‹ Autour du catholicisme social (volume 2)Chapitre 15 sur 99 · DE FRATERNITÉ · texte numérisé non relu

DE FRATERNITÉ

En disant dans sa prière : Pater noster^ adveniat regnum taum, le chrétien s'associe à tous ses frères, fils du môme père, pour réclamer le règne de la paternité divine, c'est-à-dire la réalisation de la fraternité humaine, et pour promettre, personnellement, de travailler à celte réalisation ; c'est la grande originalité morale du christianisme S

1. Dans l'ouvrage considérable où le cardinal Vives a rassemblé tous les écrits des Pères et des docteurs sur le Pater (Expositio in orationem Dominicamjuxta traditionem patristicam et theologicam, Rome (impr. Saint-Joseph\ 1903), il est intéressant d'observer comment beaucoup d'entre eux expliquent l'obligation que le Christ nous a faite dédire : Pater noster^ non Pater mens, et comment le catholicisme social se

SOLIDARISME ET CHRISTIANISME 21

Avant le christianisme, lorsque Pindividu humain voulait entrer en rapport avecie souverain bien et communier avec quelque parcelle de divin, il s'isolait le plus possible du reste de l'humanité, il la méprisait, il l'oubliait ; il s'érigeait très au-dessus du reste des hommes, pour se mieux complaire dans sa propre bonté et dans sa propre vertu. Qu'on se rappelle l'attitude de Marc-Aurèle; qu'on se rappelle son altier dédain à Tendroit de < ces hommes qui tuent, qui massacrent, qui maudissent, et qui n'empêchent pas son âme de rester pure, sage, modérée, juste *. > Parmi tous les représentants de la sagesse antique, il n'en est pas auquel la pensée moderne ait prêté plus de noblesse, attribué plus de perfections, qu'à ce philosophe couronné : on nous vante même sa bonté pour les autres hommes. Bonté singulièrement distante, en vérité, puisqu'elle trouvait je ne sais quel noble amusement dans le contraste entre la propre conscience qu'elle avait d'ellemême et la méchanceté des autres êtres humains I La sagesse antique n'a jamais compris que les hommes sont « membres les uns des autres » ; elle considérait la contemplation du divin comme la jouissance personnelle d'une élite, la proximité du divin comme un rare privilège individuel. Au contraire, le Dieu des chrétiens est, avant tout, le Père commun, c'est là son caractère souverain ; c'est en tant que membres de la famille humaine, en tant que frères de la foule immense des âmes, que nous sommes autorisés à l'appeler du nom de père ; il y a un élan d'altruisme, une affirmation bien nette de la fraternité humaine, dans la première parole : Noire père, par laquelle nous l'invoquons ; et volontiers dirions-

trouve d'accord avec toute la tradition lorsqu'il met en relief, 81 nous osons ainsi dire, Tesprit d'altruisme qui inspire la grande prière chétienne.

1. Cf. Fouillée, iicruc des Deux-Mondes, 15 juillet 1901, p. 390.

22 SOLIDARISME ET CHRISTIANISME

nous, à la faveur d'un mot de Pascal, que ce n'est pas seulement à Topinion humaine que le moi est haïssable, mais aussi; mais surtout, au Dieu des chrétiens.

Le règne de Dieu et la réalisation de la fraternité humaine.

Entendue au sens chrétien, la paternité divine ne régnera véritablement ici-bas, d'une façon effective, que lorsque les relations des hommes entre eux seront régies par l'esprit fraternel. Le même message du Christ apprit aux hommes que Dieu était leur père et qu'entre eux ils étaient frères : ces deux révélations complétèrent et surélevèrent la dignité et rharmonie de la famille humaine. La fraternité, ainsi révélée, est, si Ton peut dire, un fait d'ordre métaphysique : à regarder la société, où il y a des vainqueurs et des vaincus, des riches et des pauvres, des puissants et des humbles, on aurait peine à induire que les hommes sont frères ; et tandis que le Sermon sur la Montagne leur commande de s'aimer, Texpérience, bien souvent, répond qu'ils ne s'aiment pas.

Préparer ici-bas l'avènement du règne divin, c'est travailler, d'un labeur continu, pour que les hommes, définis frères par la parole d'En-Haut, se traitent réciproquement comme des frères ; c'est faire effort pour assurer à la fraternité, proclamée par le dogme, une sanction dans la conduite individuelle et dans l'organisation des rapports sociaux. Voilà dix-neuf siècles qu'en murmurant les mots : Adveniat regnum tuum ! les âmes ardentes soupirent, avec une impatience pareille à celle de l'antique messianisme, vers le jour où un simple coup d'œil jeté sur la vie des hommes indiquerait à l'observateur qu'ils sont frères. Ce jour est lointain,il est môme inaccessible;

SOLIDARISME ET CHRISTIANISME 23

mais en priant Dieu pour que son règne arrive, nous lui demandons d'accroître, parmi nous, la puissance et la fécondité de l'esprit fraternel.

