Mandement de Mgr Sibour, 30 janvier
5. DARBOY, Sialistique religieuse du diocèse de Paris. (Paris, Moriot, 1856.)
que se couvraient de bâtisses des terrains autrefois nus, le sol des âmes, trop souvent, tombait en friche, L'OEuvre des Missions diocésaines, fondée en 1886 par le cardinal Richard sous la direction de M. l'abbé de Gibergues, réussissait, en vingt ans, grâce aux prédications vagabondes qu'elle éparpillait dans les lointaines églises de faubourgs, à ramener à l’église 40.000 âmes à peu près; mais en vingt ans, la population parisienne se grossit d’un contingent singulièrement plus nombreux; et c’est ainsi qu'un apostolat vraiment admirable semblait défié jusque dans ses indéniables succès, par le flot incessant, et toujours montant, des détresses spirituelles nouvelles. Au début du vingtième siècle, par exemple, une paroisse faubourienne, Notre-Dame de Clignancourt, encadrait, si l’on en croit les statistiques, 121.000 âmes ;on en comptait 96.00osur le territoire de Sainte- Marguerite, 90.000 sur celui de Saint-Ambroise, 83.000 sur celui de Saint-Pierre de Montrouge. Dans 38 paroisses la proportion du chiffre des prêtres au chiffre des habitants était notoirement insuffisante, puisqu'il n’y avait qu’un prêtre pour cinq millefidèles. Saint-Thomas d'Aquin, avec ses 8 prêtres s’occupant de 14.000 âmes, Saint-Sulpice avec 17 prêtres préposés à 38.000 âmes étaient des paroisses priviléglées, et ces heureuses et rares exceptions mettaient en un relief encore plus cru l’attristante disette d’un quartier comme Clignancourt;si, dans celte immense paroisse, si dense et si lointaine, les prêtres s'étaient partagé leur vaste troupeau, chacun aurait eu dans son lot, pour lui tout seul, 15.000 âmes environ *.
1. Nous empruntons ces divers chiffres à la série des rapports annuels sur l'œuvre des Chapelles de secours.
Insuffisance du nombre des paroisses par rapport au chiffre de la population : tel était le premier péril. Là où Paris a une paroisse, écrivait M. le comte d'Haussonville, Cambrai en a 7 ou 8, Lyon en a 10 ou 12. On pouvait d’ailleurs noter à Vienne, à Munich, à Budapest, le même malaise qu’à Paris; mais pour trouver des terrains où l'épanouissement des centres d'apostolat catholique coïncidât scrupuleusement avec l'expansion débordante des masses humaines, il suffisait d'aller à Londres,à Glasgow, à Liverpool, à Birmingham, ou bien à Cologne, ou, mieux encore, de se tourner vers les États-Unis, où l’on comptait 11.186 paroisses ou missions avec églises pour 11.887.317 catholiques, c'est-à-dire une église, en moyenne, pour un peu plus de 1.000 catholiques, et où les rares paroisses urbaines qui comptent 10.000 fidèles n'élaient que des exceptions jugées fâcheuses. Insuffisance du nombre des prêtres, dans chaque paroisse, par rapport au nombre des fidèles : c'était là le second péril, qui apparaissait dans tout son relief lorsqu'on songeait qu’à Anvers il ya un prêtre pour 500 âmes, à New-York un pour 1.500, à Lille un pour 2.500, à Lyon un pour 3.600.
La loi de 1901, qui se piqua de proclamer la liberté des associations, anéantit celle des congrégations : quelques sources vives, auxquelles, en dehors des cadres paroissiaux, pouvaient s'abreuver des milliers d'âmes, furent taries. On parla beaucoup à cette époque, dans les cercles officiels, d'un antagonisme occulte entre le clergé séculieret le clergé régulier; et certains hommes politiques, en frappant les religieux, aspirèrent à se donner l'air de venger les curés. En réalité, dans plusieurs coins de [a périphérie, les
congrégations d'hommes avaient créé des centres d'évangélisation qui ne méritaient pas de porter ombrage aux clergés paroissiaux ; elles cherchaient et n'avaient pas de peine à trouver des moissons d'âmes pour lesquelles les ouvriers manquaient; et le fait même qu'après la dispersion des religieux certaines de leurs chapelles furent affectées à l’installation de services paroissiaux supplémentaires ou même de paroisses nouvelles témoigne que les conorégations, dans la mesure de leurs forces et de leurs moyens, s'élalent essayées à combler certains vides sur la carte spirituelle du grand Paris.
