Revue internationale de V enseignement, 1001, II, p
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dans âion égoïsme. Si, par contre, c'est seulement par ma libre collaboration que la solidarité peut enfin passer du domaine du possible dans le domaine du réel, présentez-la-moi, non comme un fait, mais comme un idéal qu'il vous faut alors légitimer moralement, dont vous êtes tenu de me démontrer, par une autre voie, que je suis obligé d'y suspendre ma volonté, d'y travailler de toute mon énergie et de tout mon cœur; car si vous vous reconnaissez impuissant à me fournir la démonstration que je réclame, je me sépare de vous, je refuse de sacrifier mes intérêts immédiats à de lointaines chimères *. »
Uniquement préoccupé des relations de Tindividu avec l'ensemble du corps social, le solidarisme est sans autorité pour faire prévaloir l'idée de justice dans les rapports personnels entre individus.
Ainsi le solidarisme achoppe devant l'écueil habituel où viennent se heurter toutes les morales fondées sur l'intérêt; et l'homme ne trouve pas, dans le solidarisme même, des raisons décisives de pratiquer à l'endroit du corps social le devoir de solidarité.
Par surcroît — et c'est là une autre lacune — le solidarisme est impuissant à offrir les éléments d'une morale régissant les rapports personnels entre les individus.
De quoi nous parlent les solidaristes ? Exclusivement et uniquement, de nos relations avec Tensemble du corps social, et des charges que chacun de nous doit accepter en vue du relèvement ou du soulagement légal des déshérités de la vie. Ce n'est là, en définitive, qu'un paragraphe dans la série de nos
1. Revue politique et parlementaire ^ septembre 1901, p. ô8ô.
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devoirs envers autrui. Le solidarisme ne nous enseigne rien et ne nous commande rien au sujet des rapports d'homme à homme. De quels arguments feraitil parade pour nous interdire de traiter le travailleur comme un outil et d'exploiter, au sens cruel du mot, la faiblesse de Tindigence ? Tout au plus les solidarjstes pourront-ils nous conseiller de veiller aux conditions hygiéniques des logements ouvriers, de peur que, par contagion, les germes morbides qui s'y développeraient ne contaminent les quartiers voisins. Mais lorsqu'il s'agit de concerter un contrat de travail avec un être infortuné que sa situation économique contraint de tout subir, lorsque l'employeur se sent investi d'une souveraineté absolue, il n'y a d'autre frein, pour contenir les excès de cette souveraineté, que l'esprit de fraternité chrétienne, qui lui montre dans ce pauvre un € prochain >, un semblable, un égal. Libre au solidarisme d'adresser des appels, souvent très éloquents, à la conscience collective du corps social ; mais en vain demanderions-nous à celte doctrine une règle complète d'action, pour guider la conscience de l'individu dans ses rapports avec les autres individus. L'idée de justice est comme dépaysée dans le solidarisme ; elle n'y trouve pas de racine.
Enfin le solidarisme, de son propre aveu, a une portée moindre que Fidée chrétienne de charité.
Mais un autre malaise attend les solidaristes : il y a sous leur ciel quelque chose d'aride ; la charité manque ^ En ramenant leur idéal au paiement
1. € La solidarité, dit M. Gabriel Tarde, a pour certains esprits le précieux avantage d'être la charité laïcisée. A ce point de vue, nous ne gagnons rien au change, et nous n'avons fait
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d'une dette, ils s'imaginent le préciser, et ne font que le rétrécir. Il y a plus d'au*delà, plus d'horizons, plus d'épanouissement, dans Tâme du catholique qui, sans compter, se dépense pour ses frères, et qui, insouciant d'établir une sorte de balance entre les services que lui demande la société et ceux qu'il attend d'elle, se fait tout à tous. Pris au pied de la lettre, les ordres purement arbitraires du solidarisme ne peuvent commander qu'un don partiel de l'être ; mais quant aux donations pléniëres, absolues, aux donations par lesquelles on s'immole, il est impuissant à les faire comprendre, incapable de les inspirer, et c'est à ces donations, pourtant, que l'histoire des gloires humaines accorde le plus de valeur.
Il semble que M. Léon Bourgeois ait exactement senti cette sorte d'essoufflement du solidarisme, lorsqu'il disait, au Congrès de 1900, que € la fraternité sera toujours le complément nécessaire de toute formule sociale vraiment humaine ^ > Il y avait, dans ces paroles, je ne sais quel appel évasif du solidarisme à l'idée chrétienne de fraternité. « Le domaine de l'amour et de la charité, reprenait* ailleurs M. Léon Bourgeois, ne sera pas diminué par l'idée de solidarité, car il est infini, il y aura toujours du bien, toujours plus de bien à faire '. > Ainsi, au delà des exigences limitées que le solidarisme se croit en mesure de faire prévaloir, il reste place pour un surcroît, pour un superflu, pour un sentiment qui, suivant le mot de M. Gide, «nous pousse à donner à nos
que substituer un mot juridique et froid à un mot tout imprégné de tendresse humaine. » Et U ajoute que la solidarité doit être conçue plutôt comme la charité mutualisée, celle qui fait sentir aux hommes qu'ils ont des devoirs réciproques.»(D'£ichthaï et Brunot, op. cit., p. 141.)