‹ Autour du catholicisme social (volume 3)Chapitre 32 sur 97 · L'AIGUILLE A LA CAMPAGNE · texte numérisé non relu

L'AIGUILLE A LA CAMPAGNE

« Devant la porte de chaque maison se tient une petite assemblée de dentellières, elles ont mis leurs sièges en rond ; et tandis que, le carreau sur les genoux, elles font aller les petits fuseaux, elles causent, elles causent éperdument.

« L'industrie de la dentelle fait ressembler la rue du village à un salon, salon rarement balayé où les poules viennent rôder autour des dames en visite.

« Plus la conversation s'anime, plus languit le mouvement des petits fuseaux. Et c'est ainsi du matin au soir, devant toutes les maisons de toute une province depuis trois siècles *. »

Voilà comment M. André Hallays, au retour d*une promenade dans la Haute-Loire, dépeignait aux lecteurs du Journal des Débats le piquant et laborieux aspect des vUlages et des hameaux.

Il aurait pu faire le môme récit en revenant de la Haute-Saône, du Calvados ou du Jura.

Il existe en France un certain nombre de communes dans lesquelles on compte sur la fabrication de la dentelle pour avoir cette part de pain dont tout

1 . Journal des Débats, édition hebdomadaire (n» du 8 août 1902).

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être a besoin pour vivre, et puis, en môme temps, cette part de rêve, d'art et de beauté, dont tout être a besoin pour aimer la vie.

Ces communes ont le droit d'être fières : les dentelles qui s'y préparent, dans le bruit saccadé des conversations ou au contraire dans la solitude d'une chambre de jeune fille tandis qu'elle rêve à l'avenir en faisant courir ses doigts agiles sur son métier, portent témoignage, en France et hors de France, pour la perpétuité de notre bon goût, pour la fidélité de nos traditions artistiques, et pour tout ce qui se cache de vertus créatrices dans les doigts de la paysanne française.

Mais le vieux dix-neuvième siècle — Dieu en ait eu pitié lorsqu'il l'aura jugé 1 — était médiocrement propice à la poésie. Une travailleuse routinière par excellence, la machine, devint la grande favorite : toujours en branle, toujours capable de s'essouffler, elle fut préférée à la force humaine, qui a une limite ; le mécanisme supplanta l'art; l'activité anonyme, impersonnelle, de la machine, parut plus lucrative que TefTort personnel de la main féminine.

En vain l'Anglais Ruskin poussait-il le cri d'alarme :

« Dans la facture des ouvrages à la main, disaitil, il y a cela qui est au-dessus de tout prix : on verra clairement qu'il y a des endroits où l'on s'est complu davantage, qu'on s'y est arrêté et qu'on en a pris soin, que là se trouvent des morceaux hâtés... mais l'eflFet du tout, comparé au même objet fait par une main mécanique, sera celui de la poésie bien lue et profondément sentie, comparée aux mômes vers récités par un perroquet. . . Toute la valeur de la dentelle, en tant qu*objet possédé, provient de ce qu'en

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elle la beauté est la récompense du travail industrieux et attentif : une chose que tout le monde ne peut avoir a son prix en elle-même ; la dentelle prouve, par son aspect extérieur, l'habileté de celle qui l'a faite, et par sa rareté la dignité de celle qui la porte... Si chacun pouvait en porter, chacun serait-il encore fier d'en porter ? * »

Mais l'Anglais John Ruskin passait pour un original qui avait déclaré la guerre aux machines ; et pour que l'industrie s'aperçût qu'il avait quelque peu raison, il fallait attendre la leçon de Texpérience. L'expérience survint et justifia la mauvaise humeur de Ruskin, en prouvant aux marchands mêmes de dentelle fabriquée mécaniquement que, si cette dentelle a des acheteurs, c'est parce qu'elle est l'imitation d'une autre dentelle faite à la main. Les commerçants qui vendent du strass seraient ruinés, le jour où il n'y aurait plus de diamants, et pareillement, pour que la foule trouve quelque attrait à l'achat de dentelles faites à la machine, il faut que de diligentes paysannes continuent d'exécuter, pour certaines privilégiées, de jolis travaux qu'on est « fier de porter ».