Une autre loi, modifiant le régime des pompes funèbres, eut pour résullat d'enlever aux paroisses pauvres du diocèse une somme lotale de 1.200.000 francs. La volonté souveraine du législateur opérait ainsi deux fortes brèches, l’une dans les rangs des apôtres, l’autre dans les ressources qu’exige l'apostolat.
Et puis, après s'être piqué de débarrasser Le clergé séculier de ce qu’on appelait insolemment une « concurrence », le législateur voulut le débarrasser des liens qui l’unissaient à l’État; il lui dit : «Je ne te connais plus, tu es libre », et le jeta nu sur la terre nue. C'était en 1905 : un archevêque presque nonagénaire, le cardinal Richard, gouvernait alors le diocèse de Paris. On aurait pu croire que l'Église appauvrie allait restreindre ses dépenses, limiter ses postes d'occupation, faire l'économie de certaines paroisses; mais, tout au contraire, la séparation de l'Église et de l’État marqua pour le diocèse le début d’une vitalité nouvelle. L'Église de Paris, uniquement soutenue par la générosité des fidèles, s'est montrée,
dans les six dernières années, plus entreprenante, plus créatrice, plus conquérante qu'elle ne l'avait été durant les moments mêmes du régime concordataire où elle avait eu pour elle l'appui du pou- VOIT.
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On avait, dans les vingt dernières années de ce régime, sans aucune subvention de l'État et en se heurtant, même, à certaines difficultés légales, créé, çà et là, quelques chapelles de secours : le cardinal Richard estimait — ce fut l'une des pensées suprêmes de son épiscopat — que la multiplication de pareilles chapelles, leur transformation en paroisses nouvelles, était la tâche urgente du prochain avenir. « Nous ne cesserons de le répéter, proclamait-il en 1905, le diocèse de Paris est un pays de missions. Nous donnons pour l’œuvre de la Propagalion de la Foi, et, d’une façon générale, pour la conversion des infidèles, et nous avons raison, car 1l n’y a rien de plus grand aux yeux de Dieu que le salut des âmes. Mais n'ont-1ls pas une âme, ces ouvriers des faubourgs de Paris ? Tandis que Paris répand ses trésors sur l'univers entier pour toutes les œuvres de charité, d'humanité, de religion, il oublie qu'il est le plus misérable, au point de vue des secours de la religion. »
Au moment même où Mgr Amette, coadjuteur puis successeur du cardinal, acceptait ce legs de misères et de responsabilités, un vicaire parisien, M. l'abbé
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Raffin, eut la courageuse idée d'illustrer la situation du diocèse en dressant la statistique des enterrements religieux el civils de 1883 à 1903 *. Il constats que durant cette période de vingt ans le chiffre des cortèges civils s'était élevé à 225.395, soit, en moyenne, à 10.000 par an. La mort enlève à Paris, bon an mal an, 53.000 habilants; sur ces 53.000, 10.000 à peu près mouralent sans qu'aucun prêtre bénit leur dépouille. Il y avait, d’ailleurs, des fluctuations; l’on avait vu, en 1884, les funérailles civiles atteindre, à Paris, une proportion de 23 p. 100; puis la courbe avait fléchi, jusqu'à ce qu'elle remontât, entre 1901 et 1903, vers le chiffre de 20 p. 100. Confrontez ces dates, 188/ et 1901 : c'étaient deux instants où l'esprit de persécution religieuse avait âprement soufflé, où l’anticléricalisme agressif avait, dans certaines sphères, exercé l'attrait d’une mode ou l'influence d’une intimidation. Allant plus avant, la statistique constatait que c'était surtout parmi les pauvres que les enterrements civilsétaientnombreux. Par exemple, en 1888, dans les cinq classes funéraires les plus coûteuses, le chiffre des cérémonies purement civiles ne dépassait pas 4 à 5 p. 100, et tout au contraire, dans le monde ouvrier, elles atteignaient 25 à 30 p. 100. Une légère modification des chiffres était lentement survenue. On constatait qu'au début du vingtième siècleellesétaientun peu moinsnombreuses chez les pauvres; et ce dernier phénomène était peutêtre la récompense de l'effort d'action populaire déjà tenté, dans les dernières années du dix-neuvième
