‹ Autour du catholicisme social (volume 3)Chapitre 29 sur 97 · Henri Perreyve, Sermons, p. 455. (Paris, Douniol · texte numérisé non relu

Henri Perreyve, Sermons, p. 455. (Paris, Douniol

LE CATHOLICISME A l'eXPOSITION DE 1900 79

haut de la chaire, Tabbé Perrey ve prononça ; déjà sa voix était guettée par la mort, grande maîtresse de silence. Mais lorsqu'on a donné des enseignements de vie, la mort ne les assourdit ni ne les étouffe ; et le bilan de Texposition de 1900 prouva que les exigences et les sommations de Tabbé Perreyve n'étaient point demeurées incomprises de tous les catholiques venus après lui.

€ Laïcisation I » ce mot a retenti, à travers le XIX» siècle,comme un incoercible écho de la Révolution française. Et Ton entendit par là, d'abord,l' attribution à TEtat — considéré comme un représentant adéquat de tous les Français — d'un certain nombre de services et de fonctions dont était chargé jadis l'établissement religieux. Puis on fit un pas de plus, et Ton mit en disgrâce,au nom de la « laïcisation », les citoyens ou les groupements qui subissaient ou représentaient certaines influences confessionnelles; leur concours à la vie publique fut suspecté ou répudié, en raison môme de leur personnalité religieuse et de la fidélité qu'ils gardaient à la foi traditionnelle ; leurs bons offices furent surveillés ou repoussés; l'Etat moderne, théoriquement extérieur à toute croyance, eut la prétention d'agir sur la conscience de ses commis à la façon d'une machins pneumatique, et d'y faire le «vide. En fait et dans la pratique, cette conception abstraite de l'État était si malaisément applicable que l'idée de « laïcisation » atteignit bientôt une nouvelle étape ; une sorte de confession antireligieuse, ayant sa philosophie, sa liturgie, ses arcanes, et je ne sais quel caractère ésotérique, se dressa dans cet État qui se

80 LE CATHOLICISME A l'eXPOSITION DE 1900

larguait d'être laïque, et Ton vit les fidèles de cette confession nouvelle déclarer en toutes lettres: l'Etat, c'est nous.

Lorsque, au temps de la Restauration, le verbe un peu solennel des doctrinaires se mettait au service de l'idée de laïcisation, cette idée se présentait comme un corollaire pratique de certaines maximes de tolérance, et comme un moyen pour que Voltaire dormît content ; d'ironiques vicissitudes ont voulu qu'elle devînt, par la suite, non seulement le paravent, mais le prétexte môme de l'intolérance, et qu'elle ramenât en son cortège, en un subit détour du XIX® siècle, une contrefaçon de l'ancienne religion d'État. La « laïcisation » était ainsi violée au moment même où elle affectait les allures les plus triomphantes ; elle faisait place au règne d'une contre-Eglise qui prenait des airs d'Église. Le xix« siècle finissant a vu la faillite eflfective de la vieille idée de r < Etat laïque »; ce fut une de ces faillites où le syndic seul s'enrichit, et le Grand-Orient s'institua syndic.

Or, en même temps que les adversaires de l'Église catholique exploitaient contre elle les trompeuses devises de « laïcité » et de < neutralité », il était à craindre que les fidèles, sans le savoir ni le vouloir, ne se rendissent complices du courant même par lequel ils risquaient d'être balayés. N'allaient-ils /pas prendre à l'égard de leur siècle une attitude de démissionnaires? L'Etat commandait l'exode de Dieu ; les croyants, à leur tour, n'allaient-ils pas suivre Dieu dans son exode, plutôt que de garder, si possible, quelque crédit dans la place pour l'y faire un

