LEÇONS ANCIENNES ET NOUVELLES
Les enfants ignorent Thistoire de nos morts. Il faut la leur apprendre en termes magnifiques ^
Maurice Barres.
Il y a bientôt un quart de siècle, Ruskin s'eu allait loger, un mois durant, tout près des saints et des prophètes de pierre, qui, sur le porche de la cathédrale d'Amiens, montent la garde autour du « Beau Dieu >. Un mois durant, il dialoguait avec eux, les interrogeait, les entendait : fécondes étaient ses questions et féconds ses silences. Il les laissait causer avec lui, et môme parler en lui. Se taire en écoutant, c'est parfois la forme suprême de la prière humaine: l'artiste qu'était Ruskin savait prier.
Et ces saints et ces prophètes lui donnaient des nouvelles du ciel et de la terre, de la vie future et de la vie passée, de ces deux profondeurs du temps, dont l'une s'appelle le moyen âge, et l'autre, l'éternité. Ruskin s'arrêtait à ce qu'ils lui racontaient du moyen âge : à travers leurs lèvres, figées par le sculpteur dans un sourire hiératique, il surprenait
1. Préface aux Croquis lorrains de L. Madelin./ Paris, Berger- Lcvraull, 1907.)
les hommes d'antan murmurant au ciel leurs désirs, à la terre leurs souvenirs.
De ces conversations un livre sortit, qu'il nomma la Bible d'Amiens; il rangea ce livre dans une série, qu'il intitula : Nos pères nous ont dit. Il signifiait ainsi que l'auguste cathédrale lui avait parlé de Dieu à la façon d'une Bible, et des morts à la façon d'une chronique ; qu'elle avait été pour lui, tout ensemble, une messagère de Tau-delà et une messagère d'outre-tombe, une révélation de ce que nous ne connaissons pas encore et une révélation de ce que nous ne connaissons plus.
Je lisais ce livre, récemment, dans la traduction si distinguée qu'en a donnée M. Marcel Proust *, véritable effort d'art, où l'on voit l'interprète de Ruskin frôler son texte avec amour, en une sorte de caresse, et puis l'habiller avec des raffinements de respect, comme on accomplit une œuvre pie. Et je ne pouvais me défendre de songer à ce qu'eût pensé Ruskin, cet anglican, des périls qui menacent, à rheure présente, nos édifices du culte, et qui vont peut-être — nos politiciens s'en doutent-ils? — susciter une coalition, telle que cent ans plus tôt Chateaubriand l'ébaucha, entre les consciences catholiques et toutes les âmes éprises de beauté.
Nos pères nous ont dit! Dans les églises qui parsèment notre sol, Ruskin épie et retrouve l'âme parlante des pères : ces architectures, ces sculptures exprimaient un peuple ; elles sont le testament des Fran-