Paris, libr. Vittc
2. Rien de plus naturel que cette coopération. Évoquant la période de 1883 à 1886, où l'idée syndicale et les projets de législation sociale rencontrèrent « du côté des conservateurs Thostilité presque universelle », le comte Albert de Mun se hâte d'ajouter : « Seule la jeunesse catholique, échappant à la discipline des cadres anciens, répondit à notre appel. Elle étudia notre programme, l'accepta avec enthousiasme, en fit la plateforme de sa politique sociale. » (Gailhard-Bancel, Les
•retraites ouvrières, p. XIX. Paris, Chevalier et Rivière, 1906.) — Au demeurant, il faut lire le compte rendu qu'a donné M. de Maraiisdu congrès tenu à Ghûlon-sur-Sa'ônc en 1903, sous la présidence de M. Henri Bazire, par VAssociation catholique de la jeunesse française, congrès qui marque une date et qui fut non seulement une manifestation, mais une école. (Associaiion catholique, 15 iuin 1903, p. 515 et suiv.). —Nous renvoyons enfin àTéloquente brochure de M. Bazire : L* orientation sociale de la jeunesse catholique, 3« édit. (Paris, 1907).
trines. Voilà trente ans que, sous des patronages pareillement honorables et sous des couvertures diversement grises, V Association catholique rend à un public trop rare encore, mais d'autant plus fidèle, d'exactes visites mensuelles ; et si, pour une revue, l'âge est en général un honneur, nous devons saluer celle-ci, bien bas, comme la doyenne de toutes celles que préoccupe le malaise social, et qui cherchent un remède à ce malaise. V Association catholique y dont les bonnes mains de M. Henri Savatier et de M. Zamanski tiennent aujourd'hui la destinée, a derrière elle une longue histoire, et, comme il advient pour toutes les existences sérieuses et sincères, cette histoire est faite, tout à la fois, de tâtonnements et de progrès. Il suffirait de descendre la série de ses volumes pour voir se dérouler en ses diverses phases ridée catholique sociale, se préciser et se nuancer, se modifier et se compliquer, les rapports entre cette idée et les conceptions voisines ou adverses, et pour observer, aussi, — phénomène bien instructif, — comment l'attitude des catholiques sociaux à l'endroit des autres écoles réformistes ou révolutionnaires affecte d'autant plus de largeur et de générosité, que leur doctrine, lentement mûrie, acquiert plus de certitude et plus de fixité.
Au début de V Association catholique y l'idéal corporatif obsédait la pensée des rédacteurs les plus éminents * ; et dans la poursuite de cet idéal, leur âme tout entière s'engagea. Nos historiens avaient
1. Sur les origines intellectuelles de ce mouvement, sur les sources auxquelles se puisa le programme de VŒnvre des CercleSj il faut connaître une lettre du marquis de La Tour du Pin à V Association catholique (15 septembre 1903, p. 201-205) ; et nous tenons à redire à ce propos qu'au jour où M. de la Tour du Pin recueillerait en un volume les articles où s'épanouit depuis trente-cinq ans son audacieuse sincérité de réformateur chrétien, il rendrait aux idées qu'il aime un vrai service.
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exhumé le moyen âge; nos romantiques l'avaient galvanisé. Par delà cette décrépitude sociale des deux derniers siècles de l'ancien régihie, qui avait condamné les corporations à n'être plus que des caricatures d'elles-mêmes, la mémoire historique et rimagination poétique, associées en une féconde complicité, ressaisissaient un âge antérieur, durant lequel le système corporatif avait garanti, tout à la fois, la prospérité de l'industrie et la dignité du travailleur. On s'attardait avec charme à ces évocations du passé ; puis, en corrigeant quelque peu, comme Ton corrige une photographie qu'on veut flatter, Ton espérait avoir sous les yeux la représentation de ce que serait le prochain avenir ; et des femmes de France, toutes prêtes à tisser de leurs propres mains les bannières des futures confréries, demandaient, avec une impatience de sans-travail, jusques à quand durerait le chômage.
C'était plus et mieux qu'un élan d'imaginations, c'était, en ce lendemain de la Commune, un éveil de consciences, ardentes à s'accuser elles-mêmes plutôt qu'à incriminer le peuple, et s'interrogeant, anxieuses, sur la façon dont ceux qui avaient un devoir social à remplir l'avaient jusqu'ici rempli. Renan, dans un article de ses Questions contempo-' raines, avait malignement persiflé toute une catégorie de chrétiens, qu'il appelait « les chrétiens de la peur ». Les catholiques dont je parle, instruits plutôt qu'apeurés par la Commune, se préoccupaient, surtout, de leurs responsabilités.