LE CATHOLICISME A l'eXPOSITION DE 1900 8 1

jour rentrer ? Leur Église était exclue ; ne voudraient-ils pas s'exclure avec elle? Leurs prêtres,d'un geste brutal, étaient renvoyés à la sacristie ; ne formeraient-ils point, derrière ces prêtres ainsi mis en interdit par l'esprit « laïque », une dévote et confuse escorte, qui refermerait sur elle les grilles des parvis ? Il y aurait eu, dans cette conduite, une grande apparence de piété et de dignité, parfois môme quelque sacrifice ; et les premiers instants en eussent été coûteux. Mais elle courait le péril auquel sont exposés certains effacements et certains détachements ; l'esprit de paresse et de torpeur, avec ses insidieuses circonvallations, assiège et menace sans cesse les réserves qui se piquent d'êtres fières et les expectatives qui se laissent qualifier d'héroïques ; il transforme les contenances provisoires en postures définitives, dissimule les conditions nouvelles, les besoins nouveaux et dès lors les devoirs nouveaux, et supprime, en un mot, le sens de la vie. Telle est la mésaventure dont les catholiques eussent affronté l'irréparable danger, si, complétant euxmêmes l'ostracisme qu'avaient préparé contre eux les ennemis de leur foi, ils avaient commis l'erreur de tactique de s'infliger à eux-mêmes une autre sorte d'ostracisme. Devaient-ils s'exiler de leur temps, plus irrévocablement encore qu'ils n'en étaient exilés? Devaient-ils n'avoir d'autre politique que d'attendre? Sous quelques dehors que se déguisât une telle attente, soit qu'elle patientât, soit qu'elle s'impatientât, l'impatience même, en ses capricieux et inutiles soubresauts, n'était-elle pas encore une passivité ?

Montalembert, une première fois, en sut convaincre les catholiques ; il leur remontra que c'est parfois un péché de pleurer trop longuement sur le péché des incroyants, et que Dieu préfère nos bras à nos larmes, bien qu'en sa toute-puissance il n'ait besoin

82 LE CATHOLICISME A l'eXPOSITION DE 1900

ni des uns ni des autres. Et Ton vit les citoyens catholiques saisir et comprendre qu'en tant que citoyens et en tant que catholiques ils avaient un mot à dire et un poids à jeter ; et de même que le développement des libertés publiques avait amené un O'Connell, au-delà de la Manche, à jouer un rôle dans une assemblée foncièrement hostile au papisme, de môme l'idée catholique commença de se montrer telle quelle, intégrale, dans le Parlement d'une royauté voltairienne, et prit définitivement conscience de sa force lorsque, parmi les premiers ébats du suffrage universel émancipé, elle vit s'attacher à elle, non point seulement des serviteurs qui depuis longtemps s'appelaient Montalembert *, Falloux, Veuillot, mais même des alliés qui s'appelaient Lamartine, Adolphe Thiers, Victor Cousin.

Cinquante ans ont passé depuis lors ; et la longue série de défaites qu'a subies l'idée catholique sur le terrain parlementaire, et que n'ont pu conjurer d'inoubliables merveilles d'éloquence, semblait ramener beaucoup de fidèles — plusieurs autres causes aidant — vers cet état d'esprit où Montalembert, jadis, les avait empêchés de s'enlizer. Voyant assez clair et assez net pour discerner qu'en somme la vie publique n'est souvent qu'une bagarre d'ambitions ou un spori de scepticismes, ils ne cherchaient d'autre poste, pour leur désintéressement, que la tour

1. Les trois volumes que le P. Lecanuet a consacrés à Montalembert — Tune des plus belles œuvres d'histoire relfgieusé publiées en ces derniers temps — attestent combien, chez Montalembert, l'action fut à la hauteur du conseil, et le dévouement à la hauteur du programme. (Paris, Poussielgue.)

LE CATHOLICISME A l'BXPOSITION DE 1900 83

d*ivoire de leur âme, et considéraient la bouderie comme une marque d'intransigeante susceptibilité, comme un raffinement de l'honneur... On raisonne mieux sur les champs de bataille, où la bouderie est réputée une lâcheté.

