‹ Autour du Catholicism socialChapitre 67 sur 106 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

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La vie de Moehler ! fut courte et sans incidents ; on peut parler de tous les grands faits de l’époque, sans être conduit à nommer ce grand homme. Aurait-ii, s’il eût vécu, triomphé de cette sorte de timidité nerveuse ? qui lui rendait les polémiques haïssables ? Se serait-il laissé entraîner par l'esprit de lutte ardente et dévorante, qui s’épanouissait à Munich dans le cercle de Joseph Goerres * ? L’âpreté surveillée, con-

1. Nous avons publié, dans la collection de la Pensée chrétienne (Paris, Bloud, 1905) les textes capitaux de Moehler, reliés par des analyses.

2. BEDA WEbDER, Charakterbilder, p. 12. (Francfort, Sauerländer, 1853.) Le bénédictin tyrolien Beda Weber, qui devint après 1847 curé de Francfort, avait vu Moehler aux eaux de Meran ; les pages dans lesquelles il raconte ce souvenir sont d’une précision et d’une richesse de vie qui en font un « document » précieux.

3. Voir Goyau, l'Allemagne religieuse : le catholicisme (1800-1848), livre III, chap. V. (Paris, Perrin, 1905.)

tenue, mais pourtant vibrante, que l'on discerne, par exemple, dans son article contre les partisans du mariage des prêtres !, aurait-elle fait violence au goût qu'il avait pour l'effacement et pour la réserve ? Durant cette ère de combats dans laquelle s’engageait le catholicisme allemand l’année même où disparaissait Moehler, cet homme de pensée fût-1l devenu un homme d'action ? Et les deux articles qu'il écrivit, peu de temps avant sa mort, sur les nouveaux combats contre l'Église catholique ?, n’auraient-ils marqué, dans son existence, qu'un épisode éphémère, ou bien au contraire le début d’une période nouvelle ? Libre aux imaginations de résoudre à leur gré ce problème. Tout ce que l’histoire nous dit, tout ce qu'elle nous peut dire *, c'est que Jean-Adam Moehler, né en 1796 dans une famille rurale de Franconie, devint prêtre en 1819, qu'ilse fit, en 1822, étudiant dans les facultés protestantes du nord de

1. MoEuLer, Gesammelle Schriften und Aufsätze, I, pp. 177- 257. (Ratisbonne, Manz, 1839.) Moehler, dans cet article, discute point par point les arguments en faveur du mariage des prêtres, tels que les exposait avec fracas un Mémoire fort bien accueilli par une partie du clergé badois. CF. Goyau, op. cil., livre III, chap. IV.

2. MOEHLER, Gesammelle Schriften, 11, pp. 229-243. C'est l'affaire de Cologne (Goyau, op. cit., livre LI, chap. Il) qui fut l’occasion de ces deux articles. Moehler signa, avec Doellinger et les canonistes Moy et Phillips, la consultation en faveur de l’archevêque Droste-Vischering, publiée par Goerres dans l’Afhanasius. Cf. FRiEpricH, Johann-Adam Moehler der Symboliker, pp. 54-56. (Munich, Beck, 1894.)

3. La meilleure monographie d'ensemble à consulter est le livre de M. ALoïs KNOEPFLER : Johann-Adam Moehler, ein Gedenkblatt zu dessen hundertstem Geburststag. (Munich, Lentner, 1896.) — On y trouvera, aux pages 143-149, une excellente bibliographie de Moehler.

