‹ Autour du catholicisme social (volume 2)Chapitre 97 sur 99 · CONSOLÉS · texte numérisé non relu

CONSOLÉS

Il ne sufQt donc pas à Jésus que nous souffrions : il lui faut encore que nous pleurions. Il n'a cure <les libations variées où se complaisaient les dieux antiques ; mais il semble éprouver un goût étrange pour i'amère libation de nos larmes.

Qu'est-ce à dire ? Tâchons de comprendre.

« Cela m'est égal », murmurons-nous parfois, avec une désinvolture factice, avec un esprit de révolte à peine contenu, lorsque nous venons de subir quelque ennui, par le fait des circonstances ou par le fait des hommes.

« Cela m'est égal > ; Tamour-propre choqué ne v<îut pas s'avouer atteint ; la tête courbée par l'insuccès se redresse nerveusement ; le cœur chagriné s'étourdit.

« Cela m'est égal » : tel fut le dernier mot de la sagesse ancienne, jalouse d'offrir des leçons à notre vie. Le stoïcisme travaillait son sourire pour l'opposer à tous les accidents ; il se composait un visage de marbre, qui se refusât à refléter la douleur; et pleurer lui paraissait une lâcheté. Le stoïcien qui mettait son bonheur à se sentir « souverain », à se conduire en « roi », concertait sa vie tout entière comme un perpétuel défi à Tégard de l'infortune, ennemie impuissante de sa sérénité. Le calice pouvait survenir ; il ne l'appelait ni le repoussait ; cela lui était « égal ».

Jésus, le dieu fait homme, fut plus humain que Marc-Aurèlo, Thomme qui jouait au demi-dieu ;

Jésus, modèle de souffrances, demanda, sans aucun ambage, que le calice s'éloignât. Jésus pleura les pleurs de l'agonie, et Jésus ne s'en cacha point : môme vis-à-vis des bourreaux, instruments inconscients de l'œuvre divine, on ne surprend en lui nulle arrogance. Il ne farda point sa pâleur : et c'est à genoux, en sueur, les yeux mouillés, qu'il accepta sa vocation d'agneau. Cela ne lui était point « égal », à lui.

Entre ces deux façons de souffrir, il y a toute la différence qui sépare la superbe et l'humilité, la fausse royauté et la vraie sujétion, la vertu d'emprunt et la vertu vraie.

Dans la fierté glaciale et provocatrice d'un Marc- Aurèle, il entre je ne sais quel dépit. Plus une blessure coûte à notre orgueil et plus notre orgueil môme l'envenime,plus nous sommes enclins à rechercher ce médecin couronné : maître accompli d'orgueil, il nous soigne par Phoméopathie, et nous nous croyons guéris... Se résigner en confessant qu'on souffre, ce serait, aux regards du stoïcien, une sorte de capitulation. Il refuse, il croirait s'amoindrir, comme si c'était se diminuer que de capituler devant Dieu.

Dieu ne nous envoie point la souffrance pour que nous joutions avec elle, mais pour que nous sachions en faire bon usage et pour qu'à la faveur de cette dure leçon nous nous reconnaissions sujets d'une volonté plus forte, plus haute et plus lucide que la nôtre ; et Jésus, en nous donnant l'exemple d'une résignation mouillée de larmes, a comme béatifié les larmes elles-mêmes, ces mouvements réflexes de r«^me, par lesquels nos misères traduisent à Dieu ce qu'elles ont de criant et nos humiliations ce qu'elles ont de cruel. Pleurer, parfois, c'est déjà se résigner.

Face à face avec Jésus, la pudeur dont s'envelop-

30(3 LES BEATITUDES

pent volontiers les douloureuses intimités du cœur pour se rendre insaisissables au regard étranger, n'a plus de raison d'être et cesse môme d'être permise; et Jésus, pressentant une larme perler, la fait jaillir pour la cueillir, et la transformer en prière.

Pleurer, c'est souffrir comme Dieu veut qu'on souffre, avec sincérité et simplicité.

Et de toutes les attitudes de Pâme, celles-là seules méritent consolation, — la consolation d'être réputées bienheureuses, — qui sont simples et sincères. La simplicité n'est- elle pas Tune des ailes sur lesquelles l'auteur de Vlmitation nous élève vers Dieu?

