‹ Autour du catholicisme social (volume 3)Chapitre 31 sur 97 · La journée des Patronages, p · texte numérisé non relu

La journée des Patronages, p

5. Les Patronages et Œuvres de jeunesse au Palais des Congrès, p. 279 et suiv. (Paris, Didot, 1901.)

6. Voir dans la collection de l'Action populaire (2«'»« série, n» 32), le tract de M. Montier intitulé ; Éducation post scolaire : les Philippins,

plient aujourd'hui, sous l'étiquette de < laïques >, des institutions rivales.

Longuement élaborée par les légistes de la monarchie, perfectionnée sans relâche par tous les régimes ultérieurs, l'idée de laïcisation avait, presque jusqu'à nos jours, contenu les ambitions légitimes de l'esprit chrétien, limité le rayonnement du règne divin, et condamné le Verbe à certains mutismes. La fin du xix* siècle marqua le terme de ces misères : puisque toutes les théories, avec toutes leurs conséquences, prenaient le droit de s'afBcher au grand jour, comment eût-on reproché à la doctrine catholique d'étaler, elle aussi, toutes ses ambitions? D'un geste précis et grandiose, Léon XIII la jeta dans la mêlée : partout où il y avait des conflits, partout où il y avait des souffrances, le catholicisme se montra; certaines thèses, grosses d'applications sociales, s'évadèrent des vieux livres de théologie. Dans ces in-folios poussiéreux, comme en autant de reliquaires, les docteurs anciens avaient enclos leurs pensées; Léon XIII, rajeunissant par l'ascendant de sa personnalité le prestige de ces doctrines exhumées, réclama pour elles, tout ensemble, droit de cité dans le champ des idées, droit de souveraineté sur les consciences croyantes. En quelques années, par la seule vertu d'un travail doctrinal, par la simple force vitale de l'ai iirmation théologique, l'Église projeta sur le monde un éclat que depuis longtemps le monde ne connaissait plus : l'idée de justice reprit toute son altitude, le mot charité cessa d'être banal. C'en fut fait de ces cloisons étanches qui peu à peu s'étaient dressées entre la pratique religieuse et les actes civiques, sociaux, économiques, du chrétien ; elles s'effritèrent et chancelèrent, à mesure que se révélait aux consciences une façon chrétienne d'être citoyen, une façon chrétienne d'être employeur, une façon chrétienne d'être acheteur, une façon chrétienne

LES OEUVRES DU MARAlâ lOl

d'être propriétaire, une façon chrétienne d'être travailleur.

Mais si le christianisme réclamait tout Thomme, l'éducation chrétienne devait nécessairement comprendre tout l'ensemble de la vie ; elle devait nécessairement enseigner l'esprit civique et le sens social ; et tandis que l'ignorance hostile reprochait à nos patronages de n*être rien plus que des serres confortablement aménagées, et protégeant contre les vilains vents du dehors certaines plantes encore tendres et toujours tendres^ nos patronages, au contraire, devenaient des écoles de vie. On y faisait l'apprentissage de cette grande conception chrétienne à laquelle Léon XIII donnait un resplendisse, ment imprévu ; et sous l'influence de la « commission centrale des Patronages et œuvres de jeunesse de France », créée en 1889, on avisait dans ces institutions, suivant l'expression de M. Etienne Védie, à « l'éducation intégrale du peuple *. »

« Jadis, écrit M. Turmann, on avait compris l'œuvre de jeunesse, surtout, comme une œuvre de préservation et de moralisation purement religieuse. Aujourd'hui, tout en se préoccupant autant que par le passé de la formation morale, on estime qu'il y a lieu de former Thomme complet, le citoyen aussi bien que le chrétien. » C'est qu'en effet, puisque, dans la vie moderne, chacun de nous est appelé à un rôle public et surchargé d'une responsabilité sociale, il appartient aux œuvres de jeunesse de faire l'éducation de cette responsabilité. Une certaine conception patriarcale, d'après laquelle l'enfant du

1. Le rapport do M. Védie, qui est de 1897, marque une date dans l'histoire de nos patronages : il fut suivi d'un vœu encourageant les jeunes gens à former des sociétés de prévoyance et des syndicats professionnels, et c'est là Torigine des Syndicats du livre, syndicats exclusivement professionnels, ni < rouges », ni « jaunes ». — Cf. Turmann, op^ cit., p. 281-284.