Les catholiques qui, dans leurs oraisons, convoquent Dieu à régner, n'ont rien de commun avec les millénaristes qui croyaient à Tinstallation de je ne sais quel trône divin sur je ne sais quel monde en ruines. La conception catholique n'implique ni le détachement à l'endroit du progrès terrestre, ni une espérance passive dans la fin prochaine des choses créées, mais, tout au contraire, une bonne volonté quotidienne d'améliorer, ici-bas et dans le temps présent, Pétat social et la moralité sociale. Car le règne de Dieu ne s'approchera de nous que si, de notre côté, nous nous approchons de lui ; et c'est par Tépanouissement de plus en plus généreux de l'esprit de fraternité, c'est en faisant de la fraternité, qui est une donnée de l'enseignement divin, une loi de nos actions propres et une loi des relations humaines, que nous servirons, tout à la fois, la royauté divine et le progrès humain.

Le règne de Dieu et le progrès humain.

Rayonnement de la fraternité, règne de Dieu, progrès humain, ce sont donc là, en quelque façon, des termes synonymes; et la foi catholique serait plus en honneur parmi beaucoup de nos contemporains, s'ils consentaient à se rendre compte de l'identité de ces diverses notions. L'effort même que font les chrétiens — ou que du moins la foi leur impose de faire — en vue de l'avènement du règne de Dieu, est, tout en même temps, un élan vers le progrès. Ce n'est pas une humanité stagnante que celle qui, chaque soir et chaque matin, dit à Dieu dans sa prière : « Que

24 SOLIDARISME ET CHRISTIANISME

votre règne arrive. > C'est, au contraire, une humanité en marche, perpétuellement attirée par un idéal toujours plus haut et toujours plus exigeant,une humanité sans cesse impatiente du mieux et sans cesse confiante dans la proximité de ce mieux, jamais satisfaite mais jamais désespérée. Dans ces trois mots : Adveniat regnum tunm^ vous trouvez enclos, tout ensemble, un acte de foi au progrès et un acte de dévouement au progrès.

L'homme qui récite les phrases du Pater Noster comme si, spontanément, à mesure que ses lèvres les égrènent, elles se formulaient dans son âme, enrichit avec toute l'ampleur de son imagination et précise avec toute la rigueur de sa conscience le second verset de cette prière, qui appelle le règne de Dieu. Un vaste champ de progrès social s'ouvre à son regard, et la voix du devoir Tinvite à s'y dépenser : à ce prix seulement, Pinvocation du Pater cessera d'être platonique.

Services rendus par TÉglise au progrès humain .

/• Elle en assure la fixité d'orientation.

Quel que soit le caractère mystique du règne de Dieu, l'Église ne permet pas que nous abritions derrière cette expectative un indolent quiétisme. Quel que soit le caractère positif du progrès humain, elle ne permet pas qu'entre cette idée et les réalités transcendantes toute attache soit rompue. L'Église, par là, rend au progrès un double service : elle en assure la fixité d'orientation et elle en assure la perpétuité ; elle marque au progrès son but, et elle tient le progrès en haleine.

Ce n'est qu'en luttant contre les conséquences de

SOLIDARISME ET CHRISTIANISME 25

la faute originelle — en luttant, comme dit avec une demi-exactitude le langage vulgaire, contre sa propre nature — que Tindividu se perfectionne ; il en est de même de la société. Les inégalités naturelles sont un fait, et un fait cruel : l'esprit de fraternité commande et dirige la lutte^ au terme de laquelle ce fait, donné par la « nature », sera en quelque mesure corrigé et réparé par la volonté sociale. Au nom de la justice, une première victoire est remportée : ces inégalités paraissaient entraîner, comme conséquence, qu'un homme pût être l'instrument d'un autre ; mais le christianisme, en affirmant l'égale valeur essentielle, l'égale dignité, l'égale respectabilité de tous les êtres humains, donne Taffirmation primordiale qui doit présider au développement de l'humanité, et marque ainsi le sens que doit suivre ce développement. Le progrès, dès lors, est garanti contre toutes déviations. Faut-il remonter bien haut derrière nous, pour entendre l'élite pensante acclamer sans réserve, comme un progrès indiscutable, les chocs de la concurrence industrielle et, sous le couvert de la € liberté du travail >, Teffrénée liberté du capital ? Les déceptions châtièrent ces enthousiasmes ; la caravane humaine parut s'être trompée de route. C'est qu'il y a quelque* chose de périlleux, en môme temps que de glorieux, dans le déploiement de vie par lequel tout progrès s'achète; et lorsque ce déploiement de vie demeure indépendant de l'idéal chrétien, il risque d'aboutir à l'exubérante expansion d'un certain orgueil de vivre. Alors, dans la course au progrès, dégénérée en une griserie de vitesse, on voit les hommes oublier ou méconnaître la véritable destination sociale et la véritable finalité humaine qui; seules, donnent au progrès sa valeur. Ils marchent, ils marchent toujours, mais la lumière de l'Évangile étant pâlie, ils n'ont plus de