Mais à mesure que le siècle qui souleva tant de problèmes et n'en résolut aucun se hâtait de sj^ngloutir dans Thistoire, on constatait, de toutes parts, que la vie parlementaire résume de moins en moins la vie publique, qu'elle ne la recouvre que partiellement, ne la représente que d'une façon très fragmentaire, et souvent fort trompeuse '. Les désillusions de l'électeur berné confirmaient ou provoquaient les observations sagaces des sociologues; entre les sujets du régime parlementaire et les analystes du parlementarisme, il y avait complicité pour guetter à travers le pays d'autres foyers auprès desquels on pût s'éclairer, se réchauffer, et peut-être, un jour, changer en « or pur » le « plomb vil » de la politique. Le citoyen acquérait lentement la connaissance de ses intérêts professionnels ; et considérant ces intérêts mêmes comme le point de départ d'une action jusqu'alors inédite, il créait à côté du pouvoir législatif, des associations professionnelles, des groupements syndicaux, des coopératives, des bourses du travail, tout un ensemble de sociétés qui, sous des noms divers, ratifiaient le lien naturel créé par l'appartenance à un même métier.

Une nouvelle carrière s'ouvrait aux catholiques ; ils y sont entrés. Ils avaient môme, grâce au labeur de cette Œavre des Cercles qui fut une semeuse d'idées, dessiné d'avance les horizons qu'il était permis d'entrevoir ; et l'histoire des trente dernières années reconnaît en eux les précurseurs du mouvement syndical. Ils méritèrent ainsi, aux regards de

1. Voir Goyau, Autour dn catholicisme social, 2* série, p. 47-75.

84 LE CATHOLICISME A l'eXPOSITION DE 1900

Tobservateur impartial, une sorte de préséance parmi ce groupe de réformateurs, devenus chaque jour plus nombreux, qui tendaient à lutter contre les effets antisociaux de l'individualisme révolutionnaire en travaillant à l'organisation des professions ; et c'est là une préséance que les catholiques aimeront toujours à revendiquer, non comme un droit pour leurs personnes ou comme un étai pour leur crédit, naais comme un titre pour leur doctrine.

Cependant la force des courants révolutionnaires allait croissant ; les violents, devenus souvent les maîtres du mouvement, cherchaient à préparer le succès d'une certaine philosophie antireligieuse en la mettant à la remorque des idées de réforme sociale ; et sans doute cette philosophie, si familière qu'elle fût au parti socialiste révolutionnaire, n'était rattachée que par un lien tout factice à l'ensemble des revendications économiques auxquelles se vouaient les syndicats ; mais on ne pouvait reprocher aux catholiques qui s'occupaient de l'avenir syndical, de déplorer qu'il se compromît en aussi mauvaise compagnie. De là devaient résulter des scrupules, et de ces scrupules des tiédeurs.

C'est sur ces entrefaites que parurent les décrets de M, Millerand sur les conseils du travail ; à quelque variété d'opinions qu'ils aient donné lieu, ils assuraient en fait, à tous les syndicats quels qu'ils fussent, un rôle effectif dans l'élaboration des projets de lois ouvrières et un droit réel à l'audience des pouvoirs publics ; les initiatives catholiques, comme toutes les autres, pouvaient dès lors avoir une répercussion dans la vie légale du monde ouvrier; et pour participer de plain-pied à cette forme nouvelle de la vie publique, les catholiques de l'heure présente n*ont qu*à développer dans certaines régions, à créer dans toutes les autres, ces groupements de travailleurs réclamés, dès le lendemain de la guerre,

par M. le comte Albert de Mun. Car son insouciance de passer pour réactionnaire et ses impétueux élans vers la < contre-révolution » prédestinaient, dès l'origine, l'illustre représentant de la catholique Bretagne à être un architecte de l'avenir — d'un avenir encore plus prochain que peut-être il ne le croyait lui-môme, de cet avenir qui aujourd'hui «st le présent.

L'entrée des catholiques dans la vie parlementaire avait eu des airs d'expédient ; tout au plus était-elle une conséquence naturelle des maximes d'éclectisme que professera toujours, au sujet des diverses formes de gouvernement, la largeur d'esprit de l'Eglise, incessamment soucieuse, depuis dix-neuf siècles, de voir ses fidèles adapter à l'évolution des temps leurs méthodes et leur action.

