LA TERRE
Ne verrons-nous dans cette promesse qu'une variante du banal proverbe : Mieux vaut douceur que violence ? Et Jésus, pour une fois, se serait-il borné à n'être que le greffier d'une certaine expérience humaine ? Nous ne le croyons point.
Mais si nous donnons à ces mots une plus grande portée, ne nous apparaîtra-t-il point que Jésus s'est trompé ?
L'histoire ici paraît s'insurger contre lui ; elle nous fait assister au triomphe des violents, c'est eux qui maîtrisent la terre, et les doux, semble-t-il, doivent se contenter du ciel. Au demeurant, dans cette série de béatitudes qui toutes élèvent nos
regards vers le ciel, vers Dieu, vers le rassasiement ou les consolations d'en haut, cette promesse de € posséder la terre > prend un air d'interpolation.
Que voulez-vous donc dire, ô Jésus 1
Jésus, Je suis venu précisément pour apprendre aux hommes que ce qu'il y a de plus inestimable icibas, ce n'est point la richesse, que les violents peuvent conquérir; ce n'est point le sol, que les violents peuvent s'arroger ; ce ne sont môme point les énergies physiques, que les violents peuvent subjuguer ; ce sont les âmes.
J'ai été l'émane ipateur des âmes.
Au for intime de chaque être humain, j'ai dessiné comme une sphère qui est celle de la liberté morale, de la personnalité religieuse, des inaccessibles pensées et des invincibles vouloirs: voilà ce qu'il y a de plus précieux sur la terre.
Et quiconque ne possède pas les âmes ne possède pas la terre.
Or c'est aux doux, et à eux seuls, que j'ai décerné le privilège de posséder les âmes. Souvent ceux qui m'aiment sont induits en une tentation singulière. Ils se veulent donner tout à moi; ils ne me marchandent rien deux-mômes ; ils se mettent tout entiers dans les emtreprises où les convie leur zèle, et qui visent à établir mon règne ; et tel est leur dévouement, que leur propre personne et la cause de mon Père ne font plus qu'un. C'est dans la profondeur môme de leur héroïque sacrifice que va s'insinuer et se dissimuler le péril. Serviteurs du Dieu doux et humble de cœur, voici que leur douceur risque de sombrer.
Leur vie s'immolait aux intérêts du Père céleste ; mais Tamour-propre est là, qui veille ; et si peu à peu, sans qu'ils s*en doutent, le souci de leur propre personne se confond avec les intérêts du Père céleste et finit par s'y substituer, alors c'en est fait de leur douceur.
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Et c'en est fait aussi de leur ascendant sur les âmes.
Tant qu'à mon service on apporte mon esprit, la douceur subsiste. Lorsque je violente les âmes, c'est ma bonté qui les violente ; je ne les violente point avec violence. Je n'aime pas avoir tout le mérite de mes grâces : j'incline les intelligences, mais je leur laisse le soin de se courber ; je touche les cœurs, mais je veux qu'ensuite ils vibrent d'eux-mêmes ; je prédispose les volontés, mais j'attends leur adhésion. Mon travail sur les âmes les a toujours pour collaboratrices ; sans douceur, est-il une collaboration possible ?
Si donc vous voulez posséder la terre, c'est-à-dire les âmes, pour me les donner, collaborez dans le même esprit avec moi et avec elles ; que le son de votre voix soit l'écho du mien, que votre travail s'adapte au mien. Je pourrais me passer de vous pour établir mon règne, mais je veux me servir de vous. Votre service ne sera bon que s'il suit mon exemple, si vous haïssez le péché, non le pécheur, et l'erreur, non l'ignorance. Craignez, lorsque vous entrez en violence ; descendez au fond de vousmêmes : ce qui vous froisse, alors, ce ne sont point les retards ou les obstacles apportés à mon règne, c'est l'insuccès que rencontrent des arguments ou des tentatives dont votre personnalité s'enorgueillissait. Est-ce donc pour vous-même que vous voulez posséder la terre... ? Mais, si c'est pour moi, laites comme moi.
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