‹ Autour du Catholicism socialChapitre 8 sur 106 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

S'il est vrai que le catholicisme social ne soit rien de plus qu'une application plénière des principes de la morale chrétienne dans l’organisation des rapports humains, une tâche primordiale s'impose aux « catholiques sociaux », tâche belle et pressante, et digne de séduire leur vaillance. Ils doivent rectifier parmi leurs coreligionnaires, rectifier parmi les hommes du dehors, l’idée fausse qu'on se fait trop souvent de la morale catholique {.

Nos frères d'à côté, aujourd'hui, ne demandent plus à notre Christ si vraiment 1l a fait des miracles, ou si vraiment il est ressuscité ; ils l’interrogent sur ce qu'il a dit en vue du bien de l'humanité, ils l’interpellent sur ce que nous-mêmes, nous chrétiens, responsables pour lui, faisons ou ne faisons

1. Le livre du professeur MausBacu, la Morale catholique, trad. Lazare Collin (Paris, Lethielleux), est l’un des plus décisifs dont on puisse s’aider pour cette étude,

pas en vue de ce bien. C'est la morale catholique qui est l’objet du débat; est-elle encore bonne, pour le vingtième siècle ?

D'aucuns le contestent, et voiei ce que tout d’abord ils disent : « Nous avons besoin d’une morale qui épanouisse nos énergies, d’une morale dont l'observation même se confonde avec le besoin de vivre, avec le goût et la joie de vivre, d'une morale qui nous pousse allégrement en avant, qui fasse de nous des artisans actifs, dispos, complaisants et confiants, de la grande besogne humaine. Or la morale catholique comprime l'orgueil de vivre, elle crée la peur de la vie; elle contient l'être, elle le retient; elle limite son rayonnement, elle oppose des barrages au lieu d'imprimer un élan ; elle est une morale d’abstinents et non point une morale de citoyens agissants; elle isole l’homme du milieu social, au heu d’enrûler au service de la société tous ses moyens et tous ses ressorts d'action. »

Il semblerait, à entendre ces détracteurs, que l'esprit de détachement, prêché par notre morale, ralentirait ou paralyserait la main-d'œuvre dans l’atelier collectif du progrès social. Mais en parlant ainsi, ils perdent de vue le véritable obstacle, l'obstacle séculaire, contre lequel, à de fréquentes reprises, le progrès social achoppe. Cet obstacle, c'est l'égoïsme individuel, qui fait redouter aux hommes de jouissance l'ascension de leurs frères, el qui, rampant sous certains déguisements dans l'âme même des

hommes de dévouement, les rend parfois incapables de collaborer vraiment au bien commun. Or c’est précisément contre cet égoïsme qu'intervient l'esprit de détachement ; il enseigne aux premiers à ne point s’ériger en propriétaires absolutistes; il enseigne aux seconds à savoir être des rouages dans l’action commune, à cesser d'isoler leurs bonnes volontés,à les insérer dans une coopération durableavec les bonnes volontés voisines, à supporter cette dose de sacrifice qu'exige souvent l'harmonie des efforts:

Au surplus, le sol de l'Europe moderne fut aménagé par l'énergie de certains chrétiens quipoussaient l'esprit de mortification jusqu'à lobservance attentive de tous les conseils évangéliques : c'étaient les Bénédictins. Sans les ascètes que groupa la règle de Saint-Benoît, des friches s’élargiraient encore en bien des endroits où pour toujours les cultures resplendissent ‘ : ces chrétiens, grâce auxquels la terre devint une mère opulente et généreuse pour toute une série de générations, travaillaient avec un mélange d’allégresse et de détachement; c'était de leur immolation individuelle, héroïque application de la morale apportée par le Christ, que résultait la fécondité sociale de leur labeur.

Mais les adversaires de la morale catholique poursuivent leur réquisitoire ; ils le détaillent; ils le précisent; ils épluchent les formulaires qui résument,