patronage était exclusivement et uniquement un petit « patronné », a fait son temps; elle datait de Tépoque où cet enfant, devenu homme, devait être « protégé » par des institutions patronales, où cet homme, devenu vieillard, devait être un « assisté... » Mais aujourd'hui que le citoyen est destiné à Faction électorale et le travailleur à l'action syndicale, aujourd'hui que la loi permet à toute initiative individuelle d'exercer une pesée sur Taiguillage général de la société, et que la conscience sociale fait un devoir de profiter d'une pareille permission ; l'enfant du patronage doit désormais être élevé pour devenir une force autonome, une force ayant le sentiment de son influence et du devoir qui en résulte, de ses possibilités d'action et de la portée à laquelle elle peut prétendre. Tout homme, dans la société contemporaine, a le droit et l'obligation de se considérer comme un agent utile et de se comporter comme tel; tout homme peut et doit être, en quelque mesure, un moteur. C'est dans le Patronage, à l'avenir, que l'adolescent recevra les indispensables leçons d'action sociale ; il apprendra l'action en la pratiquant. Le patronage idéal n'est pas celui dans lequel toutes les jeunes énergies, correctement alignées, docilement groupées, se subordonnent avec une moutonnière insignifiance à l'autoritaire mansuétude d'un président. Mieux vaut, pour la discipline et la formation des futurs adultes, que certaines de ces énergies soient inquiètes, impatientes, bouillonnantes, et qucTélitedes jeunes* patronnés », se fatiguant d^une attitude toute passive, aspirant à plus et à mieux qu'à être les bénéficiaires de bons conseils, se préoccupent à leur tour, aveô la fougue apostolique qui convient à leurs âmes toutes fraîches et toutes neuves, de faire du bien autour d'eux, et d'être à leur façon, si je puis ainsi dire, des patronnants. De plus en plus, dans nos patronages, prévaut une heureuse

méthode ; on éveille chez les meilleurs le désir et le goût de se dévouer au bien de leurs camarades ; on essaie de réaliser, dans Tétroit enclos de V « Œuvre de jeunesse », le superbe idéal de la société chrétienne, où tous sont les membres les uns des autres ; et lorsqu'on voit un enfant du peuple « patronner » un autre enfant du peuple, on se réjouit de cette initiative comme d'une victoire ; c'est la preuve que le patronage vit.

Toutes les œuvres, les meilleures, les plus hautes, sont guettées par un singulier péril ; il advient parfois aux fondateurs, progressivement, inconsciemment, d'avoir tant d'attachement et presque de tendresse pour les beaux rouages d'une œuvre — de leur œuvre — qu'ils relèguent au second plan, sans d'ailleurs s'en rendre compte, la préoccupation môme du but en vue duquel cette œuvre fut fondée. « Si un code du travail prohibait le travail de la femme à l'usine, et la maintenait au foyer, que deviendraient la plupart de nos crèches? Si notre enseignement primaire d'État, par l'effet d'une résipiscence ordonnée d'en haut, cessait d'inspirer des suspicions aux croyants de l'idée de Dieu, môme de l'idée de patrie, que deviendraient la plupart de nos écoles libres? » Il n'est pas rare de saisir, sur les lèvres de certaines personnes estimables, ces réflexions apeurées; et l'on dirait, à les entendre, que pour assurer la durée de leurs fondations, elles souhaitent naïvement la prolongation des misères ou des malaises par lesquels ces fondations sont justifiées. « Que ferions-nous s'il n'y avait point de malades? » disait un jour un médecin, tout prêt d'ailleurs à les guériç. Je sais des gens d'œuvres qui, involontairement'/ et sans môme s'en douter, sont dans le môme état d'esprit que ce cruel et dévoué guérisseur.

C'est l'honneur des Patronages d'avoir en général résisté à une pareille tentation. Un bon directeur

de patronage n'est jamais plus joyeux, jamais plus reconnaissant envers ses pupilles et envers Dieu, que lorsqu'il voit certains enfants s'imposer à lui comme auxiliaires^ s'improviser émules de son dévouement, et se faire en quelque sorte ses confrères au lieu de rester passivement ses obligés. Jouer avec une sagesse acquise, rendue nécessaire par le bon ordre d'une maison, c'est bien. S'essayer avec une pétulance juvénile à la besogne d'aide mutuelle qui résume, dans la vie courante, le devoir social des chrétiens : c'est mieux. Une mutualité de bonnes volontés, voilà ce qu'est, essentiellement, le patronage catholique de l'heure présente ; le rôle des directeurs ne consiste plus à surveiller des docilités, mais à provoquer des initiatives ; et le patronage, enfin, n'est pas seulement un endroit où l'on est bien gardé contre le mal, mais un endroit, plutôt, où l'on est vigoureusement exercé pour le bien.