BIENHEUREUX CEUX QUI ONT FAIM ET SOIF DE LA JUSTICE, PARCE Qu'iLS SERONT RASSASIÉS

La justice, c'est l'exactitude parfaite des rapports entre l'homme et Dieu et des rapports entre les frères humains, tels que Dieu les a fixés et prescrits. C'est une ordonnance et une harmonie dans laquelle sont parfaitement mises en valeur, avec toutes leurs conséquences, la subordination des hommes à Dieu, l'égalité fraternelle des âmes rachetées, et la destination providentielle des choses créées.

Le mot de justice, ainsi compris, condaoïne comme une ingratitude l'oubli des droits absolus de Dieu ; comme une oppression, notre prétention à des droits absolus sur le prochain ; comme un accaparement, les maximes d'absolutisme et d'exclusivisme qui règlent trop souvent l'usage personnel des richesses.

Il enveloppe l'esprit de piété, l'esprit de fraternité, l'esprit de pauvreté.

Il est la mesure précise, la définition formelle, de ce je ne sais quoi, que nos cœurs débiles et rêveurs poursuivent sous le nom d'idéal. 11 fixe nos aspirations ; et par là môme qu'il les fixe, il nous fait évaluer, tout ensemble, ce qu'elles ont de grand et ce qu'elles ont de lointain, ce qu'il y a d'impérieux dans leur essor, ce qu'il y a d'inaccessible dans leur but.

La justice doit nous donner faim, la justice doit nous donner soif : ainsi le veut Jésus ; et tout élan vers la perfection, toute aspiration vers la sainteté, témoignent de cette faim et témoignent de cette soif.

De la vie intérieure, passons à la vie sociale.

Avoir faim et soif de la justice, c'est envisager avec netteté, jusqu'à leurs extrêmes conséquences, les intentions providentielles, et veiller, dans la mesura de notre influence, à ce que, dans la vie sociale, ces intentions souveraines soient obéies par les mœurs et ratifiées par les lois ; c'est introduire dans la loi civile, indispensable tutrice des faibles, cette obligation du repos hebdomadaire, si chère au cœur de Dieu qu'au lendemain de son travail de créateur il s'en imposait à lui-même le léger fardeau; c'est mettre comme frontispice, en tête de ce code ouvrier que chaque jour la conscience contemporaine élabore, une maxime divine, d'après laquelle la sueur du front paternel doit gagner le pain de la famille ; c'est enfin opposer à l'arrogance de la matière — force ou richesse — la respectabilité de cette image divine qu'est tout être humain.

Il est des âmes élevées mais timides, qui éprouvent je ne sais quelle pudeur à laisser voir leur faim et leur soif de la justice ; une sorte de respect humain les dissuade de jeter ainsi le gant au conservatisme mondain et les empêche de remplir leurs devoirs envers le prochain, comme jadis un autre respect humain empêchait d'autres générations de

remplir leurs devoirs envers Dieu. « De quoi se môlent-clles? » Avec ce simple mol, parfois, on paralyse riniliative de ces âmes : le reproche d*orgueil,toutde suite, survient à point pour les châtier. Combien n'est-il pas plus doux et plus facile de s'endormir, dans le cadre où l'on se trouve, sur le confortable oreiller du laisser-faire et du laisser-passer? Ceux qui sommeillent en ne faisant rien n'ont rien à redouter de ceux qui ne s'éveillent que pour critiquer les tentatives voisines.

Avoir faim et soif de la justice, c'est avoir le courage d'affirmer et de propager, sans crainte des préjugés ambiants, ces aspirations qui nous poussent à réparer ou à prévenir la misère, à jouer à notre façon notre rôle de Christs en diminuant le mal dans le monde, à garantir la Providence contre les malédictions de ceux qui souffrent, à multiplier nos efforts pour que, de plus en plus, l'œuvre de Dieu soit reconnue « bonne », oui, bonne, telle qu'il la jugea lui-môme au lendemain de la création, avant que le péché de Thomme ne la gâtât.

Ce n'est point assez de soupirer en rôve après plus de justice ; Dieu veut un rôve laborieux, un rêve agissant ; et comme ici-bas l'action est fille de la souffrance, comme le travail est fils de la faim, Dieu no s'engage à rassasier, là-haut, que ceux qui, sur terre, auront laissé vivre et crier en eux je ne sais quel douloureux appétit de justice. C'est ainsi que Dieu béatifie l'effort vers le progrès.

Dans la vie des âmes comme dans la vie physique, l'inappétence est un mal. N'envions jamais cette demi-mort de nous-mômes. Toute inquiétude est préférable à la quiétude de l'égoïsme. Il faut nous ôtre laissé préoccuper, nous allions dire gêner, par le souci personnel de notre responsabilité sociale, pour jouir plus tard de la véritable paix.

