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Nos missionnaires, patrioles el savants, Paris, Lecoffre

à nu. Ainsi qu'au fond des somptueuses pagodes s'écaille, sous la maligne atteinte des années, la dorure des Bouddhas, ainsi se ternit ou s’émiette, sous le regard pénétrant des missionnaires, ce vernis dont la coquetterie humaine aime toujours à se parer; et tandis que l’on écrivait, sur la morale chinoise, de gros livres sentencieux et béats, le missionnaire, lui, prévoyait le Boxer. Naturalisé par le temps et par le cœur au milieu des populations qu'il évangélise, il a le loisir de les étudier à fond ; par surcroît il est prêtre, et l'habitude d’épier dans les profondeurs des consciences les soubresauts mal contenus de la bête humaine est singulièrement efficace pour affiner l’acuité des observations journalières. De 1à l'intérêt que présentent pour la connaissance des mœurs, des coutumes, de la psychologie des peuples, les monographies rassemblées par la diligente iniliative du PrPiplet:

Ajouterons-nous enfin que cette somptueuse entreprise réserve aux fulurs historiens de l'Église un « document » d'élite ? [1 est telle de ces missions dont l'histoire est un chapitre achevé de politique religieuse, d’une politique qui transige quand elle peut et résiste quand elle doit. L'ouvrage du P. Piolet ne nous invite pas seulement à être les témoins des progrès de l'Église : spectacle qui, n'ayant rien d'imprévu, pourrait sembler, aux yeux de quelquesuns, entaché d’une conventionnelle banalité. Il y a des pages — et ce ne sont ni les moins piquantes ni les moins instructives — qui nous font assister à des reculs de l'Église, à des reculs volontaires. Que des missionnaires poussent trop loin certaines transactions, qu'ils multiplient des concessions abusives,

qu'ils admettent certaines mesures d’assimilation qui portent atteinte à l'intégrité des principes: Rome proteste. En Chine et dans l'Inde, on vit Rome, au dix-huitième siècle, décimer volontairement son troupeau; celte décimation fut presque une ruine. Quelques sourires prolongés à l'endroit de la religion chinoise eussent peut-être suffi pour maintenir en Chine l'extension du christianisme : un Non possumus intervint, au nom de l'unité divine et de la pureté monothéiste. Quelques transformations des cadres ecclésiastiques, qui auraient adapté la hiérarchie romaine à l'esprit de caste du brahmanisme et créé, dans le catholicisme hindou, deux classes de missionnaires et comme deux sacerdoces, auraient peut-être assuré les progrès de la croix dans l'Hindoustan; mais l'Église ne voulut pas faire régner un Christ dont les bras fussent inégalement ouverts pour les diverses catégories d'êtres humains; un Non possumus intervint, au nom de la fraternité. Les aventureux champions qui n’ont à donner à l'Église qu'une minuscule fraction de temps, limitée par la durée normale des forces humaines et parfois abrégée par le martyre, sont impatients de conquêtes. Mais l'Église ignore ces hâtives échéances; elle n'aime point les victoires qui reposent sur des malentendus niles progrès qui ne pourraient durer qu'au prix d'une désagrégation; elle attend, et son expectative n’a rien d'essoufflé ni d'anxieux : et nulles circonstances ne sont plus émouvantes, parmi celles dont le P. Piolel nous donne le récit, que celles où nous voyons l’impatience du zèle — une impatience parfois inquiète — savamment et souveramement maitrisée par une longue et calme patience.

Entre l'Église et les masses, comment préparer, comment ménager le contact? Ce problème, dans beaucoup de nos capitales modernes, se pose avec une acuité chaque jour plus troublante; il se présente, de prime abord, comme une simple question d'organisation tactique; mais cette question met les consciences en émoi,; elle évoque toutes les ressources de l’habileté humaine, et elle soulève, en même temps, toutes les inquiétudes du zèle, d'un zèle qui, pour se satisfaire et pour se rassurer, fait appel à la grâce. Il s’agit du salut des âmes, du succès ou de la faillite des promesses de Dieu : l'honneur des apôtres, l'honneur du Christ, paraissent en jeu. Un catholique d'Autriche, le docteur Swoboda, écrivait récemment tout un livre, bourré de faits et de chiffres, sous ce titre : La pastoration des grandes villes, étude de théologie pastorale (Grosstadiseel-