1. RAFFIN, la Carte religieuse de Paris (extrait de la Réforme sociale, 1905). Paris, Lecoffre.
siècle, par certaines initialives sacerdotales. Mais dans l’ensemble, ce qu'il fallait conclure, c’est qué, malgré la gratuité accordée par l'Église pour les services funèbres des indigents, cette moyenne annuelle de 10.000 enterrements civils, dont s’attristent à Paris les âmes religieuses, était fournie, surtout, par les classes peu aisées. On pouvait incriminer en quelque mesure l'administration des hôpitaux ; un üers des Parisiens y meurent; les secours religieux ne peuvent être proposés par l’aumônier que si l’'agonisant les demande; le défunt, même réconcilié avec Dieu, risque parfois d’être enterré civilement si la famille n'est là pour intervenir : ainsi l'exige une notion tout abstraite de la liberté du malade, qui barricade les avenues entre son âme et Dieu. Mais la suspicion des administrations hospitalières à l’endroit des influences religieuses n’est pas le seul moüf du grand nombre des enterrements civils; à côté des pauvres que l’on écarte de Dieu, il y en a d’autres, très nombreux, qui s’en écartent ou qui même, faute d’une église proche, ne furent jamais vraiment proches de lui; et la statistique alarmante des nombreuses bières sur lesquelles faisait défaut le signe de la rédemption confirmait en quelque mesure le cri d'appel que poussait dès 1899 un prêtre des faubourgs, M. l'abbé Boyreau, invitant les catholiques à s'occuper de cette Chine qui entoure Paris et qui compte près de 2 milions d'habitants. « Ce serait manquer de foi, insistait M. l'abbé Boyreau, que de dire : il n’y a rien à faire. Z/ y a tout à faire. »
Oui, tout à faire. Mais l’histoire même de la paroisse Notre-Dame-du-Rosaire, créée l'été dernier sous la direction de M. l'abbé Boyreau, peut être considérée comme un exemple type, attestant qu’en peu d'années on peut faire beaucoup, sinon tout.
Voilà vingt-cinq ans que tout au bout du faubourg de Plaisance, une vieille demoiselle, distributrice des aumônes du cardinal Richard, commençait d’entretenir du Christ toute une population de petits gamins, qui croupissaient, à demi nus, dans la boue des ruisseaux. « Ceux quiont connu le Plaisance d’alors, écrit M. Paul Bourget, le représentent comme un campement de sauvages, inférieurs aux peuplades d'Afrique et d’Océanie. Celles-ci ont gardé une vague notion d’un Être suprème, au lieu que les sauvages de Paris semblent avoir perdu même cette faculté de l'étonnement et de l’épouvante devant le mystère du danger, de la douleur et de la mort. » Teile était la barbarie contre laquelle Mlle Acher entreprit de lutter. Avec quelques sous, elle loua une soupente, où jusque-là les hommes du quartier s'étaient enivrés; cette soupente devint, dans Plaiïsance, le berceau de l'Évangile. Avant même d’attendre que l'odeur de l'alcool s’en fût allée, Mile Acher clouait un Christ sur le mur enfumé; elle attrait
1. Voir FRANÇoiIs VEUILLOT, Apos/olal social : les œuvres du Rosaire au faubourg de Plaisance (Paris, Lecoffre, 1903) et le rapport du comte Félix de Vogüé, en 1911, sur les œuvres du Rosaire.