l'Allemagne, enseigna l'histoire ecclésiastique à l'Université de Tubingue, d’abord comme privat docent de 1823 à 1828, puis comme professeur de 1828 à 1835, qu'il fut appelé, en 1835, à l'Université de Munich, pour donner le même enseignement ", et qu'il mourut le 12 avril 1838, moins d’un mois après que le roi Louis I‘ de Bavière l'avait, en raison de sa déplorable santé, honoré d’une sinécure dans le chapitre de Wurzbourg. L'illustre juriste Robert de Mohl prétend savoir, dans ses Souvenirs ?, qu'un tourment de cœur, dont une femme mariée aurait été l’objet, aurait douloureusement ravagé la vie de ce prêtre, sans d’ailleurs la ternir : c'est là un on-dit qui, lorsque parurent les Souvenirs, ne fut pris au sérieux par personne; et les lecteurs de cet ouvrage — le plus récent en date où il soit question de Moehler — ont préféré s’arrêter au beau portrait que Mohl nous a tracé, el contempler à sa suite, avec un respect mêlé d’attendrissement, cette haute et maigre silhouette, où tout décelait une profonde souffrance, et cette tête de classique beauté, d'une expression douce, pâle, mélancolique. « Jamais je n'ai vu personne, ajoule Mohl, avec cette physionomie d'un saint Jean. » Moehler eût goûté cette ressemblance, lui qui considérait la foi comme un message de l'Esprit d'amour.

1. Sur la nomination de Moehler à Munich, c'est M. Friedrich qui, — grâce à sa connaissance des papiers de Doellinger, très mêlé à cette nomination, — donne les renseignements les plus sûrs et les plus complets.

2. ROBERT v. Mour, Lebenserinnerungen, 1799-1875, I, pp. 205-206. (Stuttgart, Deutsche Verlags-Anstalt, 1902.)

On ne saurait mieux définir l'originalité spéciale de Jean-Adam Moehler, qu’en disant qu'il fut le théologien le plus autodidacte des temps modernes. C'est avec une méthode d'inventeur, avec des qualités d'inventeur, que Moehler recherche et retrouve la théologie traditionnelle; il n’a rien d'un novateur, mais il repense, 1l revit le christianisme de tous les siècles.

Sa jeunesse sacerdotale avait coïncidé avec l’une des crises les plus graves qu'ait traversées l'Église d'Allemagne. C'était l'époque où, de crainte d'offusquer la raison humaine, beaucoup d'esprits dans le clergé inclinaient à cacher une moitié du dogme; où l’on mettait entre les mains des clercs, pour leur instruction, quelques manuels ternes et secs, condamnés parfois par l’Index, mais approuvés toujours par l'État ; où le pouvoir civil, enfin, se conformant aux précédents de l'empereur Joseph IT, transformait le prêtre en un maître de bonne morale et de saine économie rurale. Il y avait une sorte de complicité entre les puissants du monde et un certain nombre d'hommes d’Église pour restreindre, dans la foi chrétienne et dans la vie chrétienne, la part du surnature] : les enseignements les plus profonds et les plus essentiels du dogme étaient souvent amoindris ou effacés ; on se flattait, ainsi, d'aplanir les difficultés entre les diverses confessions ; sous le prétexte de tolérance, de concorde civique, de rétablissement de l'unité religieuse, on appauvrissait et l’on

annihilait les consciences ; et la raison d’État joiænait ses ordres aux suggestions du rationalisme pour imposer aux dépositaires du dogme, à défaut de concessions formelles, certaines prétéritions qui diminuaient la foi, certains silences qui démantelaient l'Église. La sécularisation avait détruit les universités catholiques de l'Allemagne ; pour l'étude de la religion, des institutions nouvelles étaient à créer. Moehler compta parmi ses professeurs, à Ellwangen et à Tubingue, au moins deux savants de valeur : Hirscher, célèbre plus tard comme catéchiste et comme auteur de théologie morale ‘, et Drey, justement réputé pour avoir introduit dans l’enseignement dogmatique l’histoire même du dogme ? ; mais il manquait à ces hommes d’être entourés et d’être encadrés. Pour la formation sacerdotale, toutes traditions étaient rompues ; et l’on peut dire que Moehler fut prêtre avant d’avoir une idée exacte de l'Église et une notion complète du catholicisme.

