APPELÉS ENFANTS DE DIEU
Jésus, projetant sur notre nature des lueurs divines, nous a marqué la nécessité d'être en lutte avec nous-mêmes: au for intime de toute âme fidèle, Jésus en personne, souvent vaincu, jamais lassé, dirige ce combat spirituel qui est la définition môme de la vie. Mais les providentielles importunités de sa grâce sont d'autant plus odieuses aux vouloirs rebelles qu'elles se font plus charitablement pressantes; haïssant Jésus en proportion de ses bontés, beaucoup d'hommes s'insurgent contre lui comme l'on s'insurge contre un gêneur. Jésus songeait à eux lorsqu'il se proclamait un objet de division, une pierre de scandale, et lorsqu*il disait imperturbablement : Je suis venu apporter la guerre, non la paix.
Artisan de guerre au fond de nous-mêmes, et sujet perpétuel de lutte dans Thistoire de l'humanité, que prétend-il signifier en faisant l'éloge de l'esprit de paix? Kt son rôle historique, un rôle de dix-neuf siècles, no contredit-il pas cette parole?
Il advient parfois i\ Thomme de perdre la paix en méditant sur la vie, soit qu'il essaie d'approfondir son devoir réel, soit qu'il caresse le mirage de Tidéal.
Cellule du vaste organisme social, je n'ai pas le droit de me désintéresser de l'existence de cet organisme, et jo dois chaque jour préparer ma tâche du lendemain. Mais, d'un geste, Dieu peut détacher cotte cellule et l'enlever à la société pour la rendre au limon; je dois chaque jour être prêt pour l'éventuelle émigration du lendemain. D'une part, j'inter-
cale dans Puniversel tourbillon du travail social mon incessant essoufflement ; d'autre part, Taléa même de la vie m'ordonne le recueillement... Je dois être tout à mon action, et je ne dois pas, si je puis ainsi dire, en être plein. Nous avons chaque jour deux lendemains à envisager, dont l'un est probable et dont l'autre est possible; et le premier, en général, fait perdre de vue le second; et l'agitation du labeur coudoie négligemment, mais pas toujours impunément, l'espionnage de la mort. Sous l'oppression de cette antinomie, l'âme éprouve parfois quelque malaise à s'unifier ; elle se sent tiraillée, incertaine, dispersée. Au fond de toute âme sérieusement chrétienne, il y a une Marthe et une Marie qui souvent se boudent l'une l'autre : une Marthe, ouvrière infatigable de TelTort humain ; une Marie, qui, pareille aux apôtres spectateurs de la transfiguration, aimerait la quiétude reposante du tête-à-tête avec Dieu. C'est en général par leurs querelles réciproques que la paix de l'âme est compromise. Mais Jésus les mit l'une et l'autre d'accord en acceptant de l'une un service et de Tautre un hommage; ne raffinons pas plus que lui, réconcilions ces deux moitiés de notre être dans un commun élan de confiance vers le Père, — la confiance qui convient aux enfants de Dieu. Jésus n'a point seulement en vue la paix avec nousmêmes ; il veut, aussi, la paix entre les hommes.
La science du xix" siècle, se raillant du mot de Jésus, propose aux adhésions humaines la doctrine de la lutte pour la vie. C'est la plus forte contradiction dont on ait jamais offusqué le christianisme. Dieu créa les biens de la terre pour la nourriture de tous les hommes, et cette doctrine, en faisant des biens de la terre l'enjeu des luttes économiques, les met à la merci exclusive des vainqueurs. Dieu fit les hommes frères, et cette doctrine les fait ennemis. Dieu les voulut pacifiques, elle les veut belliqueux. Elle
prend le contrepied du plan divin ; et cette élranfp Providence, qui aurait suscité des vies hamainespoor les faire lutter entre elles, ressemble à ces Ijnm qui se donnaient le spectacle des combats de giadiiit'Mjrs. Tous les systèmes d'économie sociale qui érigent en principe l'oppression du faible par la liberté du fort sont un affront à ce mot du Christ : Bienheureux les paciGques.
Ji'^sus établit un rapport entre Fidée même de digailé humaine et l'idée de fraternité pacifique ; l'homme qui écrase un autre homme déchoit de son rang d*en£uit de Dieu, et le seul titre de noblesse dont il soit légitime de nous parer ne nous demeure acquis que si notre conduite envers le reste de la famille humaine est une conduite chrétienne.
Prétendre appliquer à l'humanité la doctrine brutale et belliqueuse de la sélection des espèces et da xlruggle for /t/e, c'est assimiler l'homme à une espèce animale ; c'est effacer à demi, dans Fétat civil de nos âmes, la paternité divine ; le mot de Jésus, qui réserve aux pacifiques le titre d'enfants de Dieu, nous est à cet égard le plus grave des avertissements.