les enfants; sous l'œil du Christ, elle leur apprenait à lire, et puis elle les habituait à faire, de temps à autre, une course de 2 kilomètres, pour entrer dans une église. Elle était 4llée très loin vers le curé; à son tour, de très loin, le curé vint vers elle. Dans la soupente que Mlle Acher avait transformée en une rudimentaire salle d'école, une pierre consacrée fut apportée; des messes s’y murmurèrent. C'était nouveau, la messe, dans ce quartier-là. Au bout de deux ans, pour ceux qu'attirait cette nouveauté, l'étrange sanctuaire était trop petit : par les soins de M. l'abbé Soulange-Bodin, une chapelle s'éleva sous le patronage de Notre-Dame-du-Rosaire.
Elle fut tout de suite un centre d'œuvres sociales. Avec ces premières ébauches d'action religieuse coïncida toute une série d'initiatives économiques; les moines des temps mérovingiens, qui civilisaient en même temps qu'ils baptisaient, reconnaîtraient, dans l’action apostolique dont ce faubourg fut l'objet, un héritage de leurs leçons. Car à l’ombre du clocher qui pendant vingt ans fut à peine perceptible s’épanouirent une école ménagère, où fréquentent 80 jeunes filles, une école professionnelle de couture qui en reçoit 40 autres, un secrétariat du peuple où l'on donne des consultations juridiques, un atelier d'apprentissage de serruriers et d’ajusteurs-mécaniciens où 25 jeunes gens reçoivent une sérieuse instruction technique, puis un cercle de jeunes gens qui compte 180 membres, un cercle d'hommes qui en compte 350, et 3 patronages qui groupent 1.090 enfants. Toutes ces œuvres d'éducation familiale et professionnelle furent la création de l'abbé Boyreau; elles formèrent comme une cité paroissiale, avant
que la paroisse ne fût régulièrement constituée, Cinq prêtres vivant autour de lui en communauté suffisaient pour présider à ces diverses éclosions. Les autels où Dieu descendait n'étaient encore que des autels provisoires, etdéjasurgissaient, comme assises de la future paroisse, ces institutions très variées, très ingénieusement concertées, que tout le quartier de Plaisance, aujourd’hui, considère comme un élément essentiel de bien-être et comme un gage de relèvement. Et puis, lorsque furent installés, sous le patronage d’une humble chapelle, tous les divers services nécessaires à une population ouvrière, services scolaires, hospitaliers, professionnels, l’humble chapelle, en juin 1911, devint église; l'heure était venue pour qu'à son tour Dieu fût bien logé. Et les prêtres zélés qui, pour atténuer au plus tôt la détresse des hommes, avaient patiemment prolongé la détresse du culte, se rappelleront toujours avec émoi cette héroïque période de fondation, dont l’histoire pourrait porler en épigraphe ces mots de Bossuet : « Jamais Dieu ne s’est tenu mieux servi que lorsqu'on lui sacrifiait dans des cachots, et que l'humilité et la foi faisaient tout l'ornement de ses temples. »
Voilà l’histoire qui, sous des formes diverses, s’est reproduite, en ces dernières années, dans plus de vingt points de Paris ou de la banlieue. Le mot de l'abbé de Broglie, signalant, en 1892, l'absence presque complète de pratique religieuse dans les faubourgs ‘, cesse d’être vrai à mesure que des clochers y pointent. On commence misérablement; et
1. DE BRoGLIE, le Présent et l'avenir du catholicisme en France, p. 221. (Paris, Plon, 1892.)
puis les ressources viennent; une partie des fonds du denier du culte recueillis dans les paroisses riches sont affectés à cette évangélisation des quartiers pauvres; et puis, à peu près du même pas que les ressources, tantôt plus vite, tantôt plus lentement, surviennent les âmes.
La paroisse actuelle de Sainte-Geneviève des Grandes Carrières, dont le curé, M. l'abbé Henri Garnier, vient de tomber sous une balle meurtrière, eut son berceau, en 1892, dans une chapelle improvisée où la première messe eut quatre spectateurs. Il a suffi de moins de quinze ans pour que les sept messes dominicales célébrées dans l'église neuve, devenue centre paroissial, rassembiassent plus de 3.000 assistants.
