Révolution Française, 14 janvierlOOG, p
soutenait Texistence matérielle de l'Église de France avait été condamné ; une suppression radicale châtia les abus nombreux que ce système entraînait ; et dans ces voies originales de Taction économique et sociale, où certains membres du clergé s'étaient engagés, la Révolution, tout net et tout court, les arrêta pour un temps '.
On croit parfois que le xix» siècle, en reléguant le prêtre à la sacristie, en diminuant avec une jalousie systématique les occasions de contact entre le clergé catholique et la société laïque, en accusant complaisamment l'Église de se mêler de ce qui ne la regardait point, ne fit qu'adopter et sanctionner les idées philosophiques du siècle antérieur. La réalité est plus complexe. Diderot, sans doute, dans l'un de ses petits écrits, appelle le jour où les prêtres « seront dans un état de médiocrité ou d'indigence qui les rende aussi vils qu'ils sont inutiles • » ; mais Diderot n'est à cet égard qu'une exception. Les philosophes, en général, souhaitent et réclament pour le prêtre un certain rôle social. Leurs yeux se mouillent, parfois, et leur voix s'émeut, lorsqu'ils dessinent la silhouette du « bon curé » de leurs rêves.
Un curé, pour Jean-Jacques, c'est un « ministre de bonté ». Le vicaire Savoyard, au livre IV de VÉmile, raconte qu'il a longtemps ambitionné l'hon-
1. En quel sens et dans quelle mesure les cahiers àes curés souhaitaient une réforme des dimes, c'est ce qu'on peut, voir dans Léon de Ponoins, les Cahiers de 89 ou les vrais ' principes libéraux, p. 181-182. (Paris, Didier, 1866.)
2. Diderot, Discours d'un philosophe à un roi, édit. Garnier, IV, p. 33-36. '
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neur d'être curé et qu'il ne trouve rien de si beau. « Oh ! dît-il, si jamais, dans nos montagnes, j'avais quelque pauvre cure de bonnes gens à desservir I je serais heureux, car il me semble que je ferais le bonheur de mes paroissiens. Je ne les rendrais pas riches, mais je partagerais leur pauvreté, j*en ôterais la flétrissure et le mépris plus insupportable que rindigence. Je leur ferais aimer la concorde et l'égalité, qui chassent souvent la misère, et la font toujours supporter. Quand ils verraient que je ne serais en rien mieux qu'eux, et que pourtant je vivrais content, ils apprendraient à se consoler de leur sort et à vivre contents comme moi. » L'idéal du vicaire a quelque chose en somme d'assez bourgeois: il suppose des paroissiens qui jouissent d'une toute petite aisance et leur recommande d'assaisonner d'un fatalisme résigné la médiocrité de leur vie. Le vicaire Savoyard n'annoncera jamais le christianisme comme une religion de progrès social, et n'attachera jamais à l'enseignement de la morale chrétienne des revendications sociales. Il suffit à Jean- Jacques d'être lui-môme révolutionnaire, les curés que son imagination met au monde sont des curés conservateurs.
Voltaire, tout Voltaire qu'il soit, aime trouver sous la soutane une activité plus entreprenante. Les prêtres tels qu'il les veut seraient, en matière de dogme, très insouciants et très dédaigneux ; ils parleraient toujours de morale, jamais de controverse, n'excom • munieraient personne, ne demanderaient point à leurs pénitents d'entrer dans un luxe de détails gênants, aimeraient le théâtre et ne s'en cacheraient point, et s'opposeraient, enfin, à ce qu'aux jours de fête le travail des champs fût trop paresseusement suspendu. Ils sauraient assez de jurisprudence pour empêcher leurs paroissiens de se ruiner en procès ; ils posséderaient un peu de médecine, un peu d'agri-^
Développez la théorie voltairienne ; livrez-la, pour qu41s en tirent toutes les conclusions, à Timpérieux esprit d'aventure de certains bureaucrates : vous aboutirez, logiquement, au système joséphiste. Joseph II, dans ses Etats héréditaires d'Autriche, n'est pas hostile au rôle social du prêtre, pourvu que le prêtre agisse dans le sens imposé par TÉtaf. Il fait donner aux clercs des leçons d'agriculture et d'économie politique. Dogme et culte, offices et pèlerinages, indulgences et dévolions subissent la disgrâce du joséphisme : on attend du prêtre, dans l'Autriche du xviii» siècle, ce que les Etals plus modernes attendent des instituteurs ou des conférenciers populaires ; et les sermons qu'on met sur ses lèvres, de par la volonté de l'empereur, se rapprochent assez exactement de nos cours d'adultes de l'époque contemporaine. Le prêtre se souciait avant tout, depuis dix-sept siècles de christianisme, de préparer les hommes au bonheur futur ; dans l'État joséphiste, il devient l'ouvrier du bonheur présent; on lui sait gré s'il considère que la prospérité des fermes et la prospérité des ateliers appartiennent à son ressort, s'il distribue de bons conseils de travail et de belles maximes de gérance, s'il se comporte, enfin, en parfait technicien du bien-être national.