Mais l'entrée des catholiques dans la vie réorganisée du monde du travail est quelque chose de plus qu'un acte d'obéissance aux opportunités de l'heure actuelle. Ils n'innovent point, ici ; ils ne font que se continuer ; ils consacrent un mouvement qu'euxmêmes ont inauguré, et appliquent une doctrine essentiellement romaine en ses assises, fille du Syl" labns et de l'encyclique Rernm Novarum, doctrine qui restaurait, vis-à-vis des faux dogmes de 1789, la réahté du lien professionnel et du lien social, et qui élevait au-dessus des vicissitudes de la concurrence industrielle, cruellement déchaînée par le < libéralisme », les droits de la dignité humaine et les devoirs de la fraternité chrétienne.

A côté de ces deux portes d'accès dans la vie nationale, l'Exposition universelle de 1900 en ménageait aux catholiques une troisième. Elle leur offrait

un autre moyen de répondre en fait, et sans réfutations oiseuses, à l'arrogance coutumière de l'esprit laïcisateur ; c'était de montrer, sur un terrain ouvert à tous, l'orientation de leurs pensées, le sens de leurs eflforts, le résultat de leurs œuvres. Ainsi firentils. Citoyens de la République française, ils étalèrent sous les yeux du pays, et ce qu'ils essaient, et ce qu'ils réalisent; et de môme que souvent, en face d'une philosophie hostile, Texposé tranquille et systématique du dogme est la meilleure des apologies, de môme il advint qu'en face d'une politique hostile la simple exposition des « œuvres» fut le plus significatif des plaidoyers. Ce fut pour beaucoup de visiteurs une surprise insigne. La lecture des polémiques quotidiennes leur avait révélé, de longue date, les conditions ingrates dont s'attristaient les catholiques, les menaces incessantes qui pesaient sur leurs congrégations, les suspicions ou les calomnies qui visaient leurs œuvres, les exigences légales qui gênaient ou décourageaient leur autonomie pédagogique ; et l'Exposition révélait que, derrière les doléances, chaque jour, hélas I plus légitimes, et derrière les revendications, jamais prescrites parce que toujours répétées, un travail se tentait ; que ce travail, sans nul désespoir, bravait la défaveur des circonstances ; et que ce travail réussissait. Oui, il réussissait, lors môme qu'il s'exerçait sur un sol volontairement desséché par le pouvoir, et lors môme que le pouvoir concentrait sur des terrains voisins et hostiles le lucratif rayonnement de ses sourires; et les plaintes justifiées où les catholiques avaient parfois semblé s'attarder à l'excès, tournaient à l'honneur môme de leur vitalité, puisque l'inimitié la plus savante n'avait pu ni l'entraver ni la tarir.

LE CATHOLICISME A l'eXPOSITION DE 1900 87

Des écrivains informés, en une suite de rapports qui figureront avec relief dans l'histoire du catholicisme contemporain, ont tracé Tattrayant tableau des œuvres catholiques dans les diverses sections de l'Exposition universelle ; leur trait est d'autant plus précis, d*autant plus sûr de lui-même, qu'avant d^ôtre les greffiers de Taction catholique, ils en avaient, chacun dans sa sphère, été les ouvriers. Nous ne voulons point ici les répéter, moins encore dispenser de les lire; et notre attention s'arrêtera, surtout, sur la leçon d'attitude que les organisateurs de l'Exposition des œuvres catholiques ont doanée à leurs coreligionnaires.

C'est en montrant et ce qu'ils sont, et ce qu'ils font, que les catholiques peuvent ressusciter l'antique prestige de leur foi *. Car ils déjouent ainsi la tactique des nombreux adversaires qui, tout en les éconduisant au nom de la laïcisation, les accusent de faire bande à part et de se désintéresser de la vie du pays. Des susceptibilités s'émeuvent — et je le comprends — lorsqu'il semble que le catholicisme se dispose à descendre en li<ïe, face à face avec d'autres doctrines, et que, promené par d'aventureux avocats, il va peut-être se soumettre, concurremment avec toutes les autres, à la merci de je ne