sorge, eine Pastoraltheologische Sludie !). De même qu’au lendemain de la Révolution française le Manuel des Missionnaires esquissait les nouveaux travaux d'approche par lesquels l'Église pouvait retrouver l'accès de l’âme populaire, de même, aujourd’hui, la formation vertigineuse d’immenses agglomérations humaines impose à l’apostolat chrétien, s'il veut y garder ou y reprendre racine, certaines études spéciales et certaines pratiques appropriées. La grande industrie, ramassant les hommes un peu partout, les a parqués dans des villes qui chaque jour s’enflent; elles progressent en largeur, elles progressenten hauteur; on dirait qu'elles gagnent sur les cimes de l'air ce qu’elles ne peuvent gagner au ras du sol; en même temps que sur les campagnes, elles semblent aspirer à empiéter sur le ciel; ainsi l’exigent les besoins de la production, et l’essoufflement de l'effort économique. Mais dans sa belle audace, créatrice de faubourgs, créatrice même de cités, Mammon souvent devança Dieu : sur de vastes espaces les bras peinèrent, sans que la proximité d'un banc eucharistique consolât et raffermit les âmes; l’apparent retard de Dieu lui valut l'oubli des foules; et parce que, sur l’horizon noirci, les clochers mirent plus de temps à jaillir

1. Ratisbonne, Pustet, 1909, — L'auteur de ce livre est mieux au courant, d’ailleurs, des chiffres que des faits : il trace du « curé de Paris », dont il fait un personnage inabordable, un portrait qui permet assurément, par contraste, de rendre au clergé d'Allemagne un légitime hommage, mais qui ne répond, en fait, ni à la réalité ni à l'équité, et si le livre de M. Swoboda nous aide très efficacement à connaître l'étranger, il offre, en ce qui nous regarde, trop de jugements contestables pour que nous leur empruntions la connaissance de nous-mêmes.

que les cheminées d'usines, l'Église fut souvent perdue de vue.

Avec ses trois millions et demi de catholiques d'origine, Paris connut et connaît encore ce genre de détresse. Non pas que Paris soit une ville où le christianisme tombe en décadence : on pourrait soutenir quil y fut plus prospère au dix-neuvième siècle qu'au dix-huitième; Montmartre, depuis plus de trente ans, et surtout Notre-Dame des Victoires depuis plus de soixante-dix ans, sont des foyers de prières que tout observateur, soucieux de la psychologie religieuse, regarde avec une attentive curiosité. Mais de même qu'on distingue, dans la grande cité, ceux qu’on appelle les Parisiens de Paris, et qu’on parle d’eux comme d’une minorité, désormais englobée dans l’avide afflux des provinces et de l'étranger, de même les catholiques pratiquants, émergeant dans le flot chaotique des catholiques d’origine, ne sont à Paris qu'une minorité ; et parmi les autres, il en est, sans doute, beaucoup, à qui manqua la volonté pour trouver l’accès du sanctuaire; mais il y en a aussi un trop grand nombre à qui le sanctuaire, s'ils l’eussent cherché, fût demeuré difficilement accessible, parce que trop lointain, ou parce que trop étroit.

Dès la fin de l’ancien régime, la division paroissiale, à Paris, était déjà l'objet de sévères critiques. On la trouvait mal faite : sept paroisses, d'une part, comptaient chacune moins de mille âmes; et d'autre part les paroisses de Saint-Eustache, de Saint-Sul-

pice, devaient chacune, avec l’aide d’une chapelle de secours, pourvoir aux besoins de 90.000 âmes *. Qu'il n’y eût ainsi qu’une paroisse pour tout le faubourg Saint-Germain et qu'une, aussi, pour tout le faubourg Saint-Antoine, Mercier s’en plaignait déjà dans son T'ableau de Paris?. Je soupçonne de quelque exagération certaine brochureanonyme *, publiée en 1789 par un ecclésiastique parisien, et d'où 1l résulterait que la plupart des fidèles grandissaient et mouraient sans avoir vu leur curé ni peut-être même l'église où ils devaient être enterrés; mais en faisant, même, la part de l’hyperbole, on en conclura du moins que l’organisation paroissiale laissait à désirer.

Elle s’améliora très sérieusement au cours du dixneuvième siècle; à plusieurs reprises, l’archevêché de Paris s’en montra publiquement préoccupé. Mgr Sibour, sous le second Empire, jugeait nécessaire un remaniement des circonscriptions ecclésiastiques et formait le projet de fonder, dans la plupart des quartiers populeux, des chapelles vicariales de secours ; Mgr Darboy écrivait à son tour que les deux principales raisons de l'indifférence religieuse des faubourgs excentriques étaient l'extension démesurée des paroisses et la difficulté d’atteindre la population flottante.

Mais la vitesse des besoins, la vitesse du mal luimême, dépassaient celle des remèdes ; à mesure

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