Vive donc la dentelle à la main î Et grâces lui soient rendues, dans Tintérôt môme de l'autre ! Le plagiat n'a de séduction que parce qu'à côté de lui d'exquis modèles existent. El les fausses dentelles pour réussir, comme les vraies pour venir au jour, ont besoin des campagnardes françaises.

Le Bon Dieu, non plus que Ruskin, ne veut permettre que la véritable beauté soit produite par la servilité d'un rouage ; à l'origine de la beauté, il veut qu'il y ait de la bonne volonté, il veut qu'il y ait de la liberté, il veut qu'il y ait une dépense d'âme, et

1. Cf. Engerand, Revue des Deux-Mondes^ 1" avril 1900, p. 644-663.

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que cette âme, faite à sa ressemblance, soit à quelque degré créatrice cbmme Lui.

Le vieux dix-neuvième siècle, en introduisant dans le régime du travail beaucoup d'habitudes mauvaises, faillit compromettre et rendre nulles les grandes et bonnes intentions de Dieu, et peu s'en fallut que l'industrie de la dentelle à la main ne périclitâty et qu'on ne trouvât plus de mains pour cette œuvre de beauté.

11 y avait en 1851, dans le département du Calvados, cinquante mille dentellières, et la dentelle, chaque année, faisait entrer dans la région une recette d'environ dix millions * : aujourd'hui, à peine y compte-t-on mille dentellières : et, dans la plupart des régions où cette industrie était florissante, la même baisse, chiflFres en main, pourrait être attestée.

L'unique raison de cette baisse, c'est la diminution des salaires. De nourricière qu'elle était, l'industrie dentellière est devenue une marâtre, qui paie mal, et qui paie en mauvaise monnaie.

Entre la paysanne qui fabrique la dentelle et la mondaine qui la porte, il y a parfois cinq intermédiaires, ou môme plus ; naturellement chacun de ces intermédiaires réclame son gain, et le prélève ; et ce qui reste à la travailleuse est singulièrement minime.

Que le marchand de dentelles, qui doit concerter des modèles nouveaux, qui doit à crédit déposer chez les couturières des stocks de marchandises précieuses atteignant, parfois, une somme mensuelle de cinq à six mille francs, et qui doit enfin courir le risque des capricieuses fluctuations de la mode ; que ce

1. Engerand, La dentelle à la main, p. 11 (tract de V Action populaire, 1" série, n« 17).

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marchand s'indemnise du péril qu'il court, et qu'il tire un sérieux bénéfice de son esprit inventif : c'est là une chose naturelle et nécessaire.

Mais ce marchand s'adresse à des fabricants, lesquels recourent à des entrepreneurs en gros, lesquels font appel, dans chaque village, à la collaboration de quelque sous-entrepositaire ; et vous voyez d'ici se glisser, dans l'industrie de la dentelle, entre la paysanne qui produit et le marchand qui vend, un interminable parasitisme.

Sans avoir d'autre fatigue que celle de distribuer, chaque semaine, un peu d'ouvrage aux paysannes, et puis d'en recevoir la livraison et de le réexpédier, l'intermédiaire qui est ainsi, dans le petit village, le maître du marché de la dentelle, réduit à sa volonté le salaire des ouvrières.

La paysanne ne relève que de lui, la paysanne ne connaît que lui ; en échange de la dentelle, c'est lui qui donne le pain ; et tant qu'il peut, il en amincit les tranches, afin de se réserver à lui-même un plus gros bénéfice. C'est un souverain absolu que cet intermédiaire. Une certaine science frelatée du vieux dix-neuvième siècle vient à la rescousse de sa mauvaise conscience : « Nous ne sommes plus au temps des corporations, déclare- t-il superbement ; chacun est libre, depuis 89, de travailler et de faire travailler comme il l'entend ; voyez mes conditions ; vous êtes libres de les accepter, libres de les refuser. » Et celte liberté du travail, qu'il célèbre en termes émus, n'est autre que la liberté de sa propre exploitation.