jours effrayante, détruire enfin ces bruits populaires dont on ne connaît ni l'origine ni le but, et qui souvent s^opposent à toute amélioration ? Enseigner la saine morale, combattre' la superstition et le fanatisme, ruiner de vieux préjugés, expliquer quelques-uns de ces phénomènes qui effraient Tignorant et malheureux villageois, donner quelques notions d'histoire naturelle et d'agriculture, quel bien peut faire un bon curé do campagne !.. Les curés de campagne doivent être considérés comme les consolateurs nés du peuple... Mais il faudrait que ses conducteurs spirituels fussent mieux récompensés de leurs fonctions journalières, et qu'un revenu plus ample les mit audessus de toute dépendance de leurs ouailles. »
Les exigences des « philosophes » et du « despotisme éclairé » nous conduisent fort loin de la conception catholique du sacerdoce. Sont-ce des prêtres encore, que ces moralistes rationalistes comme l'Allemagne catholique en connut à la fin du xviii® siècle et dans la première moitié du xix**, plus enclins à prêcher sur la température ou sur l'hygiène qu'à présenter au peuple la personne de Jésus, et plus prompts à célébrer les inventions nouvelles du progrès humain qu'à proposer aux âmes les sacrements, invention trop ancienne, apparemment, et trop exclusivement divine ' ? Toute conception du sacerdoce sera dénaturée et comme fourvoyée, qui ne se référera pas, tout d'abord et avant tout, à la mission surnaturelle du prêtre^ si admirablement définie, dans l'oraison funèbre du Père de Bourgoing, par la jeune éloquence de Bossuet.
« Les ministres de Jésus-Christ, dit-il, ont deux principales fonctions, ils doivent parler à Dieu, ils doivent parier aux peuples ; parler à Dieu par roraison, parler aux peuples fidèles par la prédication de l'Evangile. Prêtres qui êtes les anges du Dieu des armées, vous devez sans cesse monter et descendre, comme les anges que vit Jacob dans cette échelle mystique. Vous montez de la terre au ciel, lorsque vous unissez vos esprits à Dieu par les moyens de l'oraison ; vous descendez du ciel sur la terre, lorsque vous portez aux hommes ses ordres et sa parole. Montez donc et descendez sans cesse, c'est-à-dire priez et prêchez ; parlez à Dieu, parlez aux hommes, allez premièrement recevoir, et puis venez répandre les lumières ; allez puiser dans la source ; après, venez arroser la terre, et faire germer le fruit de vie. >
C'est dans ce va -et vient de son âme et de ses
1. Voir Goyau, LAllemaffne religieuse : Le catholicisme ISUO'.ISAS), I. p. 165. (Paris, Perrin, 1905, S""* édit.).
lèvres entre Dieu et l'homme, entre l'homme et Dieu, que le prêtre, parce que délégué de l'au-delà et non point parce que délégué de l'Etat, se sent appelé à exercer une mission sociale :1a logique la lui impose et la tradition la lui montre.
La logique et la tradition ne sont pas toujours d'accord, mais s'il est une occasion dans laquelle elles parlent la môme langue, c'est lorsqu'elles commandent au prêtre, de concert, le délicat apprentissage d'un certain rôle social. Chargé d'enseigner aux hommes le prix de la vie, il est naturel qu'il leur donne quelque raison de la trouver bonne, et qu'il disculpe Dieu de cette ironique cruauté qui consisterait à mettre des hommes sur terre en leur refusant la fécondité même de leur sueur. Chargé de répéter aux adultes qui peinent, aux enfants qui se préparent à peiner, le devoir qui s'impose à eux d'utiliser leur vie,et leur droit corrélatif d'avoir de quoi vivre, il est naturel qu'il les mette en mesure de remplir ce devoir et qu'il consacre ainsi l'efficacité de leur droit.