Ne nous décourageons donc ni ne nous troublons,

si nous nous sentons opprimés, parfois, par la sensation d'une sorte de discordance entre nos rêves et la réalité, entre nos aspirations et la vie réelle, entre la bonne foi de nos efforts et leur tragique stérilité. Ce qu'il y a d'irrassasiable dans notre faim, d'insatisfait dans notre soif, fut prévu par Jésus.

Il faut avoir éprouvé cette faim et cette soif, et les avoir entretenues, et nous y être âprement complu, pour être rassasié là-haut.

BIENHEUREUX LES MISÉRICORDIEUX PARCE QU'iLS OBTIENDRONT MISÉRICORDE

Devons-nous considérer cette béatitude sous l'as-» pect d'un simple marché, d'une sorte de transaction avec Dieu? Créanciers du prochain,débiteurs de Dieu, nous liquiderions notre compte final en rachetant notre dette par l'abandon de notre créance.

La charité divine nous ouvre en effet cette perspective... N'oublions point, cependant, que la miséricorde de Dieu est la miséricorde d'un Être qui a le droit de nous juger; et qu'à nous au contraire, qui souvent manquons de miséricorde, le droit de juger autrui pourrait être contesté.

Nous voyons autrui par le dehors, nous avons des règles toutes faites, que nous lui appliquons. Dieu nous voit par le dedans ; Dieu sonde les reins et les "Sœurs.

Les théories modernes qui limitent la responsabilité humaine doivent nous induire à tempérer l'arbitraire de nos propres jugements et à reconnaître que Dieu seul est quahfié pour juger. L'exacte mesure de notre responsabilité échappe parfois à notre cons-

cience elle-même, à plus forte raison l'exacte mesure (le la responsabilité d'autrui nous échappe-t-elle. Notre conscience nous rend témoignage de notre bon vouloir ou de notre mauvais vouloir ; mais s'agit-il d'apprécier exactement notre mérite ou notre démérite, elle hésite. Est-ce pour nous consoler de ne point nous ('onnattre nous-mômes que nous nous érigeons en connaisseurs des fautes du prochain? Ne jugez point si vous ne voulez point être jugé, nous dit l'Evangile; le positivisme actuel nous dit: Ne jugez point. L'indulgence est devenue la forme suprême de l'intelligence.

Chez Dieu qui voit tout et sait tout, la miséricorde est un don gracieux. Chez l'homme moderne, la miséricorde est devenue, non pas seulement une vertu du cœur, mais, si j'ose dire, une nécessité intellectuelle. Si la miséricorde n'est pas en nous l'expression spontanée de notre bonté, qu'elle soit du moins l'aveu raisonné de notre ignorance, de notre impuissauce à juger. N'assimilons donc pas et ne comparons pas entre elles les deux miséricordes dont parle ici le Christ : celle qui nous est demandée, et celle qui nous est promise.

Jésus, par cette béatitude, ne nous invite point à un calcul, il nous introduit dans un règne nouveau. Elle est comme la formule de la Nouvelle Alliance.

Le monde, avant lui, était, si l'on ose ainsi dire, une hiérarchie de rigueurs ; il y avait en bas, pour les hommes, la peine du talion, œil pour œil, dent pour dent ; il y avait en haut, dans le ciel, un Dieu méconnu, trahi, outragé par ses créatures, et qui punissait.

Jésus parut ; et le monde, avec lui, devint une hiérarchie de charités. Du haut en bas de l'échelle, les jougs s'adoucirent, les sanctions s'atténuèrent, au règne de la stricte réparation succéda le règne de la grâce.

Et cela était si imprévu, si inédit, qu'il fallut des paraboles pour illustrer cette révolution. Le maître amnistiait son régisseur, incapable de faire face à ses engagements, et le régisseur ne comprenait point qu'il devait amnistier le pauvre serviteur, victime lui aussi d'un contretemps semblable. Alors, le régisseur, par l'effet même de son manque de miséricorde, faisait crouler à la base cette hiérarchie des charités dans laquelle il semblait appelé à être comme un échelon; tout de suite le maître, en qui Jésus se figure, rétablissait pour l'intransigeant régisseur la rigueur des anciennes sanctions, et cette parabole signifiait que nous posons nous-mêmes les assises de la miséricorde divine par notre miséricorde envers autrui.

