‹ Autour du catholicisme social (volume 2)Chapitre 24 sur 99 · Mouvement socialiste, i*' novembre 1902, p · texte numérisé non relu

Mouvement socialiste, i*' novembre 1902, p

MM. Bebel et Vollmar observent cette contenance, c'est parce que la théorie de la religion, dans Tensemble du système marxiste, n'a nullement la valeur d*une pierre d'angle, ni même d*un contrefort, mais seulement d'une addition postiche.

Telle quelle, d'ailleurs, cette théorie, au regard de certains penseurs socialistes, commence de paraître surannée. Il faut lire à ce sujet, dans le Mouve^ ment socialiste du 1®'' janvier 1903, une lettre de M. le pasteur Goehre *. Le matérialisme vulgaire, explique-t-il en substance, est aujourd'hui abandonné. « La théorie du parallélisme psycho-physique l'a remplacé : on rend au monde spirituel la même réalité, la même valeur, qu'au monde matériel. Dès lors, la religion n'est plus un simple fantôme, mais une manifestation spirituelle. > Et M. Goehre continue : «Cette nouvelle conception a une importance particulière. On a toujours maintenu, dans le programme du parti socialiste, que la religion était une affaire privée. Mais comme, en vertu de la tradition, on continuait à voir dans la religion une simple création de l'imagination, nos adversaires pouvaient remarquer fort justement que cet article du pro^ gramme constituait au fond une contre-vérité, qu'en réalité le socialisme, par la position prétendue scientifique qu'il prenait, aboutissait et devait aboutir à l'abolition de toute religion. Cette objection tombe complètement si l'on s'attache à cette nouvelle con-f peption de la philosophie moderne. Le droit à la religion est ainsi pleinement reconnu, et Tarticle du programme déclarant que la religion est affaire privée) en acquiert une nouvelle profondeur, une signification bien établie. »

1. Mouvement socialiste, !•» janvier 1903, p. 39-42. Voir sur Tancienne activité sociologique, du pasteur Goehre, Goyau, L* Allemagne religieuse, le protestantisme, p. 229 et suiv. (Paris, Perrin, 4* édit.)

Telles sont les conclusions de M. le pasteur Goehre; il les faut noter et retenir, comme le symptôme d'une évolution d'idées qui peut s'accentuer. Encore que M. Goehre, depuis quelque temps, n'appartienne plus au parti socialiste allemand, il semble que cette conception nouvelle de la religion, telle qu'elle résulte des philosophies actuelles, soit destinée à gagner des adhérents parmi les penseurs socialistes*; et les politiciens, à leur tour, y trouveront sans doute le moyen d'afficher un grand respect pour la religiosité des masses et de se défendre de ce terrible reproche de matérialisme qui, dans les contrées catholiques, est heureusement demeuré, jusqu'à ce jour, une sorte de tare électorale.

Faisons un pas de plus. Pour le catholique, l'idée de religion et la notion d'Église sont intimement unies ; or les socialistes les moins malveillants pour la première sont en général hostiles à la seconde. La revue française Le Mouvement socialiste a, il y a trois ans, consulté les socialismes des divers pays sur les rapports entre le socialisme et l'anticléricalisme, et parmi les correspondants qui ont honoré ce périodi-

1. Que les courants philosophiques contemporains exercent sur la pensée socialiste une répercussion profonde et, si nous osons ainsi dire, constamment mouvante, c'est ce dont témoignent, à d'autres égards, les pages dans lesquelles M. G. Sorel allègue la philosophie de M. Bergson en faveur d'une conception € catastrophique » du socialisme {Mouvement socialiste^ 15 mars 1906, p. 261, n. 1, et p. 271) » et une série d'articles singulièrement pénétrants dans lesquels M. Olivier Lacroye fait toucher du doigt les affinités entre le € bcrgsonisme » et le syndicalisme. (Demairif 13 juillet 1906, 7 septembre 1906, 12 octobre 1906, et 23 novembre 1906.)

l'histoire. Le temps est-il si lointain, où les adeptes enthousiastes de l'économie politique libérale reprochaient à l'Eglise du moyen âge d'avoir précisément , par ses doctrines sur la non-productivité de l'argent, retardé l'avènement de ce régime capitaliste considéré comme l'aboutissant ultime de l'évolution économique ? « Les lois reconnues dans les tribunaux sur la matière de l'intérêt de l'argent sont mauvaises, écrivait déjà Turgot ; notre législation s'est conformée aux préjugés rigoureux sur l'usure introduits dans les siècles d'ignorance par des théologiens qui n'ont pas mieux entendu le sens de l'Ecriture que les principes du droit naturel *. » Il n'y a pas plus de quarante ans, c'était encore là, contre l'Église, un grief courant, sur les lèvres de ceux qui se flattaient de voir la société humaine à jamais encastrée dans l'organisation capitaliste. Et voici qu'aujourd'hui le socialisme, au contraire, dénonce dans l'Église une auxiliaire du capitalisme, et cela au lendemain de l'Encyclique sur la condition des ouvriers, qui, précisément, a flétri la « vorace usure ».