Dans la vie d'un vieux curé du xvii* siècle, ouvrage qui eut en son temps quelque succès, nous trouvons ces lignes curieuses :« Surprenant un voleur,M.Roy, curé de Perse, le congédia doucement et l'excusa même en quelque sorte, en disant qu'il fallait sans doute que ce pauvre misérable ait été dans un grand besoin, pour en venir à celte extrémité, qui ne pouvait venir que de la dureté des hommes, qui faute de compatir à la misère des pauvres, leur donnent occasion de s'abandonner à cette manière de désespoir, et de les contraindre ainsi comme par force à dérober. En effet, que l'on demande à un pauvre,
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qui se trouve en quelque sorte absorbé dans la nécessité et le besoin, pourquoi il a commis ce larcin, il répondra, comme Saûl répondit à Samuel : necessitaie compulsas *. > M. Roy prolongeait la stricte tradition catholique : le septième commandement, qui scelle les prérogatives de la propriété, ne s'insurge point contre ce que la théologie morale appelle « la prise par nécessité ' >; et bien plutôt pourrait-on dire que le cinquième commandement, qui prohibe le suicide, défend à un être humain de se laisser mourir et qu'il suggère, en conséquence, certains expédients suprêmes contre la faim. Les prêtres ruraux du xviii° siècle, dont nous avons cité les entreprises sociales, estimaient à leur tour qu'avant de chercher à moraliser les demi-sauvages qui parfois formaient leur troupeau, il convenait de les replacer dans les conditions normales de toute vie humaine, telles que d'après la Genèse les édicta la Providence, et qu'il convenait de leur assurer, en accomplissement des promesses de la Genèse, le travail qui gagne le pain, le pain qui rémunère le travail. En faisant besogne d'économistes pour mieux remplir, ensuite, leur mission moralisatrice, ces curés agissaient sagement ; ils comprenaient que parfois on ne peut s'être occupé sérieusement des âmes qu'après s'être occupé sérieusement des bras qui s'impatientent et des bouches qui crient famine.
Au surplus, par une telle activité, ils continuaient les exemples que multiplie, au regard du chercheur,
1. Vie de M. Roy, curé de Perse, proche Tonnerre, diocèse de Langres, 2* édit., p. 104. Troyes, Jacques Febvpo, 1702.
2. Sur la théorie théologique de la € prise par nécessité p à travers l'histoire, il faut lire, dans la Bibliothèque de VÉcole
des Chartes, 1873, XXXI V, p. 326-311, une savante étude de M.Paul Viollet, suggérée par un arrêt d'acquittement que rendait en 1280 Tabbé de Saint-Germain-des-Prés en faveur d'un pauvre qui avait vole do la viande. (Cf. Paul Viollet, Le Siècle, 24 mars 1898.)
la primitive tradition chrétienne. L'Église naissante était une institution de bienfaisance en môme temps qu'une messagère de salut ; saint Ignace d'Antioche décernait à la communauté romaine la plus enviable des préséances en l'appelant la présidente de la charité. L'Eglise naissante subvenait aux misères de la terre, non seulement par des consolations,mais par des remèdes ; le volume consacré par M. Lallemand à la charité durant les neuf premiers siècles * nous prodigue à cet égard les détails et les leçons. Que le prêtre approfondisse la théologie ou bien qu'il feuillette l'histoire, il est convié, par l'une ou par l'autre, à « montrer qu'il s'intéresse autant que personne au bien public dans la paroisse, à y faire preuve de sollicitude éclairée, de dévouement eflfectif, môme sur le terrain des choses d'ordre temporel, à agir sur les populations, non seulement par son ministère officiel à l'église -et dans les questions religieuses proprement dites, mais en s'immisçant avec bonté, avec cordialité et intelligence, à toute leur vie *. »
1. Lallcmand, Histoire de la chariléj t. IL Paris, Picard, 1903. Cf. dans la Revue du christianisme social, 1906, II, p. 121- 136 et 188-206, les articles de M. Harnack sur la chanté dans la primitive communauté chrétienne.