On avait tout doucement laissé s’amasser, là où s’étendait jadis la forêt de Bondy, 20.000 êtres humains qui n'avaient pas d'église; et leur agglomération soudaine, baptisée du nom de Pavillons-sous- Bois, se trouvait être la commune de la Seine où les familles avaient le plus d'enfants. Au lendemain de la séparation, un groupe d'œuvres sociales y fut installé par un jeune prêtre; il immolait le Christ sur un autel de fortune dressé dans sa salle à manger; et voici qu'en septembre 1911 l'archevêque y vient inaugurer l’église paroissiale, centre de secours en même temps que de prières, ainsi qu'en témoignent chaque mois, publiés dans le Bulletin paroissial, les comptes ouverts par le curé chez chaque fournisseur du pays, pour venir en aide aux plus pauvres des fidèles.
À Ivry-Port, le long de la Seine, une chapelle en bois, élevée dans un terrain vague par un prêtre
à lies CC an à de
formé à Plaisance, fut l’origine d'une paroisse; les inondations de la Seine amenèrent ce curé à jouer le rôle de sauveteur; on lui permet désormais de se faire pêcheur d'hommes, et c’est dans la boue parfois qu’il faut pêcher, mais la pêche est toujours bonne.
L'énumération pourrait continuer ; de campements en campements, nous pourrions suivre l'Église parisienne rajeunie. Ses campements sont des fondations : là où elle campe, elle reste. Elle s’érige, tout de suite, en puissance d’opinion; la paroisse neuve, parfois même la chapelle de secours, ont leur Bulletin hebdomadaire ou mensuel, qui donne au quartier des détails qu’on ne trouve nulle part ailleurs : mention des familles qui se fondent, mention des âmes qui vinrent au baptême, ou des corps qui, passant par l’église, s’en furent au cimetière, nouvelles du catéchisme, nouvelles des progrès de Dieu, ce patient conquérant. La vie de la jeune chrétienté, à mesure qu'elle s'éveille et qu'elle prend conscience d'elle-même, trouve un écho dans ces Bulletins, parés parfois d’un titre pittoresque. J’en sais qui s'appellent : Noire Clocher, le Rayon, le Javelof, le Soc, petits messagers très allègres, très court vêtus, très familiers et très populaires, de tout ce qui se passe de perceptible entre les âmes et Dieu. Les vieilles paroisses, aussi, commencent à se donner ces organes, qui développent le sens de la solidarité paroissiale et qui, disposant de certaines facilités d'accès refusées au curé lui-même, s’en vont rappeler au commun des gens, indiscrètement, importunément, que la vie de l'Église vaut la peine d’être suivie et vécue.
L'exemple de Plaisance, où ce fut une laïque qui
commença l'évangélisation, n’est pas unique. L'œuvre de la Mie de Pain, créée il y a 20 ans par un entreprenant homme d'œuvres, M. Paulin Enfert, pour l'indigent quartier des Malmaisons, donna le branle à un mouvement religieux et social dont le résultat définitif fut, en 1910, la création de la paroisse Saint-Hippolyte. Les œuvres ouvrières fondées par M. Houdard pour les pauvres gens de Clichy furent, dans toute la force du terme, des défrichages, auquels, là aussi, l’action du prêtre succéda.
C'est là, sans conteste, un des plus attachants phénomènes de la vitalité religieuse de Paris : les laïques frayant les voies aux prêtres, créant des centres d'assistance qui deviennent ensuite des centres de culte, jetant des germes qui plus tard seront des paroisses, dépassant et débordant, sous l'impulsion de leur zèle, les cadres existants, et s’en allant tracer l’ébauche d’autres cadres, où l'Église enseignante, où l'Église organisée, vient elle-même plus tard prendre place. Ainsi que parfois, dans les continents inconnus, les explorateurs précédèrent les missionnaires, ainsi l'on vit, dans cette Zerra incognita qui tout autour de Paris se peuplait et s’élargissait, des laïques, hommes ou femmes, se glisser en colons, arborant, dans des réduits d’abord aussi pauvres que les réduits où vivaient leurs auditeurs, l'image du Christ oublié; et lorsque cette image a commencé de resplendir un peu dans les âmes, alors, mais alors seulement, une église surgit, qui, de son ombre rayonnante, plane sur le quartier.