Car est-elle libre, la paysanne? Il lui faudrait, pour son foyer, trente ou quarante sous quotidiens; l'intermédiaire lui en donne huit ou dix..., ou rien du tout, c'est à son choix. Elle prend ce qu'on lui offre, et voilà sa liberté I

Si encore elle avait toujours des « sous » I Mais l'intermédiaire, qui se fait payer, lui, par le fabri-

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cant, en un numéraire bien sonnant, propose à la paysanne — et proposer, c'est imposer — un autre genre de monnaie. N'est-il pas drapier, ou bien épicier, ou bien mercier? Il donnera quelques denrées pour rémunérer la dentelle qu'on lui apportera ; et comme lui seul est au courant du prix de ses marchandises, voilà s'introduire^ dans la fixation du salaire de la malheureuse dentellière, un nouvel élément d'arbitraire.

Le caprice de l'intermédiaire est seul souverain, pour apprécier ce que vaut la dentelle qu'on lui apporte, et seul souverain encore, pour apprécier ce que valent les marchandises, parfois avariées ou démodées, qu'il jette en paiement.

Il semble en vérité que lorsque le grand pape Léon XllI dénonçait la « vorace usure » qui sévit sur le marché du travail, il avait en vue les pauvres dentellières de France.

D'une part, le nombre des dentellières diminue, et le goût des dentellières pour leur métier va décroissant. C'est une besogne ingrate, dit-on, une besogne qui ne nourrit plus ; et tandis qu'autrefois on dressait de bonne heure les fillettes à être dentellières à leur tour, aujourd'hui on les expédie dans les villes pour d'autres travaux. Ainsi se dépeuplent les villages ; si dans la région quelque mine fonctionne, le mari va se faire mineur, laissant la femme peiner comme elle le peut sur ses dentelles; quelque usine sollicite les enfants; voilà un foyer détruit. Infortunée dentelle I La voilà délaissée, désertée, détestée, parce qu'elle est, à cause de l'avilissement de son prix, une source de déceptions et de malaises !

Et d'autre part, les importations en France des

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dentelles à la main vont croissant ; elles étaient en 1894 de 2.843.990francs, en 1897 de 6,040.900 francs, en 1901 de 8.958.800 francs, en 1903, de 9.072 .200 fr. D'une part donc, nous avons des dentellières qui se font rares, qui se découragent, qui boudent parce qu'elles ont faim; d'autre part, les dentelles du dehors nous envahissent.

Rapprochez ces deux faits: les doigts de nos Françaises s'engourdissant et les doigts des dentellières étrangères s'activant, et vous en conclurez, bien vite, qu'il faut remédier à cette crise. Y remédier, c'est le but de l'œuvre qui s'intitule « l'Aiguille à la Campag^ne > *.

Elle va chercher les travailleuses ; elle les groupe directement ; elle supprime, dans le prix de revient de la dentelle, la part démesurée que prélevaient de rapaces intermédiaires ; elle trouve, elle, des intermédiaires bénévoles, ou bien des entrepositaires auxquels elle donne une petite rémunération ; ainsi grossit le gain personnel des ouvrières: en Calvados, il s'est accru du double. Dans l'Est, plus de 1500 jeunes fllles de la campagne ont désormais du travail assuré ; le jour — prochain, nous l'espérons — où elles gagneront quinze centimes par heure, la prospérité de l'industrie dentellière sera raffermie.

U Aiguille à la Campagne assurera Tharmoaie entre les divers personnages économiques qui ont vraiment leur mot à dire et leur rôle à jouer sur le marché de la dentelle : d'une part l'ouvrière, d'autre part le marchand de dentelles .