2. C'est au livre de M. Tabbé Planus, Le Prêtre, conférences ecclésiastiques, III, p. 286-287, Paris, Poussielg^ue, 1899, que ces lignes sont empruntées. Le vicaire général d*Autun continue : « Nous sommes devenus des êtres énigmatiqucs, obstinés à rendre un genre de services dont on ne se soucie plus, incapables de rendre ceux qu on apprécie et dont on a besoin. C'est ce préjugé désolant qu'il faudrait combattre. C'est le retour à la croyance et aux pratiques chrétiennes délaissées qu'il faudrait ménager en prouvant que, si nous les plaçons au premier rang de nos préoccupations, si nous en faisons le premier objet de notre zèle et de notre prosélytisme comme c'est notre devoir, nous ne refusons point pour cela de nous dépenser à tout ce qui peut être l'avantage humain terrestre, immédiatement visible et tangible de ceux à qui nous sommes en
Cette conception, tout ensemble surnaturelle et sociale, du rôle du sacerdoce, s'est épanouie, vers la fin de l'ancien régime, dans un petit livre qui nous semble mériter d'être tiré de Pombre.
Il s'intitulait : le Modèle des pasteurs ou précis de la vie de M. de Ser/im, curé d^un village dans le diocèse de r..., et portait le millésime de 1779.
L'auteur eut un rôle historique supérieur au nom qu'il a laissé. Picot de Clorivière (ainsi s*appelait-il), jésuite en sa jeunesse, puis curé de Paramé, devait, en 1814, à la chute de ce premier Empire qui l'avait emprisonné pour complot, présider à la restauration des Jésuites en France. Jésuite de la veille et jésuite du surlendemain, il eut la pensée, dans les premières années du règne de Louis XVI, de tracer aux curés de campagne un vrai programme d'action sociale. « Plusieurs personnes, écrivait-il en sa préface, m'ont souvent demandé si M. de Sernin avait existé jamais, et tel que je le peins. Je ne leur ai jamais répondu positivement. En le faisant connaître plus
voyés. » Lorsque Mgr Delamaire, coadjuteur de Cambrai, souhaitait naguère € que le peuple, les ouvriers, trouvassent partout leurs prctres,dans les ligues agraires et commerciales, dans les syndicats de tout nom, dans les coopératives et dans les banques de crédit populaire », il ne réclamait, en définitive, que la réalisation par le prêtre du message social de rÉvangile : voir la brochure du P. H.-J. Leroy : Le clergé et les œuvres sociales (collection de V Action populaire, 3* série, no 67) : elle est une étude très pondérée des raisons qui dictent au clergé l'action sociale et des objections que vainement on essaie d'opposer à cotte action ; et lire, aussi, la série de monographies publiées par VAction Populaire sous le titre : Pré' très de France (Paris, Lccoffre, 1906).
particulièrement, je manquerais au respect dû à la mémoire d*un homme dont la première vertu était la modestie, s'il a existé; en avouant ce livre pour un ouvrage d*imagination, j'affaiblirais peut-être, pour bien des gens, Tinlérôt, et par cela je rendrais l'ouvrage moins utile. >
En fait, à ce que nous apprend le P. Terrien, biographe de Clorivière *, il s'agissait d'une fiction; elle faisait honneur, telle quelle, à l'esprit d'observation de Tauteur, non moins qu'à son zèle. Nous avons là, dans ce petit volume du xviu* siècle, l'équivalent de ce que furent, pour la fin du xix*, les Lettres d'un curé de campagne, d'Yves le Querdec: Pierre- Joseph Picot de Clorivière, fondateur des sociétés du Sacré- Cœur de Jésus et du Saint-Cœur de Marie, premier organisateur^ en France, de la Société de Jésus restaurée, nous apparaît comme le précurseur de M. George Fonsegrive.