Les pierres de l’église ne s'alignent en façade que lorsque ces autres pierres, les âmes, dégrossies d’abord par d'aventureux laïques, ont fini d'être
taillées par l’experte main du prêtre. Quand dans un faubourg de Paris le Christ acquiert pignon sur rue, c'est qu'il a déjà de vraies attaches dans de nombreuses consciences. Aïnsi va s’accentuant le contrasteentrenos grandes villes etheaucoup de nos campagnes ; tandis que dans nos campagnes les vieilles églises, mûrement construites par la lenteur des siècles, étendent sur de vrais déserts spirituels un règne qui semble abdiquer à demi, on trouve, dans les faubourgs de Paris, des populations qui attendent l’église neuve, qui en sont impatientes et qui en sont dignes, des chrétientés qui sont constituées avant d’être abritées, des vies intérieures qui éclosent, et qui se développent, se réchauffent entre elles, fraternisent au nom du Christ, et possèdent déjà le Christ au milieu d'elles, avant que le quartier qui les groupe et les cache ne voie s'installer un sanctuaire; et tandis que, de çà de là, dans certains cantons où le curé de village n'a plus de fidèles, on se demande s'il ne conviendrait pas d'abandonner pour un temps les petites paroisses rurales, devenues peut-être des postes inféconds, et de grouper les prêtres au chef-lieu de canton, en missions organisées, voici qu'au contraire Paris réclame et mérite la multiplication des lieux de culte, qui assureront une proximité plus fréquente entre Dieu et le peuple.
Avec la façon dont elles se préparent, s'organisent, se complètent, ces chapelles ainsi fondées sont de véritables foyers de culture pour les populations au milieu desquelles elles surgissent. L'OEuvre des chapelles de secours, c’est à proprement parler la civilisation en marche. Chaque année, l’archevêché de Paris, pour faire scander devant les bienfaiteurs de
l'œuvre l'étape parcourue, fait appel à la parole d'un représentant de la haute culture nationale, membre de l’Académie française ou de l’Institut. Les bilans annuels de ces empiètements constants de l'Église sur la barbarie sont signés ainsi de noms illustres, de François Coppée ou du comte de Mun, du comte d'Haussonville ou de M. Thureau-Dangin, de M. Etienne Lamy ou de M. Paul Bourget, et la suite de ces rapports, figurant à leur date dans l’histoire du diocèse de Paris, attestera comment au vingtième siècle, dans un Paris périphérique que beaucoup de Parisiens ignorent, la lumière recommença de luire parmi les ténèbres, et comment les ténèbres commencèrent de la comprendre. Ce sera l'honneur de l’épiscopat du cardinal Amette, ‘d’avoir travaillé, d’une façon constante, pour approprier aux exigences d’une ville « tentaculaire » les conditions de l’apostolat, d’avoir su comprendre — pour appliquer encore cette expression belge — que l’apostolat, lui aussi, doit être tentaculaire, qu'il doit savoir se déranger, se déplacer, déménager, se transplanter, conformer son allure à l'allure mobile et nomade des populations industrielles modernes et projeler ses avant-postes, enfin, partout où elles projettent les leurs. La Bible raconte qu'Élisée, s'étendant de tout son long sur le jeune homme qu'il voulait rendre à la vie, semblait modeler son propre corps sur cet autre corps qu’il s'agissait de ranimer : comme ce jeune homme, les masses contemporaines attendent le retour de la vie, et comme Élisée l'Église se courbe sur elles, s'adapte à elles, aspire à les couvrir, à les ombrager, à faire coïncider avec leur champ d'occupation le champ de rayonnement de la Croix. Tout en