Lorsque les relations des hommes et des biens étaient régies par le système féodal, l'Église devint, par la force des choses, puissance féodale ; elle modela sur l'ambiance sociale ses propres façons d'exister ; elle se féodalisa. Supposez un instant qu'il y a neuf siècles quelque adversaire de la féodalité eût jeté le gant à rÈglisc en proclamant qu'entre les deux institutions il y avait indissoluble solidarité, et que l'une mourrait avec l'autre... Vivante est l'Église, morte la féodalité ; cet hypothétique 4 anticlérical » du xi® siècle serait aujourd'hui convaincu d'erreur d'optique.

C'est précisément une erreur d'optique analogue que commettent les socialistes. Un Grégoire VII se

1, Turgot, CÉavres, édit. Daire, I, p. 114 (Paris, 1844).

trouva, au xi» siècle, pour dégager TÉglise de toute apparence de solidarité avec le régime féodal ; un Léon XIII s'est trouvé, au xix« siècle, pour commencer à la dégager de toute apparence de solidarité avec le régime capitaliste ^ A neuf siècles de distance, les

1. Combien pénétrant et profond fut cet efTort de Léon XIII, et quelle influence durable il exerça sur la pensée catholique, c'est de quoi tous se purent rendre compte lorsque, en 1904, M. Brunetière, examinant dans sa controverse avec M. Georges Renard le programme de M. Millerand à Saint-Mandé, risquait sans crainte les conclusions suivantes :

€ Eh bien, monsieur Je voudrais avoir établi pour quelquesuns de vos lecteurs que, si € Tidéc socialiste se résume tout entière dans la volonté énergique d'assurer à chaque être, au sein de la société, le développement intégral de sa personalité », d'une part ; et, d'autre part, s'il n*y a rien de plus faux que de définir le socialisme comme ayant « pour objectif la suppression de la liberté, la confiscation de la propriété individuelle, et pour moyen le recours à la force,» — ce sont, vous les reconnaissez, les propres paroles de M. Millerand, je voudrais donc avoir établi :

lo Qu'il n*y a rien dans ces formules qui soit incompatible avec ridée chrétienne ;

2<* Que peut-être les idées qu'elles expriment et qui les fondent n*ont pu naître qu'en milieux chrétiens ;

Z° Qu'un chrétien peut donc tomber d'accord de plus d'un point,et de plus d'un point essentiel, avec les socialistes qui s'intitulent réformistes;

4*> Que, cela étant, il leur est inutile do s'opposer les uns aux autres sous des étiquettes ennemies, et qu'ils feraient mieux de s^ontendre sur les réformes précises dont ils sont unanimes à reconnaître la justice, l'urgence et la nécessité. >(Les Questions actuelles^ 23 avril 1904, p. 179-180). —Cf. les commentaires de M. Edouard Berth dans son article : M, Brunetière et le socialisme réformiste (Mouvement socialiste^ 15 avril 1904, p. 449-455.) — Le R. P. Sortillanges, professeur de philosophie morale à l'Institut catholique de Paris, ne pensait pas autrement que M. Brunetière^ lorsqu'il disait en 1905 au terme de son carême de Saint- Pierre -du-Gros-Gaillou : € L'idéal social chrétien n'a jamais été réalisé jusqu'ici sur la terre : L'union des catholiques et des socialistes de bonne foi le pouSrrait ac" complir. Pourquoi résistons-nous de part et d'autre à cette effusion de grâce que représente pour nous l'aspiration sociale

deux actions se sont ressemblé. Les régimes sociaux passent : l'Église, pour vivre, s'y doit insérer, mais elle ne s'y enlize point *. Ils passent, et elle demeure. Et c'est le rôle des catholiques sociaux de rappeler aux socialistes cette vérité, qui domine et résume l'histoire môme de l'Église.

de ce siècle ? »(Sertillanges, Socialisme et christianisme^ p. 307. Paris, Lecoffre, 1905.) —L'abbé Gayraud, dans sa brochure: Un catholique peut-il être socialiste? (Paris, Bloud, 1905), soutient à son tour cette thèse, que Thorizon du catholicisme social est aussi large que celui du réformisme socialiste. » — Cf. Fidao, Association catholique^ 15 mai 1903, p. 411-416.

1. En deux pages excellentes, le P. Sertillangcs explique que € rÉglise fournit Vesprit qui doit guider nos organisations temporelles, » mais qu'elle € n'a rien à approuver ni à condamner dans les systèmes sociaux en ce qu'ils ont d'exclusivement scientifique. » {Socialisme et christianisme, p. 123-124.)

Au cœur do la charité est la perle de la justice.

S. Catherine de Sienne.

« Il faut que les riches aient la conviction intime ^^'ils sont moins que rien, qu'ils sont de la boue ^orée, plus méprisable que la plus hideuse popu- Xace, s'ils n'accomplissent pas les grands devoirs Sociaux. » Ainsi pariait en 1836 un publiciste converti au catholicisme, et dont l'action littéraire et politique eut un instant de célébrité, le baron d'Eckstein *. C'est pour prendre enfin connaissance de ces grands devoirs, qu'un certain nombre de femmes du monde, en 1902, étaient rassemblées dans l'hôtel de M™« la baronne Piérard * ; sous le titre : Idées sociales et faits sociaux, les conférences qui leuf furent offertes ont été réunies en volume *. Définir

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