M. de Sernin, car c'est le nom de son héros, était réputé si remarquable, dès sa jeunesse, qu'il reçut les ordres sans examen ; et l'évêque ne songeait qu à se l'attacher, comme un brillant collaborateur. Mais le jeune prêtre avait une idée : c'était de vivre dans une cure de campagne, bien lointaine, bien méprisée, bien médiocre. On fit de lui un vicaire, pour commencer. Le curé près duquel il fut placé se contentait de remplir les fonctions extérieures de son ministère, et de tirer un bon revenu de sa mense. Les innovations de M. de Sernin bouleversèrent la paroisse : il convertit d'abord les fidèles, et puis, avec l'aide de Dieu, le pasteur lui-même. Grièvement blessé dans un accident de voiture, le curé convoqua tous ses confrères autour de son lit, leur dit son repentir pour la disette de son zèle, et leur fit l'éloge
t. Jacques Terrien, Histoire da R. P, de Clorivière de la Compsiffnie de Jésus (Paris, Delavoie, 1901), p, 223,
de son vicaire comme d'un modèle ; et puis, remis sur pied, il sauta dans sa chaire et, prenant à témoin tous ses paroissiens : « C'est à mon vicaire, leur dit-il, à cet homme pieux et zélé, que je dois mon changement et le vôtre. » Peu de temps après ces conversions, M. de Sernin fut à son tour nommé curé.
Il avait demandé, comme grâce, une paroisse de campagne, la plus vilaine du diocèse : il l'obtint. C'était un village de braconniers miséreux, véritables brutes. Tout était délabré dans ce pays perdu, le presbytère et l'église, les estomacs et les consciences. On vivait à sept lieues de toute habitation. Des vieillards à demi nus racontaient au curé que la terre était maudite, que le village était condamné à la faim. Jeunes et vieux,' hommes et femmes, ils < avaient tous les défauts que traîne après soi la misère. > D'aller à l'église, ils n'en avaient cure : ils craignaient toujours que le curé ne fût d'accord avec la justice, et qu'au seuil du lieu saint, en souvenir de l'un des nombreux délits par lesquels ils entretenaient leur vie, la maréchaussée ne les vînt cueillir.
M. de Sernin, très crânement, aborda le problème de leur relèvement. A ses frais, il fournit à trois gars des outils, des semences, et un peu d'argent : l'effet moral fut rapide, miraculeux ; leur labeur purifiait leurs âmes. Alors, fort de cet exemple, il s'en fut voir l'intendant, criant famine pour ses ouailles. L'intendant aussitôt lui répondit qu'en haut lieu ses ouailles étaient mal notées ; elles lui furent représentées comme « ^ne peuplade féroce, incorrigible, contre qui on n^attendait que le moment de sévir dans la plus extrême rigueur, > et l'intendant ajouta qu' « à peine y trouverait-on trois honnêtes gens à qui on pût faire grâce. » Il restait donc à M. de Sernin, comme perspective, la fonction d'aumônier au pied d'un gibet, auquel la presque unanimité de ses paroissiens semblaient destinés. 11 renouvela sa visite,
insista, et montra sans doute tant d'éloquence, que le roi fit accorder à ce pauvre village de Fargent, des bestiaux^ des semences, et l'exemption d'impôt pendant cinq ans. Le lendemain. M. de Sernin, rentré chez lui, convoqua les paysans à l'église. La nouvelle du cadeau royal provoqua d'indescriptibles scènes de joie. « Là, c'était un père qui élevait son enfant, le serrait contre sa poitrine, en lui disant d'un ton de voix à percer l'âme : « Tu ne mourras « pas comme ton frère; nous aurons du pain >; là, un fils se jetait sur son père vieux et infirme : « Je « ne vous abandonnerai plus ! Vous ne craindrez plus « pour moi, n'ayez plus de chagrin. » Dès le lendemain, tous les paroissiens de M. de Sernin portèrent leurs fusils au presbytère : l'époque du braconnage était close.
Représentant de Dieu, il avait ramené dans sa paroisse le don de Dieu, ce « pain quotidien » que la prière quotidienne réclame. Cela fait, il profita de son ascendant pour rappeler à ces pauvres gens le devoir d'assister aux offices ; et durant la semaine, il s'en allait, de chaumière en chaumière, leur porter à domicile l'instruction. Le sol se fécondait en même temps que les âmes. « Dans l'espace d'un an, dit Picot de Clorivière,on vit une terre horrible par sa stérilité et les habitants féroces qu'elle portait, se changer en une contrée riante et fertile, peuplée d'hommes laborieux et vertueux. » La première moisson fut saluée par une naïve allégresse : les grands pleuraient, les petits pleuraient: à jamais on aurait du pain ! Avec l'aide d'un bon maître d'école appelé par M. de Sernin, « les bonnes mœurs, onze ans plus tard, régnaient universellement dans la paroisse »; et quand d'aventure les gens se disputaient, M. de Sernin, formant avec six vieillards une cour de justice, les réconciliait.