1. On ne saurait trop faire connaître, à cet égard, l'œuvre de diffusion entreprise par V Action Populaire de Reims : ses Guides- Annuaires sociaux, ses tracts tri- mensuels qui seront bientôt au nombre de cent cinquante et qui passent en revue toutes les initiatives catholiques sociales, ses précieux recueils de monographies : Françaises, Prêtres de France, Jeunes de France, sa collection des Actes sociaux, montrent avec éclat et avec solidité ce que les catholiques sont et font.

es LE CATHOLICISME A L*EXPOSmON DE 1900

sais quel « jugement de Dieu ». Que ces susceptibilités se rassurent : l'apostolique condescendance qui conduit les champions du catholicisme à accepter certaines joutes sera toujours redressée par la prudence de l'Église, à l'instant où cette condescendance pourrait devenir une duperie. L'Église, d'une part, craindrait de déroger à sa vocation conquérante, si elle ne se pliait point aux conditions actuelles du combat ; mais épiez-la, d'autre part, dans cette confuse mêlée des divers systèmes qui lui disputent l'opinion des hommes. Parmi ces systèmes, voug voyez les uns battre ouvertement en retraite, une retraite souvent définitive, et les autres, triomphateurs du jour, laisser confisquer leur gloire par un homme qui leur donne son nom et qui, souvent, survivra à leur fortune; mais la doctrine catholique, elle, si poignantes que soient les heures de disgrâce, n'esquisse jamais une retraite volontaire ; et quelles que soient les coopérations d'élite qui lui procurent certains succès, jamais elle n'impute sa victoire qu'à Dieu seul. Et, par-dessus la mêlée, el e continue d'émerger, sans que les complaisances de l'approche, les courtoisies du vis-à-vis, les coquetteries du duel, portent aucune atteinte, ni à son caractère transcendant, ni à sa sécurité finale.

Soit que l'on observe les prérogatives de vérité absolue, intangible, immuable, que l'Eglise catholique réclame pour son dogme, soit que Ton prenne acte de ses exigences morales et sociales et de son ferme vouloir d'imprégner de christianisme la vie totale de l'être humain et des groupements humains, on en vient à conclure — à ne parler ici qu'humai-

nement — que, dans le chaos des systèmes, la conception catholique tient toujours le premier rang. C'est au reste ce que sentent, encore qu'ils ne se Tayouent pas toujours, les impétueux détracteurs qui, tout en qualifiant l'Église d'organisme fatigué, épuisent contre cette sénilité la violence de leurs effort^. Ils devinent que ces interminables luttes, qui prolongent d'interminables incertitudes, deviennent importunes au commun des hommes, et que la lassitude même les ramènera vers l'unique doctrine qui croit d'une invincible certitude à sa victoire future, et qui n'aura rien à changer d'ellemême pour recueillir cette victoire. Son orgueil même — comme ils disaient la veille — sera pour eux la séduction du lendemain ; à l'issue des terrains mouvants où ils auront laissé, peut-être, leur foi dans leur propre raison sans perdre complètetement la foi dans l'au-delà, la stabilité provocante de la doctrine catholique les arrêtera et les fixera : la sérénité de ses mystères leur fera TefTet d'une de ces atmosphères dont les vertus vivifiantes compensent Taltitude et la difficulté d'accès, et qui permettent aux respirations essoufflées de réparer en paix l'inquiétude de leur rythme. Désireux de se reposer dans l'absolu, c'est au catholicisme seul qu'ils pourront aller. Montrons-leur dès maintenant, comme l'Exposition des œuvres catholiques le leur a révélé, que l'absolutisme de notre foi ne nous isole point de l'humanité, mais qu'il nous y attache au contraire, et qu'il nous y plonge ; qu'il nous amène à nous dévouer pour elle, non point avec l'élan d'une sensibilité toujours capricieuse, mais au nom de cette idée de fraternité, inséparable du dogme chrétien et de la piété chrétienne, et qui garantit par là même la continuité des dévouements ; et qu'au jour où ces coureurs de doctrines, saturés de la « liberté » môme de la pensée, chargeront TÉglise catholique de mettre

90 LE CATHOLICISME A l'eXPOSITION DE 1900

leurs intelligences à Pancre, elle ramènera tout de suite leurs bonnes volontés en pleine mer, pour la pratique du bien, pour rexercice de la charité, pour la recherche de Fhéroïsme.