26 SOLIDABISMB ET CHKISTIANISME

sillage, plus de phare. Fiers de la « production >, comme s'ils étaient des dieux créateurs, ils attachent plus d'importance à cette production ellemême qu'au bien-être et à la dignité des agents humains qui y collaborent.

La « production >, certes, est, dans le plan divin, un facteur capital de progrès : la Genèse offre au travail de l'homme toutes les énergies de la terre, et réclame ce travail pour leur exploitation. Mais ce progrès matériel devient une sorte de contresens et déroge au plan divin, si dans la façon de le préparer et de le conduire, on viole l'esprit de fraternité, qui s'oppose à l'absolutisme d'un petit nombre sur les biens et les forces terrestres, < communes à tous quant à l'usage >.

Orienté vers Mammon et non plus vers Dieu, le progrès cesse d'apparaître bienfaisant pour les masses ; il accentue, au lieu de les corriger, les inégalités naturelles ; délibérément infidèle à l'esprit de fraternité, il fait l'effet d'une régression. La foule ne s'y trompe pas, cette foule qu'un tel progrès accable au lieu de la relever ; lors même que parfois elle blasphème,les soubresauts révolutionnaires auxquels elle s'abandonne sont un hommage inconscient et involontaire à l'idéal chrétien méconnu, et une revendication de la fraternité violée.

2» VÉglise assure la perpétuité du progrès.

En se confondant avec l'aspiration agissante vers le règne de Dieu, le progrès humain ne se préserve pas seulement de tout écart, mais aussi de toute lassitude et de toute paresse. Il n'y a pas de plus grand obstacle à la persévérance de nos efforts qu'une certaine satisfaction béate, emphatique,

SOLIDARISME ET CHRISTIANISME 27

lourdement vaniteuse ou cyniquement jouisseuse, prompte à croire que l'humanité progresse, exclusivement, par certaines trouvailles de Fintelligence et non point aussi par l'impulsion incessante du bon vouloir. Si vous déroulez, au contraire, devant la volonté humaine, la perspective d'un règne de Dieu pour lequel elle doit personnellement travailler, et si graduant les plans dans cette perspective infinie, vous vous attachez à dessiner avec plus de relief les lignes d'un programme de progrès social approprié aux opportunités présentes, la volonté humaine sera sans cesse sollicitée par une sorte d'aimant, qui, sans cesse, paraîtra reculer à mesure qu'elle-même s'avancera. Le mot célèbre : Quo non ascendant ? est permis à notre ambition, lorsque c'est vers Dieu que nous montons.

L*Évangileen main, le règne de Dieu se définit théoriquement; mais, en fait, il y a dans cet éblouissant mirage quelque chose d'inapprochable, de distant, et je ne sais quoi de provocateur aussi pour nos péchés. De là, pour l'âme croyante, une secousse et un essor : elle est certaine que le mieux existe, et certaine, en revanche, qu'il y aura toujours à faire pour le trouver, toujours à faire, surtout, pour associer au bénéfice de ce mieux les autres frères humains; elle est toujours inassouvie, et toujours optimiste ; elle sait que la vie a du prix, puisqu'il dépend de chacun de nous de rendre sa propre vie précieuse pour ses frères en devenant un agent de progrès social ; elle aime et salue, dans le mieux qu'elle entrevoit, et dans cet autre mieux, plus lointain, dont elle soupçonne l'existence sans en pouvoir pressentir l'aspect, une suite d'étapes à travers lesquelles la souveraineté divine, longuement ambitieuse, guide en vue de son propre règne les initiatives humaines ; et, jusqu'à la fin des temps, lorsque le progrès humain, aux heures d'indolence ou de découragement, aura besoin de

28 SOLIDARISME ET CHRISTIANISME

reprendre un élan, c'est dans cette série de certitudes, qui dépassent Thomme, que rhomme retrou< vera la force de se dépasser lui-même.

Page 1