1. Comparer Aulour du catholicisme social, 2° série, pp. 79 et suiv.

pour le petit catholique, la substance de sa morale. Sauf deux ou trois formules, observe-t-on, toutes les autres sont des prohibitions : ne point calomnier et ne point tuer, ne point voler et ne point prendre la femme du prochain, ne point mentir el ne point manger de viande le vendredi. Morale purement négave, disant ce qu'il ne faut pas faire plutôt que ce qu'il faut faire : elle délimite pour l'homme un terrain réservé sur lequel il ne doit pas s'aventurer, le terrain du péché, et puis, hors de là, pour le traintrain quotidien de l'existence, elle le laisse sans guide, sans conseil, sans programme, sans tremplin | À ce réquisitoire, ce n’est point par un plaidoyer qu'il s'agit de répondre : c'est par l'évocation de la source même de notre morale, ie Sermon sur la Monlagne. Pourquoi donc les détracteurs de cette morale se bornent-ils à commenter les « commandements de l'Église », préceptes disciplinaires, tels que toute société doit en élaborer pour ses membres, et les « commandements de Dieu », traduction de l'antique loi du Sinaï ? L'enseignement du Sermon sur la Montagne ne vint pas abroger cette antique loi, mais il vint la parfaire; et l’on cesserait d’attaquer la morale chrétienne si l'on substituait, à de malveillantes analyses, l'étude même de l'esprit de l'Évangile. Esprit d'action, esprit de progrès, esprit de dévouement constant à tous les frères humains, aux-

1. De cet esprit, un commentaire très profondément fouillé, très subtilement approprié aux besoins de notre époque, vient d'être donné dans le livre de M. PROSPER BaUDoOT : Le règne de l'Evangile dans la cité chrélienne (Paris, Desclée). Peu de livres définissent avec autant d'ampleur et de finesse la richesse de l'idée chrétienne, — et ses exigences.

queis le Christ s'identifie d'autant plus qu'ils souffrent davantage Au delà des formulaires que nous récitons chaque jour et qui nous renseignent expressément sur nos devoirs positifs envers Dieu et envers nos parents el sur nos devoirs négatifs envers le reste des hommes, remontons jusqu’au texte sacré : il entr'ouvre à nos regards l’admirable horizon d'une série de devoirs positifs que nous devons remplir, aussi, à l'égard des autres hommes, et dont l'ensemble constitue le devoir social. Jésus-Christ fut à travers le monde le premier prédicateur du devoir social; tous ceux qui lui ont succédé sans prétendre s'inspirer de lui, n’ont fait, cependant, que démarquer sa parole. Il nous a sommés d’être ici-bas les arlisans du règne de Dieu, c’est-à-dire d'ouvrir nos âmes assez larges à l'esprit de charité pour avoir la force et la grâce d'accomplir autour de nous des œuvres de justice; il nous a voués, parce que chrétiens, en tant que chrétiens, à toutes les œuvres de réparation, de relèvement, de redressement; il a réclamé de nous, non point seulement une abstention, comme le prétendent les adversaires de sa morale, mais une donation, un sacrifice; et pour mesurer la portée de ses exigences, 1l suffirait de méditer un peu longuement sur le mot qu'écrivait naguère Pie X au congrès antiesclavagiste de Rome: « Restaurer dans le Christ la société humaine tout entière suppose, avant tout, que la société ait éliminé de son sein toute trace d’esclavage ! » Jésus n’est pas venu, simplement, limiter pour nous la sphère des jouissances défendues; il veut, bien plutôt, en mettant toutes nos énergies au service de l’idée de fraternité humaine, les enrichir et les vivifier, leur

donner conscience de leur valeur en même temps que de leur devoir, et créer en nous, au sein de nous-mêmes, une noble joie de vivre, sans cesse cueillie par l'âme sur l'arbre de l’action sociale.

Ne permettons point aux hommes du dehors de présenter la morale catholique comme une morale d'amputation, purement et simplement. Elle ne mortifie que pour faire vivre plus pleinement; et c’est dans la pratique même des devoirs actifs et sociaux qu'elle impose que s'assagissent et se Laisent les instincts dont elle exige la mortification. Jamais, dans l'exposé de notre morale, on n'insistera suffisamment sur l’idée sociale, et sur la notion chrétienne de la dignité humaine. Aux heures où les turbulences de la chair troublent et obscurcissent, dans une âme de jeune homme, la notion des « devoirs envers soimême », sa générosité même ne résisterait-elle pas plus aisément à l'épreuve, s’il envisageait la dignité native, la dignité fraternelle de la malheureuse créa- Lure vers laquelle ces turbulences l’entraînent, el l'acte anti-social qu'il commettrait en aggravant la déchéance d’un autre être? La morale catholique nous prodigue des arguments sociaux en faveur de toutes les vertus. Il est certaines âmes qu'on amènera plus aisément à ne plus violer leurs devoirs envers elles-mêmes si l’on sait, à la minute voulue, leur parler de leurs devoirs envers les autres.

