle dans le monde qu’elle méritait une place au soleil; et le moine Guibert, greffier de notre acte de naissance, était en même temps l'inter-

-prète de notre mission.

Guibert ne se fait pas d'illusions sur notre compte: il nous sait « légers » et « plus arrogants qu'il ne convient »; sous ce froc, il y a un confesseur qui a recueilli nos défauts, ou qui les a devinés. Mais comme l'indulgence plénière qui récompensait le vœu de croisade effaçait au regard de Dieu beaucoup de méfaits, de même, au regard de son serviteur Guibert, la nalion qui se croisa, quels que puissent être ses défauts, mérite, du fait même de la croisade, grâce et respect, honneur et préséance.

Les Allemands, d'aventure, y trouveraient-ils à redire ? Guibert se charge de les faire taire, en leur demandant compte, une fois pour toutes, de cette étrange querelle des Investitures, dans laquelle «ils

ne font rien que ce qui peut gêner et ennuyer le Saint-Père », et « résistent toujours au commandement de Rome ». La France, décidément, est bien distincte de la Germanie, puisque l’une est papiste el l’autre antipapiste ! La preuve qu'elle est bien dégagée de la parenté germanique, et qu'elle n’est plus solidaire de ces mauvais cousins d’outre-Rhin qui eussent voulu demeurer ses tuteurs, c’est qu'elle a reçu la visite du pape, de ce pape à qui la Germanie cherchait noise ! C'est ainsi qu'un voyage papal, commenté par un moine, fixait, dans l'Europe du moyen âge, l’état civil d’une nation.

Quelques années après, l'archidiacre de Mayence persiflait l'accueil fait à Pascal ÏT par la France : une voix s’éleva, verte et brutale, pour le rabrouer d’importance, c'était celle de notre Guibert, et nous saississons ici, sur ses lèvres, la première explosion de la fierté française :

« Ainsi donc, Monsieur l’archidiacre, vous tenez les Français pour tellement faibles et lâches, que vous croyez pouvoir insulter par vos plaisanteries un nom dontla célébrité s'est étendue jusqu’à la mer Indienne! Dites-moi donc à qui le pape Urbain s’est adressé pour demander des secours contre les Turcs! N'est ce pas aux Français ?

« S1 ceux-ci n’eussent, par leur activité et leur courage, opposé une barrière aux progrès des Barbares, ce ne sont pas {ous vos Teulons, dont le nom n'est même pas connu, qui eussent servi à quelque chose ! »

… Huit siècles ont passé: il nous est advenu de discuter nos propres gloires, de détruire nos propres œuvres, de pécher contre de nobles causes en même

temps que contre nous-mêmes ; j'ose croire, pourtant, que ce ne sont pas les missionnaires vieillis dans la menace du martyre, que ce ne sont pas les vicaires apostoliques responsables du sort des chrétientés, qui élèveraient la moindre contradiction, le jour où nous leur dirions, reprenant Ja parole de Guibert: « Si depuis des siècles la France n'avait été là, sont-ce les Teutons qui auraient servi à quelque chose ? »

Tant bien que mal, avec les inflexions que les circonstances comportaient, le sillon de notre histoire s’est déroulé dans le sens indiqué par Guibert; et si c’est définir l'âme d’un peuple que de constater sa prédestination, Guibert a défini notre âme. Mas il faisait plus: donnant à son regard plus de portée que n'en avait le sceptre de son Roi, il dégageait, si Fon ose ainsi dire, les lignes du corps de la France.

Le corps de notre France, qui donc alors le pouvait déjà deviner? Une fois qu'on était sorti des territoires sur lesquels le Capétien régnait personnellement, où donc commencait, où donc finissait ce qui devait, géographiquement parlant, être la France?

Sur son pupitre de couvent, Guibert dessina six mots étonnants : « La Normandie, écrivit-1l, fait partie de France ». A cette époque, la Normandie, conquérante de l'Angleterre par le bras de son duc Guillaume, prenait au contraire visage de terre anglaise. Ce ne fut qu'après trois siècles d'attente, ce ne ful

qu'au prix de la guerre de Cent Ans, que l’audacieuse parole de Guibert devint une vérité, et que « la Normandie fit partie de France ». Avant que les coups d'épée des généraux de Charles VIT n'eussent affermi, là-bas, les étendards de France, un trait de plumede Guibertavait, longue échéance, commencé de les planter. La prescience, en politique, ressemble fort à une première conquête.

En toute vérité, 1l fut donné à ce moine d’être l'annonciateur des destinées d’un peuple.

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