BIENHEUREUX CEUX QUI SOUFFRENT PERSÉCUTION POUR LA JUSTICE, PARCE QUE LE ROYAUME DES CIEUX LEUR APPARTIENT
Jésus, prophète exact de l'avenir, ne voulut point exagérer les victoires futures. Il savait que ses fidèles, marchant à la poursuite de la justice, n'auraient d'abord d'autre récompense que la persécution, c'està-dire le recul de cette justice elle-même ; et par
une anticipation de sa miséricorde vengeresse, il les en console.
D'avance il a pesé tous nos jougs ; il entrevoit la route de Thistoire, pleine d'ornières qui cahotent étrangement la marche de l'humanité vers là justice.
Mais pour éviter d'y demeurer enlizé, il suffit de se retourner vers le début de cette route.
Le Juste y cheminait; et d'une ornière, soudain, surgit une croix ; le Juste succomba, et celui qu'il avait chargé de parler en son nom fut le premier à le renier. Trois jours se passent, et de nouveau la route s'éclaire ; le héraut de justice a repris sa marche triomphale ; et le pauvre renégat, pleurant et pardonné, inaugure le magistère chargé de perpétuer parmi les hommes, d'un verbe impérieux et incoercible, l'idée de justice.
En observant cette heure d'histoire, les persécuteurs peuvent apprendre que les résurrections succèdent aux calvaires, que les martyres, — ces professions de foi gravées pour Téternité, — succèdent aux reniements, et que la persécution n'a pas la force de vaincre ceux qui ne veulent point se laisser vaincre, ni de courber à terre, pour toujours, ceux qui rougissent d'avoir été vaincus.
Quant aux persécutés, ils savent que le royaume des cieux est à eux. Rêvant d'une terre où le règne de Dieu trouverait son avènement, ils se tracent à eux-mêmes une image imparfaite et qui déjà leur paraît très belle ; image sans cesse menacée, sans cesse offusquée par les tristesses de la réalité, sans cesse enténébrée par le voile sordide de leurs propres péchés. Mais ils croient à une réalité dont cette image est le pâle reflet, et que rien ne menace ni n'offusque ni n'enténèbre : cette réalité, ce sont les cieux, où se poursuit le règne de Dieu. Leur rêve et leur foi sont comme parallèles ; leur foi du ciel vient justifier, documenter et préciser leur conception
d'une terre meilleure; et si le rôve actif qu'ici-basils essaient de réaliser n'a pas de prise sur leur époque, ils ont confiance que cet essai même leur assure une prise sur un autre royaume. Si cette copie de l'audelà dont ils voudraient ici-bas tracer l'esquisse en introduisant autour d'eux plus de justice, s'efface ou se déchire à mesure qu'ils s'y appliquent, Jésus leur est garant qu'à l'élaboration patiente d'une telle copie succédera le spectacle du prototype souverain, qu'à l'étape toujours laborieuse et parfois douloureuse de Tapproximatif succédera le contact avec l'absolu, et que le ciel appartient à ceux qui ont travaillé de leur mieux, avec succès ou avec échec, il n'importe, pour que la terre devînt, à l'image du ciel, un lieu de justice.
Ainsi disait Jésus ; et pour se mieux faire entendre, il était, ce jour-là, monté sur une colline; et la foule attentive écoutait.
A mesure que parlait Jésus et qu'écoutait la foule, Jésus semblait grandir, et la colline aussi ; et dans l'imagination des hommes, ce piédestal de la bonne nouvelle devenait une Montagne.
La conscience des siècles ratifia cette illusion d'optique ; la colline devint vraiment une montagne, la terre se rapprocha vraiment du ciel.
A la première révélation, celle du Sinaï, le ciel s'était rapproché de la terre ; on avait vu s'abaisser Dieu, fulgurant de mystère, inquiétant en son rayonnement d'ombre ; et Moïse seul avait été admis à entendre, et les Juifs seuls, ensuite, admis à savoir.
Mais l'heure a sonné pour la seconde révélation, interprète de l'énigme humaine et de la solution divine.
Médiateur entre les intelligences qui questionnent et l'Intelligence qui répond, Jésus fait s'élever avec
lui la nature et Thumanité. Ce n'est plus Dieu qui descend, c'est déjà Dieu qui remonte, et les hommes avec lui ; et la colline participe de l'altitude nouvelle des âmes ; et la colline est pour toujours la montagne, la Montagne par excellence, et d'ailleurs innomée.
Les grands pics autour desquels s'amusent les nuages, et dont la toilette est diverse suivant qu'une atmosphère capricieuse les habille de soleil ou de neige, ont besoin d'avoir un nom dans la langue des hommes. L'immuable éminence de Galilée n'en a point besoin : jamais les nuages ne la cacheront ni le soleil ne la quiltera ni nos frileux espoirs ne la perdront de vue ; et jamais elle ne cessera d'être de plain-pied pour les âmes, comme la plus hospitalière des collines, et toujours visible au loin, comme la plus majestueuse des montagnes.