. Le dimanche, < les vieillards et les mères, assem-
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blés SOUS l'ombre des ormes, applaudissaient » aux parties de courses que M. de Sernin organisait pour les jeunes gens. L'été, quand il pleuvait, c'est dans une grange qu'il les rassemblait, et il leur apprenait à tirer de l'arc. Les « patronages > fonctionnaient à leur façon dans cette paroisse hier sauvage ; et les âmes bientôt furent si assidues auprès de Dieu, que M. de Sernin dut réclamer un vicaire. Entre lui et ce vicaire, il « établit une égalité parfaite: il n'entreprenait rien sans le consulter et veillait à tous ses besoins avec une attention scrupuleuse : bien différent de tant d'autres curés qui, loin d'avoir pour leur vicaire les égards les plus communs d'honnêteté et de décence, les traitent souvent avec une dureté avilissante pour le ministère. »
Ainsi s'organisait, avec une merveilleuse opportunité, la paroisse du bon M. de Sernin. Il passait sa nuit, souvent, à prier et à méditer dans l'église : c'était un moyen de sauver les âmes, et cela servait aussi, parfois, à surprendre les voleurs, à les arrêter, à les convertir, à faire de l'un d'eux, surpris en flagrant délit, un honnête et pieux Frère chartreux. Des villages voisins, on venait consulter M. de Sernin ; à son tour, il prenait le chemin de la ville pour aller visiter les prisonniers. Il les trouvait très mal traités, et écrivait à l'intendant de fort belles lettres sur le régime des prisons. « Un article, insistait-il, sur lequel il me paraît bien important de ne jamais se relâcher, est celui de l'instruction. On a bientôt fait de condamner un malheureux, comme coupable d'avoir violé ses devoirs ; mais les connaissait-il ses devoirs?» La mort de M. de Sernin fut à l'avenant de sa vie, et le censeur de la librairie, en permettant à Picot de Clorivière d'imprimer la vie de M. de Sernin, déclara cet ouvrage < propre à entretenir dans Tordre respectable des curés ce zèle pour le salut et le bonheur des peuples, qui le rend si précieux à
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rÉgItôe et k l'État. » Picot de CIoriTÎère j<»gnit à cette jolie fiction une série de lettres, fictives ausd, dan<i lesquelles M. de Se min était censé raconter personnellement comment il avait transformé en une vertueuse Salente un pays naguère disgracié. < C'était surtout la classe du peuple que M. de Semin avait toujours en vue », expliquait l'édifiant biographe, en une phrase qui résume parfaitement l'esprit du . livre ; et laissant encore la parole à M. de Sernln lui-même, il lui prétait ces propos: < La plus grande partie des maux qui affligent la société ont pour cause, presque nécessaire, la malheureuse situation du peuple. Le défaut d'instruction, l'abandon dans lequel on laisse le peuple, voilà les sources de tous les défauts auxquels il paraît si fortement enclin. Quelle idée peuû-il avoir de ses devoirs, quand il voit que les autres hommes n'en remplissent aucun envers lui ? >
C'est ainsi que, par la voix du P. de Clorivière, dix ans avant la prise de la Bastille, M. de Sernin, curé de campagne, rappelait la créance sociale du peuple et le caractère impérieux de cette créance.