Notre morale est si pleinement une morale d'action que l’Église convie le pécheur à s’examiner sur les

péchés d’omission, c’est-à-dire, non point seulement sur le mal qu’il a fait, mais sur les occasions qu'il a perdues de faire le bien. Il semble qu'aux yeux de l'Église il y ait dans l'âme de chacun certaines ressources d'action et dans la vie de chacun une certaine réserve d'occasions, et qu'à ces circonstances Dieu veut que ces ressources répondent, avec une spontanéité docile. Si elles se dérobent, si à force de se dérober elles s’anémient, la morale chrétienne dénonce le péché d'omission : dans la négligence à l'égard du bien, elle trouve quelque mal. Ne pas être voleur, injuste, adultère, et se contenter de cela, et peut-être s'en montrer fier, c’est une attitude de Pharisien. Le Christ, fondateur de notre morale, n’aimait pas ces satisfaclions présomptueuses. Chréüennement parlant, on est bien près de manquer à son devoir, lorsqu’à force de vertus bien palpables et complaisamment étalées, on se croit quitte envers tous ses devoirs.

« La notion même de moralité, écrivait récemment un jeune philosophe catholique, implique toujours une inquiétude : tourment du mieux-être, insatiable appétit d'une perfection toujours à venir, d’un idéal qui s'élève à raison même des efforts qu’on met à monter vers lui. » M. Jean Triollet, parlant d’ « inquiétude » et de « tourment », ne veut assurément pas dire que la recherche du mieux soit un trouble pour la paix de l’âme, pour cette paix que la prière liturgique réclame et qui récompense la constante bonne volonté; dans cette inquiétude dont il parle, il y a certainement de la joie; dans ce tourment dont il parle, 1l y a certainement de l’allégresse, — la joie, l'allégresse de sentir qu'on monte. Et M. Jean Triollet

continue: « À aucun moment d'une vie d'homme, on ne peut dire que la notion de moralité soit réalisée, on ne la possède qu'autant qu'on la cherche ; qui croit l'avoir atteinte, elle lui échappe; et qui se flatte de s'y établir en est par là même chassé. » Ces lignes précèdent un long et subtil examen de conscience, qui vise, non point, certes, à susciter dans l'âme chrétienne d'affaissants et troublants scrupules, mais à la dresser en éveil, si l’on peut ainsi dire, et à la rendre difficile pour elle-même. Il fait bon voir comment au nom de la morale catholique l'auteur de cet examen pourchasse tous les péchés d'omission, que multiplie, à la faveur d’une certaine douceur de vivre, la paresse de l'âme !.

Mais après l'avoir accusée de ramener la vie chrétienne à une série d’abstentions, les adversaires de notre morale la soupconnent d’être intéressée : elle promet le ciel, voilà son autre méfait|

Ils accusent de servilité, presque de convoilise, l'âme que l’appât du ciel attire vers le bien. Il y a de l’égoïsme, continuent-ils, dans la vertu d’un chré- Uüen; ils préfèrent la leur et ils s’en targuent. Ils voient dans la nôtre une sorte de marché par lequel nous disons à Dieu : Donne-moi le ciel, je Le donnerai mes souffrances. Nos bonnes aclions seraient comme des fonds placés à gros intérêts chez un ban-

1. JEAN TRIOLLET, Examen de conscience traduit de l'italien. Paris, Bloud, 1911.

quier que sa {oute-puissance garantit contre la faillite. Voilà de bien lourdes comparaisons ; et M. Jules Lemaître en faisait à juste titre bon marché lorsque naguère 1l écrivait : « Tout ce que savent les âmes pieuses, c'est que cette survie comblera leurs plus chers désirs ; or leurs désirs les plus chers ne sont formés que de pureté et de charité. Tout ce qu'elles savent, c’est qu'elles continueront de faire, avec une plénitude de joie, ce qu’elles faisaient avec effort et angoisse quelquefois, et surtout avec la douleur de le faire imcomplètement ; c'est qu'elles continueront d'aimer et de servir, c'est qu’elles communieront avec l'idéal de bonté dont elles portent en elles les commencements. Voilà un paradis bien innocent, el dont l'attente n'implique guère l’idée d’une opération commerciale, puisqu'il est tout amour fl». L'amour, l'amour de Dieu par-dessus tout, c’est à quoi se ramène la morale chrélienne : il y a là un fait qu'il ne faut jamais oublier lorsqu'on étudie le rôle de la sanction dans notre vie morale. Lisez pour vous en convaincre, avec le recueillement qu’elles méritent, les très belles pages que vient de publier à ce sujet M. Clodius Piat, dans son livre sur la Morale du Bonheur ?. « Le précepte où la morale chrétienne prend ses racines, écrit-il, est d'aimer Dieu par dessus tout. Or ce précepte fondamental n'indique pas autre chose que l'obligation de vouloir l’ordre pour l’ordre, ou, si l’on veut, de réaliser le bien en vue du bien : c’est la formule théologique de la moralité. Le ciel ! Oui, voilà le but; et quand

1. JULES LEMAITRE, Discours académique sur les prix de vertu, 1900.

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