Alors môme que nos évolutions politiques et sociales n'auraient pas commandé cette orientation nouvelle du patronage, elle résulterait tout naturellement du grand travail auquel se livre la pensée catholique contemporaine en ce qui regarde la morale chrétienne. D'aucuns accusent volontiers cette morale de se réduire à une série de prohibitions toutes négatives, de cataloguer, purement et simplement, un certain nombre d'empêchements à la pleine liberté de notre épanouissement vital, et d'être en perpétuel antagonisme avec le déploiement de l'activité humaine. Ainsi comprise, elle apparaît comme une gêneuse qui entrave l'expansion de notre être, ou bien encore comme une borne à laquelle cette expansion se heurte ; elle ne suscite pas des élans, mais elle commande des arrêts ; elle n'est pas une

force d'inspiration, mais un élément de paralysie ; et Tobservation de cette morale, au lieu d'être un rayonnement de la vie, serait une limitation de la vie. Au catholique qui demande une loi d'action, la morale chrétienne, telle que l'expose cette caricature, dirait pour toute réponse : « Tu ne feras pas ceci, tu ne feras pas cela »; mais cette grande question : Que faire? ne recevrait pas une solution positive et féconde. Ignorent-ils donc, ces pointilleux détracteurs, que les ordres positifs et les conseils pénétrants du sermon sur la Montagne vinrent compléter les interdictions du Sinaï? Notre morale, telle qu'il y a dix-neuf cents ans la Palestine l'entendit révéler, ne croit pas avoir achevé sa tâche, lorsqu'elle demande et lorsqu'elle obtient que nous nous abstenions du mal. Le mal est une négation, notre morale veut être plus et mieux que la négation d'une négation et plus et mieux qu'une leçon d'abstentionnisme ; elle veut avoir une portée positive, elle est un système d*action. A ce litre, la morale chrétienne développe, élargit, épanouit tout ce qu'il y a de meilleur dans nos virtualités agissantes ; et bien loin qu'il y ait antinomie entre la pratique de cette morale et l'exaltation du vouloir-vivre, c'est au contraire en incarnant dans ses actes la morale chrétienne, que le chrétien vit d'une vie intégrale, d'une vie qui vaut la peine d'être vécue.

A l'heure où d'autres systèmes surviennent, qui critiquent le christianisme en tant que règle des mœurs et qui se prétendent mieux qualifiés que lui pour offrir les éléments d'une morale sociale, nos patronages et nos œuvres de jeunesse ont senti qu'une mission grandiose les attend. Les milliers d'enfants que des familles souvent étrangères à toute pratique religieuse expédient sous ces préaux ou dans ces salles de jeu auront à opter, bientôt, entre les fragiles bribes de catéchisme qu'a mal

retenues leur mémoire el d'ambitieuses doctrines^ scientiGques d'allure, qui les charmeront, tout ensemble, par Tabsence de certaines contraintes gênantes et par Pattrayant étalage d'une certaine générosité sociale. Il appartient aux patronages de les instruire et de les armer en vue de cette option. Or il ne suffît pas d'entendre célébrer la loi du Christ pour la comprendre et pour en goûter le prix ; il faut la vivre. Elle n'est pas seulement une leçon dont on se pénètre, elle est un esprit qu'on s'assimile.

La discipline de l'action sociale, inculquée au nom de la morale chrétienne, devient un argument d'élite en faveur du caractère positif et réaliste de cette morale ; et c'est ainsi que la vie du Patronage, avec les occasions de dévouement et d'aide mutuelle qu'elle multiplie, permet aux enfants de pénétrer, par là même qu'ils les appliquent, tous les enseignements moraux qui découlent de leur croyance.

Une fois exercés à considérer la religion, non point seulement comme une créancière de leur dimanche, mais comme une créancière de leur existence tout entière, ils seront moins enclins à dérober à Dieu leur dimanche lui-même ; la pratique sociale du christianisme, avec ses gratuites générosités, les attachera plus étroitement aux strictes obligations de la piété. Ainsi s'élaborera, au fond de leurs jeunes âmes, cette foi dont le catéchisme leur communiquait les rudiments ; elle s'y élaborera, non point par le travail d'approfondissement intime auquel pourraient se livrer des philosophes ou des mystiques, mais en s'extériorisant, en passant à l'état d*acte, en se traduisant, même naïvement, par des initiatives utiles. De même que dans le vaste monde l'arbre chrétien s'apprécie par ce qu'il laisse voir de ses fruits, de même, dans ce microcosme du Patronage, le plus grand bienfait religieux qu'on puisse procurer aux enfants est de les habituer à oser eux-mêmes faire

le bien, à féconder eux-mêmes ce Verbe qui leur insuffle l'esprit d'action, à produire des œuvres qui seront le fruit commun de leur vouloir et de leur foi, et qui, laissant leurs consciences contentes d'elles-mêmes, rendront leurs intelligences contentes de Dieu.

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