Mais voici venir d'autres esprits qui, rebelles à la notion même de vérité absolue, apprécient, dans chaque système philosophique ou religieux qui brigue leurs suffrages, Tordonnance architecturale du système, le lien harmonique qui en rattache entre elles les diverses parties, la cohésion qu'elles présentent. De la véracité même de la doctrine, ils n'ont souci, et s'estiment d'ailleurs incapables de s'en rendre compte ; mais ils peuvent apprécier, empiriquement, dans quelle mesure cette doctrine enveloppe, dicte et détermine la vie de ses adeptes, et c'est comme cadre et comme mobile d'existence qu'elle leur paraît digne d'estime ou de mépris. Ne pouvant observer les racines de l'arbre, ou de parti pris ne le voulant pas, ils jugent de l'arbre par ses fruits. Peu leur importe si les doctrines sont vraies en ellesmêmes ; ce qui les intéresse, volontiers dirions-nous ce qui les amuse, c'est de rechercher si les personnes vivantes dans lesquelles elles se traduisent et s'incarnent sont vraies avec elles-mêmes, et, si j'ose ainsi dire, homogènes avec leurs doctrines.

On voit tout de suite combien ces habitudes d'esprit d'une seconde catégorie de nos contemporains peuvent favoriser le crédit du catholicisme : c'est affaire aux catholiques, et à eux seuls. Qu'ils se souviennent que leur façon de vivre et d'agir sera interprétée comme l'expression empirique de leur foi, qu'ils seront l'image d'après laquelle l'Idée sera jugée, qu'ils seront considérés comme l'écho du Verbe, et que du son même de cet écho dépendra l'accueil fait au Verbe lui -même. Aussi le tableau de l'activité catholique qui fut offert aux visiteurs de l'Exposition leur fit-il saisir, avec une rare opportunité, Pépa-

nouissement des consciences catholiques dans les œuvres les plus variées.

Les catholiques enseignent; et parce que chrétiens, parce qu'ils ont le christianisme avec eux et en eux, ils mettent le christianisme dans leur enseignement par là même qu'ils y mettent leur vie.

Les catholiques vont à ceux qui souffrent ; et parce que chrétiens, parce qu'ils ont le christianisme avec eux et en eux, ils mettent le christianisme dans leur besogne de philanthropes par là même qu'ils y mettent leur vie.

Entre les prétentions de certaines théories « laici satrices > et les exigences mômes de la vie, sentezvous le conflit se dessiner ? Être chrétien dans votre enseignement, et chrétien dans vos œuvres, ce n'est en aucune façon, comme beaucoup affectent de le croire, apposer une rubrique confessionnelle sur des programmes ou sur des actes qui ne sembleraient point destinés à être le monopole d'une société religieuse déterminée. Vous ne prenez ni ne cherchez le christianisme en dehors de vous-même pour en étiqueter votre enseignement ou pour en couvrir votre activité comme d'une façade postiche ; c'est en vousmême que vous le prenez, c'est en vous-même que vous le trouvez : dès lors que vous vous dévouez tout entier, soit à votre métier d'éducateur, soit à votre besogne d'homme d'œuvres, vous en faites une tâche chrétienne * ; et c'est enfin votre personnalité

1. Qu'on lise le Fils de V esprit, de M. George Fonsegrivo (Paris, Lecoffre, 1905) : la physionomie de Norbert dePéchanval illustrera, pour le lecteur, les méthodes nouvelles d'action catholique. Une formule, terrible en sa sottise, s'insurgeait naguère contre les initiateurs ; on leur reprochait de « ne pas faire comme tout le monde. > Qui donc était-il ce « tout le monde ?» Et quels titres sa paresse invoquait-elle pour affecter ainsi un zèle d'arbitre et de souverain? Le meilleur moyen de ne plus redouter, dans le petit coin de terre où notre labeur est attendu, les sourires et les soupirs de « Tout le monde »,

92 LE CATHOLICISME A l'eXPOSITION DE 1900

d'ouvrier, — personnalité façonnée et sans cesse enrichie par la grâce, — qui, telle quelle, par la vertu de sa propre expansion, imprime sur votre parole ou sur votre action le sceau du Christ.

