‹ Autour du Catholicism socialChapitre 9 sur 106 · P. 181-246. Paris, Alcan · texte numérisé non relu

P. 181-246. Paris, Alcan

on j'a manqué, c'est que l'on a tout perdu. Mais ce but ne s’atteint que par l’accomplissement désintéressé du devoir. »

On dit que notre morale forme des calculateurs égoiïstes ; elle impose, au contraire, comme conditon de la participation du chrétien à la gloire du Christ, une certaine participation du chrétien aux souffrances du Christ, une certaine conformité de la vie du chrétien avec la vie du Christ, c'est-à-dire avec la plus sacrifiée de toutes les existences terrestres, avec celle qui est une perpétuelle leçon et une perpétuelle condamnation pour l'égoïsme humain.

Infatigables et subtls, nos adversaires reprennent : Ÿ a-t1l donc une commune mesure entre l’abstention de certains péchés et la jouissance ullérieure de Dieu ? Entre cette vertu terrestre el cette sanction céleste, quelle étrange hétérogénéité !

Parlant de la sorte, ils montrent une égale ignorance, et de notre nature humaine, et de notre vie chrétienne. « Les natures intelligentes, dit quelque part Bossuet, n'ont de volonté n1 de désir que pour leur félicité... Nous voulons tous être heureux, et 1l n'y a rien en nous ni de plus intime, ni de plus fort, n1 de plus naturel que ce désir. Ajoutons qu'il n’y a rien de plus raisonnable ft. »

Oui ou non, la nature humaine a-t-elle soif de bon-

1. BossuET, Sermon de 1668 pour la Toussaint (Sermons, Ed. Lebarcq, V, p. 325. Paris, Desclée, 1892).

heur ? Et si oui, je vous le demande, qu'y a-t-1l d’avi- Lissant, qu'y a-t-1l d'inférieur, dans une morale qui exige que nous méritions le bonheur — ce bonbeur auquel nous ne pouvons nous défendre d’aspirer ?

Oui ou non, pour le chrétien, l’état de grâce implique-t-il, dès ici-bas, la possession de Dieu, la jouissance de Dieu, la participation à Dieu, la vie en Dieu ? Et si oui, je vous le demande, où donc est l'hétérogénéité entre la vertu terrestre et la récompense céleste ? La possession de Dieu, ébauchée ici-bas, se consomme el se parachève là-haut : il n’y a presque qu'une différence de degré entre la façon dont l'âme vertueuse possède Dieu et la façon dont le possédera l’âme élue; entre les deux vies successives de cette même âme, la mort ne fait qu'un hiatus apparent ; elles se font suite, la seconde complète la première ; l'observation de la morale chrétienne nous garantit, dès cette terre, d’avoir Dieu en partage, d’une façon moins complète et moins durable, mais non moins effective, que nous l’aurons en partage là-haut. En allant jusqu'au fond de notre dogme, en y étudiant la déification du chrétien, nous saluerons, dans le bonheur de l'âme élue, une suite et un parachèvement du bonheur de l’âme vertueuse; la situation respective de cette âme et de Dieu n’a qu’à se prolonger, pour que la sanction se réalise.

La morale catholique est une morale d'amour, à l'école de laquelle nous tendons vers le ciel, c’est-àdire vers Dieu, comme vers l'épanouissement et la satisfaction plénière de l’amour. Après avoir, bien à tort, reproché à cette morale d’amputer nos ailes pour l’action, on lui fait un grief de nous laisser espérer le ciel, c’est-à-dire de nous donner des ailes : on

l'attaque dans ce qu'elle a de plus rigoureux, et puis dans ce qu'elle a de plus attrayant. Mais landis que les espérances fondées sur l'éthique de Kant sont en train de chanceler, tandis que philosophes et pédagogues fraîchement émoulus de l’école rabaissent la science des mœurs à n'être qu'une sociologie empirique, l'heure nous est belle, à nous, pour afficher la morale catholique, avec tout ce qu'elle fait mourir en nous, avec tout ce qu'elle y fait vivre, avec tout ce qu’elle nous fait espérer.

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