La société païenne, les sociétés modernes qui l'imitent, pèsent de tout leur poids sur les plus petits; ils sont comme écrasés sous la superposition des jougs.

Dans la société chrétienne, le vaste courant de miséricorde qui circule de la tête aux membres et qui rattache le ciel à la terre vient caresser avec une complaisance d'élite la détresse des plus petits ; et Jésus, dispensateur suprême de pitié, s'identifie formellement avec ceux d'entre les hommes qui ont le plus besoin de pitié : le verre d'eau qu'on leur tend, c'est à lui qu'on l'offre ; le bien qu'on leur fait, c'est à lui qu'on le fait. Et dans cette sorte de flux et de reflux de charité qui résumera, jusqu'à la fin des temps, l'histoire de la Nouvelle Alliance, on peut dire, comme pour la vie du monde physique, que rien ne se perd et que rien ne se crée ; tout ce que nous insérons de miséricorde dans les destinées de la pauvre famille humaine enrichit à notre profit la miséricorde même de Dieu.

312 lES BÉ.\TITUDES

BIENHEUREUX CEUX QUI ONT LE COEUR PUR, PARCE qu'ils verront DIEU

L'homme a été créé à l'image et à la ressemblance de Dieu : l'impureté du cœur déforme Timage et ternit la ressemblance . L'homme, tel qu'il fut créé, était le miroir de Dieu : sous le nom de péchéS; des défauts gâtèrent le miroir.

Voici venir la minute, où Dieu rappelle l'homme à lui.

L'image doit être confrontée avec l'objet, la ressemblance doit affronter le modèle.

Alors, entre l'image demeurée pleinement fidèle et Tobjet qui consent à s'y complaire, se déroulent des mystères d'intimité, qu'on peut nommer mais qu'on ne peut définir : le cœur pur voit l'invisible !

Mais l'image infidèle subit d'autres destinées.

Les mystiques, spécialement sainte Catherine de Gênes, nous laissent entrevoir que l'âme pécheresse, brusquement transportée par la mort à proximité de Dieu, est à elle-même sa propre justicière. L'éclat de Tobjet illumine les taches de l'image ; et l'âme, d'elle-même, s'affaisse dans l'enfer ou dans le purgatoire, suivant que ces taches échappent à tout remède ou sont au contraire susceptibles d'être enlevées.

L'image irrémédiablement souillée fuit l'objet qui la juge ; la ressemblance irrémédiablement déviée fuit le modèle qui la condamne.

Echappant à ces étranges abîmes de détresse, d'autres âmes — les plus nombreuses peut-être — s'éloignent pour un temps. En affrontant la vue de

leur modèle, elles se sont senties des miroirs défectueux et fautifs ; elles s'effacent, peinées, honteuses, repentantes. L'humilité, qui n'est autre que la connaissance exacte de Dieu et de nous-môme, de sa grandeur et de notre néant, nous était souvent inconnue sur la terre : l'âme se refusait à cet effort de vertu qui eût consisté à se faire toute petite devant Dieu, à confesser loyalement son indignité^ et à accepter de bon cœur son propre néant. Dieu pourtant ne réclamait qu'un aveu et un effort... Cet effort fut insuffisant. Et la pauvre âme, transmigrée vers lui, le sentant plus grand qu'elle ne l'avait jamais conçu, et se sentant plus petite que jamais elle ne l'eût pensé, comprend enfin, pleinement, pourquoi Dieu requérait d'elle l'humilité, et rend hommage à l'ordre universel en s'exilant loin de son Créateur jusqu'à ce qu'elle soit jugée digne de le refléter.

Bienheureux, en revanche, ceux qui, ayant toujours développé Dieu en eux, se retrouvent en lui. Bienheureux ceux qui respectèrent en eux-mêmes la loi primitive d'analogie d'après laquelle Dieu, épris de la créature humaine, se voulait mirer en elle. L'impureté du cœur est une déception pour le Dieu créateur ; c'est comme une bavure du miroir. La pureté du cœur sanctionne les intentions créatrices de Dieu : elle assure l'intégrité du miroir.

Par sa propre transparence, l'âme élue mérite de voir.

Tout au plus, ici-bas, devinait-elle son créateur ; subitement appelée dans l'au-delà, elle fait mieux que le connaître, elle le reconnaît.

Et sa vision, méritée par sa pureté, n'est autre que le parachèvement de sa ressemblance initiale avec Dieu.

31 i LES Bé.\TITUDES

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