‹ Autour du catholicisme social (volume 2)Chapitre 21 sur 99 · Encore moins le gros des masses ont-elles compris, jus · texte numérisé non relu

Encore moins le gros des masses ont-elles compris, jus

lient leur erreur, c'est que rhostilité notoire, affichée, delà plupart des chefs socialistes contre l'Église contraint souvent les défenseurs de l'Église à un système de luttes à outrance; et, par une sorte d'illusion d'acoustique, la foule ne perçoit que le retentissement de leurs cris de guerre antisocialistes et demeure sourde aux échos du catholicisme social.

Il nous a semblé que ces complexités et ces malentendus pouvaient rendre intéressante une analyse de l'attitude actuelle du socialisme à Tendroit de l'idée religieuse et à l'endroit de la notion d'Eglise; et de cette analyse, peut-être, se pourront dégager quelques indications de conduite.

qu'ici, ce que M. Brunetière, avec sa dialectique pressante, signifiait naguère à M. Georges Renard, au cours d'une controverse célèbre {Petite République, 27 mars, 3 et 10 avril 1904) : € Dans la mesure où le socialisme est Tardentc sympathie pour les humbles, misericordia super turbas ; dans la mesure où ce qu'il s'efforce de réduire aux moindres des conséquences qu'elle engendre, c'est Tinégalité des conditions des hommes ; dans la mesure, enfin, où son idéal est un idéal de justice à réaliser sur terre, je ne crains pas de dire que l'Évangile en est plein... Une preuve en est que le socialisme, entendu de la sorte, n*a jeté lui-même de racines profondes et ne s*est développé qu'en terre chrétienne, si je puis ainsi dire, aux époques et dans les civilisations renouvelées ou régénérées par l'esprit de l'Évangile. L'antiquité gréco-latine, la Chine, les civilisations musulmanes ont connu des révolutions sociales ; elles n'ont pas connu, elles ne connaissent pas le « socialisme ». On s'y est égorgé pour la possession du pouvoir et de la fortune, on n'y a jamais vu do « socialistes ». Et la raison en est bien simple: c'est que les idées de « liberté », d' « égalité » et de € fraternité », qui sont, pour ainsi parler, la base morale de tout « socialisme », ne sont nées à l'existence qu'avec le christianisme. » (Reproduit dans lesQuesiions actuelles, 23 avril 1904, p. 165.)

< La religion est l'opium du peuple, écrivait Karl Marx en 1844. La suppression de la religion comme bonheur illusoire du peupleest la revendication de son bonheur réel. L'invitation à abandonner les illusions sur sa situation, c'est l'invitation à abandonner une situation, qui a besoin d'illusions. La critique de la religion est donc, en germe, la critique de la vallée des larmes dont la religion est l'aspect sacré. La critique arrache à la chaîne ses fleurs imaginaires, non pas pour que l'homme porte la chaîne sans consolation et sans fantaisie, mais pour qu'il jette la chaîne et cueille la fleur vivante *. » Ainsi la religion serait un obstacle à l'idée de réforme sociale, parce que la définition qu'elle donne de notre vie terrestre demeure très en deçà du rêve socialiste : on l'accuse de vouloir perpétuer nos larmes, par là même qu'elle les constate et les console ; elle est l'ennemie de cette joie de vivre qui sera l'épanouissement suprême de l'homme devenu Dieu, la beauté suprême de la terre devenue paradis. Mais, aux regards de Marx, c'est l'évolution historique, aussi, qui condamne la religion. < Les conditions réelles de la vie revêtent peu à peu une forme éthérée » : ainsi définit-il la genèse de l'idée religieuse. Lorsque changent les conditions réelles de la vie, la religion dont elles sont le support matériel, la religion qui n'en est en quelque sorte que r < aspect sacré >, doit s'évanouir avec l'ancien état social : capitalisme et religion, de conserve, s'en iront choir dans le gouffre du passé.

Telle est, à l'endroit de l'idée religieuse, la pure

i. Karl Marx, Critique de la. philosophie du droit de Hegel, trad. Fortin, dans Le Devenir social, septembre 1895, p. 502.

théorie marxiste : elle est en faveur, encore, auprès de quelques adeptes du socialisme révolutionnaire. M. Belfort-Bax, par exemple, de la Social Démocratie Fédération, considère « comme Tun des éléments de la propagande de parti l'explication de Torigine historique du christianisme » * ; et cela signifie, si nous comprenons bien sa pensée, qu'il faut montrer aux masses le christianisme comme le produit d'un état social transitoire, et, sous le nom d'explication historique, substituer à l'exposé des origines transcendantes de la religion une sorte d'histoire naturelle de l'idée religieuse, survenue, comme une excroissance fatale, en un certain stade de la vie matérielle de l'humanité.

On saisit ainsi le point de départ de l'irréligion socialiste : elle n'est ni la créatrice ni la résultante d'une économie politique nouvelle ; elle résulte d'une philosophie matérialiste, commune, remarquons-le, à beaucoup de membres des classes dirigeantes en même temps qu'à Marx ou à M. Belfort-Bax. M. Yves Guyot professe le matérialisme en môme temps que l'antisocialisme *, et l'on pourrait aisément prouver qu'entre son matérialisme et les arguments dont il étaie son économie libérale, il y a une connexion réelle, et que ce < libéralisme », lorsqu'il dépouille toute pudeur, traite l'agent humain, le travailleur humain, comme une matière. Et tandis que, pour reconnaître si la théorie marxiste de la plus-value est ou non correspondante à la vérité des faits, il importe peu de professer ou de ne point professer le matéria* lisme historique de Marx, on pourrait au contraire soutenir que les systèmes « libéraux », dans lesquels l'homme devient une chose, sont l'épanouissement

Page 1