Après un passage assez bref dans le service paroissial, on l’appela à l’Université de Tubingue pour enseigner l’histoire de l'Église. Mais l'Église, qu'étaitce au juste ? et son histoire, où la trouver ? Moehler sentit le besoin d'apprendre ce qu'il avait à enseioner. [I y avait à Rome, depuis le seizième siècle, un établissement d'instruction religieuse supérieure dans lequel les Jésuites distribuaient la foi romaine aux clercs que leur expédiait l'Allemagne : on l’appelait le collège Germanique. Au cours de ce dix-huitième siècle où le catholicisme allemand avait donné

1. Sur Hirscher, voir GoyAu, op. cit., livre III, chap. IV. 2, Sur Drey, voir Goyau, op. cit., livre IX, chap. IV,

le spectacle de beaucoup de mesquineries et de frivolités, c’est de là qu'étaient sortis les meilleurs administrateurs des diocèses, commeen sortira, bientôt, l'élite de l'épiscopat bavaroïs. Mais si la pensée fût venue à Jean-Adam Moehler, en l’année 1822, d’aller chercher dans ce séminaire, provisoirement réinstallé à Ferrare, ce qui lui manquait de science et ce qui lui manquait de foi, le gouvernement de Stuttgart, expert à préserver contre l'influence romaine cette Église wurtembergeoise qu'il traitait en institution terriloriale, aurait opposé son velo; et d’ailleurs Moehler, avec les idées qu'il avait alors sur Rome et sur les Jésuites, et que dans la suite 1l corrigera, ne devait éprouver aucun attrait pour la disciphine intellectuelle du collège Germanique. C'est vers le Nord qu'il remonta : il se fit étudiant dans les facultés de théologie protestante pour devenir professeur dans une faculté de théologie catholique ; chargé d'instruire de futurs prêtres, et tout juste assez savant pour sentir qu'il était fort ignorant, il s’en alla près des professeurs qui avaient mission d'instruire les futurs pasteurs, et se mit à leur école.

Schleiermacher *, qui régnait à cette date sur l'AIlemagne protestante, avait ramené la foi au Christ à être l'expérience de la communauté chrétienne. Neander, professeur à l'Université de Berlin, était l'élève de Schleiermacher; il se faisait, à proprement parler, l'historien de cette expérience; et lorsque plus tard Strauss, l’auteur célèbre des deux Vies de Jésus, écrira que Moehler fut en quelque mesure pour

1. Voir, sur Schleiermacher, Goyau, l'Allemagne religieuse. Le protestantisme, pp. 76-85. (Paris, Perrin, 1895.)

le catholicisme ce que fut Schleiermacher pour le protestantisme *, il y aura, dans cette originale formule, une part de vérité. Ce fut sous l'influence de Neander ?, que Moehler fut conduit à étudier de près la communauté chrétienne primitive, où les croyants étaient unifiés par l'Esprit d'amour. Il avait ainsi trouvé, dans l’enseignement même du protestantisme, la notion fondamentale à la faveur de laquelle il allait s’'acheminer vers la découverte du catholicisme.

Ce qui, d’après les présomptions humaines, dira-t-il plus tard, était de nature à détacher de la cause catholique mon esprit, indécisencore, devintprécisément, entre les mains de Dieu, un moyen pour que le catholicisme se révélât à moi dans sa robuste et indestructible force, dans son éternelle élévation, dans sa dignité : de sorte que mon séjour à Berlin doit être réputé le moment le plus décisif et le plus important de ma Vie

C’est qu’en effet, entre le vieil individualisme protestant qui dressait en face du problème religieux la pensée solitaire de chaque fidèle en l’émancipant de toute tradition, de tout lien et de toute ambiance, et ces théories nouvelles d’après lesquelles la collectivité chrétienne devenait un organe indispensable de la foi et de la vie religieuse, 1l n’y avait rien de commun; ce qui s’introduisait dans le protestantisme

1. Davin FRIEDRICH STRAUSS, Âleine Schriflen, Neue Folge, p- 353. (Berlin, Duncker, 1866.)

2. Sur Jean-Auguste-Guillaume Neander (1789-1850), israélite converti au protestantisme, voir LICHTENBERGER, Hisloire des idées religieuses en Allemagne depuis le dix-huitième siècle jusqu'à nos jours, 11, pp. 249-265. (Paris, Fischbacher, 1888.)

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