Mettez une cure au concours devant un jury de philanthropes : deux candidats sont en présence ; Tun, le vicaire Savoyard, avec son philosophique programme de confortable résignation; l'autre, M.deSernin, avec sa connaissance des détresses vraies et son apostolique programme d'action pratique : le vicaire Savoyard serait certainement battu par M. de Semin, et, de ces deux candidats, le curé présenté par le Jésuito apparaîtrait comme le vrai civilisateur. Quant à l'autre type de pasteur, éduqué par Voltaire, intronisé par Joseph II, il pouvait en quelque mesure, sans doute, prolonger Tinfluence du sacerdoce à trav<îrH les masses ; mais, n'î nous y trompons point, cotto prolongation ne devait avoir qu'un temps ; on allait découvrir bientôt que beaucoup des attribu-
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lions dont ce pasteur était investi pour le plus grand bien de la culture populaire seraient peut-être exercées, d'une façon plus « philosophique »,plu3 « scientifique >, plus « rationnelle >, en tout cas plus « laïque >, par l'instituteur primaire ; il n'était pas jusqu'à la morale qui, au nom d'un certain idéal de « culture », ne fût destinée à émigrer bientôt de l'église dans l'enceinte du temple « laïque », dans l'enceinte de l'école.
Isolées de la révélation, les théories sur la mission sociale du prêtre n'accordent au prêlre qu'une prérogative éphémère ; rattachées à la révélation et à ce qu'il y a de plus profond et de plus mystique dans ridéal sacerdotal, elles fondent pour toujours, au contraire, et justifient d'une irréfutable façon, le droit et le devoir qu'a le prêlre d' « aller au peuple », selon Texpression, d'ailleurs peu satisfaisante, que les dix dernières années ont mise à la mode. C'est l'honneur du P. Picot de Clorivière d'avoir, à la fin du xviii® siècle, d'un trait audacieux mais sûr, esquissé un admirable type de prêtre rural, dont l'étude, encore aujourd'hui, nous peut éclairer très opportunément sur le rôle économique et social dévolu au clergé des campagnes.
On a beaucoup écrit sur le Concordat.De M. d'Haus sonville à M. Boulay de la Meurthe, du P. Rinieri au cardinal Mathieu, de M. Tabbé Sevestre au P. Baudrillart, Ton s'est mis à la piste des multiples personnages, négociateurs de carrière ou négociateurs d'occasion, qui travaillèrent à rasseoir l'Église de France : l'histoire diplomatique du Concordat est bien près d'être achevée. Mais une autre histoire restait à faire. Avant d'être élaboré près des tapis verts ou dans les coulisses politiques, le Concordat fut voulu, exigé, rendu nécessaire par le vœu d'un peuple. On avait dit à ce peuple, sous le régime révolutionnaire, qu'il avait enfin le droit de parler ; et bien que le bourreau fût là, toujours prêt à clore les lèvres gênantes, ce peuple avait senti qu'il y avait quelque chose de changé ; que, sans être dupe du verbiage dont on l'abreuvait, il pouvait du moins aspirer à jouer un rôle dans sa propre histoire, à aiguiller ses propres destinées ; et qu'enfin l'opinion, qui jadis était élite, s'était faite masse. Or, le premier usage que cette opinion fit d'elle-même fut de récla-
1. Abbé Sicard, Les Évéques pendant la RévolutioRy i, III : De VExil an Concordat, Paris, Lccoffre, 1903»
mer la restauration d'un culte régulier, la réédification d'un établissement ecclésiastique sérieux ; et ce pour quoi fermentait cette masse, toute chaotique encore, c'était pour avoir où s'agenouiller, où se confesser, où prier. La genèse du Concordat dans la conscience française, ainsi pourrait s'intituler l'ouvrage de M. Tabbé Sicard.
Nous tenant à l'écart des conseils de l'État et des conseils de l'Église, nous nous mettons aux écoutes du peuple, comm3 Napoléon, par une attention de génie, s'y mit lui-même. A la faveur d'une telle audience, nous commençons à voir autre chose, dans le Concordat, qu'un compromis un peu factice entre deux puissances qui semblent concevoir l'entente et la paix comme une organisation de la défiance réciproque. Nous y saluons le couronnement d'un vaste désir national ; la sanction légale de l'attachement d'un pays à une foi ; l'adaptation de certaines exigences, issues de la tradition, à certaines circonstances issues de la Révolution ; la tentative, aujourd'hui centenaire, que fit une âme indestructible pour s'incarner en un corps nouveau. Nous assistons à la génération spontanée du Concordat : c'est le grand attrait de ce livre, — sans vouloir parler ici de l'intérêt singulièrement puissant qui s'y viendrait ajouter si Ton affrontait le risque de travestir l'histoire en voulant en tirer une sorte de leçon de choses pour la politique contemporaine. Mais nous ne solliciterons point M. l'abbé Sicard à intervenir parmi nos débats de l'heure présente: ses pages sereines méritent une mention sereine ; et de voir s'épanouir sous nos yeux, en plusieurs années de vie intense, cette religiosité populaire qu'avaient cruellement mortifiée la Législative et la Convention, c'est un spectacle assez inédit et d'une assez haute portée pour que nous nous fassions sincèrement, et sans furtive arrièrë-pen9ée,les contemporains de r époque où nous
reporte M. Tabbé Sicard, — de Tépoque où le vieux siècle n'avait pas encore un an, où même il n*était pas encore né.