Admettons même qu'il convienne encore, pour achever leur portrait par une dernière touche, de signaler à l'arrière-plan de leurs idées je ne sais quel féôdalisme, et de relever, parmi les émotiônâ qui les
étreigaaient, un certain goût de revanche sur la conception bourgeoise et industrielle de la société moderne ; ces suprêmes notations, du moins, ne doivent point être interprétées comme une critique. Car, en notre pays, si les classes conservatrices ont mérité un grave reproche S ce n'est point, à vrai dire, pour cette sorte de tendresse archaïsante.inofTensive comme un amour de tête, qui attacha certains de leurs membres à l'antiquité féodale, mais c'est, bien plutôt, pour avoir trop souvent honoré sans réserve, parce que riche, et grati&é de tous droits parce que forte, « une autre féodalité qui asservit des milliers d'individus, les condamne à un travail exorbitant, s'empare des femmes et des enfants, les livre à tous les genres de démoralisation, exige un service disproportionné avec leurs forces et le salaire mesquin qu'elle accorde, et, maîtresse absolue de cette population dont l'existence et la direction sont entre ses mains, les livre à des privations contre lesquelles aucune ressource n'a été préparée.» C'est un ministre de Charles X, M. d'Haussez, qui donnait jadis ce signalement de l'industrialisme naissant ' ; et si ce
1. De ce reproche, je ne connais pas d'expression plus pénétrante ni plus philosophique que celle que lui donnait en 1885 M. de La Tour du Pin : « A l'inverse des catholiques allemands, la plupart des catholiques français sont un peu pires que nuls vis-à-vis de la question sociale ; c'est-à-dire qu'ils font montre à son égard non seulement d'une grande ignorance mais d'une invincible antipathie. C'est tout simple ; ils sont tous attachés à l'état social créé par la Révolution de 1789. Ils en professent les maximes à force d'en devoir pratiquer les mœurs. Les hommes qui font exception à cet état d'esprit plus ou rnoins conscient sont considérés par ceux qui forment Topinion, soit comme des arriérés dont on sourit, soit comme des novateurs inconsidérés ». {Association catholique, 15 août 1903, p. 109.) .
2. Cité dans Gratry, La. Morale et la loi de VHistoire, I, p. 117. Comparer ce qu'écrivait en 1836 le publiciste catholique D'Eckstein : «L'ère des prolétaires avance. L'homme de finance
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qu'il y avait en lui de féodal — de féodal d*un autre aloi — lui devenait une aide, comme plus tard aux fondateurs de V Œuvre des Cercles, pour mieux voir et mieux pénétrer les vices fonciers du régime moderne, on doit galamment pardonner à ces hommes l'attitude réactionnaire de leurs rêves, en faveur de Torientation d'avenir qui déterminait leurs conclusions et dirigeait leur action.
De fait, c'est Benoît Malon lui-même qui, parlant des études dont ÏŒuvre des Cercles catholiques d'ouvriers était le centre et dont V Association catho" tique fût jusqu'en 1891 l'organe, écrivait, en 1885, qu'elles avaient* un côté sérieusement économique, par leur pénétrante critique du monde capitaliste ^ » Le volume: Questions sociales et ouvrières, régime du travail, subsiste comme un document de ces études, et le document garde sa valeur. Ce qu'il y eut de fécond durant les vingt premières années de V Association catholique, ce fut moins son travail de construction que son travail de destruction, et moins les essais d'architecture que l'effort continu de critique sociale. On s'adressait à un peuple ouvrier, catholique d'origine, et qui peut-être, de sentiments, est plus catholique qu'il ne le croit lui-même, mais qui, dans son ensemble, est trop détaché de la pratique religieuse, pour que des groupements économiques institués sur un terrain purement confessionnel puissent prétendre à une certaine ampleur. Pour les édifices catholiques que voulait multiplierl'CEarrec/es Cercles^ les matériaux catholiques manquaient... Mais la Ionhausse les épaules : à ses yeux, qu'est-ce que l'ouvrier ? Un éternel mineur,une espèce de béte à face humaine, qui gagne de l'argent durant toute une semaine pour le dépenser au jour du repos. Restent les gendarmes pour surveiller ses plaisirs et discipliner ses querelles. » (De l Espagne^ considérations sur son passé, son présent, son avenir ^ fragments, p. 359.)