Mais s'il est vrai que la vie extérieure et publique des catholiques, ainsi comprise, ainsi pratiquée, de-» vient la suite et la prolongation de la vie même de leur âme, et s'il est de la nature de la vie de vouloir se communiquer et se reproduire, on devine qu'ils tendront, non point à courber sous leur influence et sous la maîtrise de l'Église des passivités engourdies, mais à susciter, comme auxiliaires ou comme héritières de cette influence et comme libres sujettes de cette maîtrise, des autonomies vivantes,

le meilleur moyen de ne plus laisser niveler nos énergies par ce despote collectif qui les voudrait annihiler, c'est d'observer que c tout le monde » n'est qu'un point dans le vaste monde, et généralement un point insignifiant. Ainsi fait Norbert de Péchanval, « fils de l'esprit », et bravement il défie la critique des hommes en prenant des initiatives qui plaisent à Dieu. En second lieu, qu'on le remarque bien, c'est parce que chrétien, et sans nulle idée d'arrière-plan, que Norbert de Péchanval s'occupe du peuple : son action n'est même point une tactique apostolique, mais un épanouissement de son âme. c No croyez pas, disait naguère le cardinal Moran, archevêque de Sidney, que notre attitude bienveillante pour le mouvement ouvrier australien soit de l'opportunisme, qu'elle constitue une sorte de tactique apostolique, non, c'est très volontairement que nous sommes sympathiques à l'ascension des classes populaires. Nous voulons élever toujours davantage le peuple, et tout ce qui le fera grandir rencontrera immanquablement chez nous la plus grande, la plus convaincue sympathie. » (Association catholique, 15 juillet 1902. p. 45.) Le livre où nous voyons à l'œuvre la « bonne volonté ». de Norbert de Péchanval pourrait avoir pour épigraphe ces paroles cardinalices.

Le catholicisme a l'exposition de 1900 93

Missionnaires, ils chercheront, dès que Fheure en paraîtra propice,à créer des clergés indigènes, c'està-dire à élever à la plus haute dignité humaine des représentants de ces races qu'ils ont tirées de l'abjection intellectuelle et morale K Directeurs de patronages, il ne leur suffira point d'aménager des « garderies », confortablement préservées contre les souffles de siècle ; ils aguerriront les âmes et les mettront en mesure d'agir chacune à sa façon, pour le commun but du règne de Dieu ". Hommes d'œuvres, ils ne se considéreront jamais comme des préfets laïques de ce royaume idéal, chargés de centraliser entre leurs mains patriarcales l'activité d'un certain nombre de « protégés » et de ramener dans leur propre orbite le rayonnement des consciences ; ils aimeront mieux former des forces que de guider des faiblesses ; et la vieille chanson qu*ils répéteront aux oreilles du peuple ne sera point, comme d'aucuns l'en accusent, une mélodie doucement berceuse ; elle aura les résonances d'un chant d'éveil, elle imprimera des élans. Car la vie n'aspire point à créer le sommeil, la vie aspire à créer la vie.

C'est ainsi que l'Exposition de 1900 a gravé dans la mémoire des catholiques, non point seulement des leçons d'attitude, mais encore des maximes d'action; et prenant congé de ce formidable kaléidoscope à travers lequel le génie humain se regardait sous toutes ses faces, ils emportaient en leur for intime quelque fierté et quelque sécurité : fierté pour ces œuvres qui sont filles de leur foi, sécurité pour cet avenir qui sera fils de leurs œuvres. On disait autour d'eux, avec un aveuglement parfois volontaire, que le prosélytisme catholique était un système d'asservissement,

1. Voir à ce sujet le livre décisif du chanoine Joly: Le christianisme et V Extrême-Orient (Paris, Lethielleux, 1907),

Page 1