' L'Église de France n'était pas seulement décimée par la guillotine ; elle était, aussi, divisée contre ellemême. Le très petit nombre d'évôques qui étaient demeurés sur la terre natale envisageaient et jugeaient les nouveautés d'un autre œil et avec un autre esprit que ne le faisaient leurs collègues réfugiés à l'étranger. Ce qu'il y a d'« impie» dans Texil, pour reprendre le mot du poète, c'est que d'ordinaire, quand le fugitif prend congé de sa patrie, sa montre s'arrête ; le temps marche, l'exil dure, et toujours sa montre est arrêtée; et je ne sais quelle rouille parasite, installée dans les rouages, empêchera peutêtre de la remonter au retour. Exiler un homme de ce point de l'espace qui s'appelle une patrie, c'est,en quelque façon, l'exiler de ce moment de la durée qui s'appelle le lendemain ou le surlendemain ; c'est le mettre en retard sur sa génération, et c'est l'immobiliser à distance des grands courants de la vie. Ainsi advint-il à l'épiscopat émigré.
La France, pour ces prélats, se confondait avec le roi : la tradition religieuse et la tradition politique avaient été victimes de la môme tourmente ; l'une et l'autre, associées en une commune détresse, ne devaient-elles pas être associées en un commun relèvement ? Aussi vit-on, sous la Législative, la majorité des prélats exilés se déclarer hostiles au « serment de liberté et d'égalité >, et juger en termes très sévères les ecclésiastiques demeurés en France qui condescendaient à le prêter. Sous lô Convention, ils interdirent, pareillement, le serment de soumission aux lois de la République, et allèrent jusqu'à prétendre qu'une lettre de Pie VI, qui semblait autoriser ce serment, n'était pas authentique. Sous le Consulat, la promesse de fidélité à la constitution
de Pan VII fit à plusieurs d'entre eux Teffet d'un péché contre Dieu en même temps que contre le roi. Des avocats surgissaient, cependant, pour attester qu'en conscience ces engagements successifs pouvaient être prêtés ; ils s'appelaient Émery, supérieur général de Saint-Sulpice ; de Bausset, évoque d'Alais ; La Luzerne, évoque de Langres. « La liberté politique, disait sous la. Législative M. Émery, n'est autre chose que cet étal où l'on dépend de la loi, et où l'on n'est point gouverné par des volontés arbitraires. On ne peut entendre autre chose par égalité que la répartition des impôts entre les citoyens sans aucun privilège, l'admissibilité à tous les emplois et à toutes les dignités. Un tel serment n'a aucun trait à la religion ; il semble même qu'on pourrait le prêter dans un Etat purement monarchique ^ » « Les hommes éclairés, expliquait Bausset sous la Convention, ont eu constamment la sagesse de ne point chercher à soulever le voile qui couvre l'origine des gouvernements, et, par une espèce de consentement tacite, ils n'ont jamais cessé de professer que la première de toutes les lois était de se soumettre à Vordre établi, soit qu'on l'approuve, soit qu'on ne l'approuve pas... Lorsqu'un gouvernement est reconnu par la plus grande partie des gouvernements, lorsqu'il traite avec eux et avec ses ennemis mêmes comme puissance, lorsqu'une autorité est reconnue dans les actes extérieurs par l'universalité ou la grande majorité des citoyens, en un mot, lorsqu'elle a toute l'action qui caractérise les véritables effets de la souveraineté, la notoriété d'un pareil fait suffit pour déterminer la soumission qu'elle exige *. » « Il faut observer, écrivait sous le Directoire de Belloy, évoque de Marseille, que la religion est par
1, Sicard, op cit. y III, p. 281-282.