Une fois disparue la classe parasitaire des entremetteurs, le marchand de dentelles et l'ouvrière bénéficient pareillement de cette situation nouveUe;le gain de l'ouvrière grandit, les recettes du marchand

1. Sous le titre : L Aiguille k la Campagne, organe des industries familiales et rurales^ cette œuvre publie une revue mensuelle qui permet d*en suivre les progrès.

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grandissent. Dans Tindustrie de la dentelle, V Aiguille à la Campagne intervient comme une force de pacification.

Ce que font les couvents en Belgique, ce qu'ont fait en Italie, en Angleterre, en Suède, des initiatives aristocratiques ou princières, l'œuvre de VAiguille à la Campagne le réalise parmi nous.

LeChant de la Chemise^, cette triste chanson anglaise dans laquelle on entend l'ouvrière avoir faim, d'une faim qui survit à son travail même, a contribué jadis, en Angleterre, à faire abolir les excès du sweating^ System et du truck-system : pour nous émouvoir, rOEuvre de V Aiguille a la Campagne nous apporte mieux que des chansons ; elle nous montre des lettres, qui lui arrivent de tous les points de France et qui réclament, naïvement, qu'avec un peu de sueur on puisse vraiment gagner un peu de pain. Il faut travailler, c'est vrai, mais au moins en travaillant gagner son pain.

En résolvant le conflit entre la sphère où l'on travaille et la sphère où l'on vend, elle prépare le rapprochement des cœurs, dans les flots de dentelles.

Les économistes nous ont beaucoup parlé d'une sorte de lutte engagée entre le travail de la terre et le travail industriel : l'un ferait tort à l'autre.

Voilà encore un conflit que, dans son petit domaine, l'œuvre de Y Aiguille à la Campagne pacifie. De mai à novembre, la femme vaquera aux champs; de novembre à mai, lorsque la terre n'a plus besoin d'elle, la femme sera dentellière ; et les filles feront comme la mère, puisque désormais la dentelle sera bien payée et en bonne monnaie. Ainsi se consolidera le foyer rural, ainsi continueront de se serrer et de se grouper entre elles, dans les feux de nos

l.On en trouvera la traduction dans la brochure du R. P. du Lac: Le fil et Vaicfuillefip.l93'19b, (Tract de V Action populaire^ !'• série, n® 4.)

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campagnes, les âmes d'une même famille ; tous les vieux mots qui avaient un parfum d'amour reprendront un sens et une portée; et V Aiguille à la Campagne, complétant l'œuvre moralisatrice des travaux de la terre, achèvera d'enraciner les énergies. Durant les mois d'été, la paysanne de France est attachée à son village par la besogne des champs ; elle y sera attachée, durant les mois d'hiver, par un lien de dentelle.

La dentelle avait perdu le don de sourire : M"» de Marmier et ses auxiliaires le lui ont rendu.

La dentelle ne souriait plus à la travailleuse ; elle avait, dans son cortège, trop de privations et de mi* sères I

La dentelle ne souriait plus à l'élégante ; il y avait, dans la beauté de ces points, quelque chose de froid et de compassé, depuis que la sympathie des cœurs, ignorante ou bien oublieuse, s était détournée des humbles paysannes artistes qui mettaient toute leur vie dans ces points et qui pourtant n'en tiraient plus de quoi vivre I

11 est rare, très rare, qu'un luxe parle de fraternité ; désormais, le luxe de la dentelle aura cette éloquence, grâce aux nombreux dévouements qui continuent de vieilles traditions en contribuant à la gloire de la France par la prospérité du travail.

Notre époque se distingue par un complet renouvellement des méthodes d'action. Nous sommes entourés de faits nouveaux, qui réclament de nous un esprit nouveau. Nous avons eu le tort de nous laisser surprendre, devancer, déborder, par ces faits ; il est temps d'y adapter notre conduite, puisque le bon vouloir, même tardif, n'est jamais superflu. Au lendemain de toute défaite, à la veille de toute initiative réparatrice, faisons notre examende conscience: c'est par là, seulement, que nous ferons « bon usage » de notre défaite, au sens où Pascal prenait ce mot lorsqu'il priait pour le « bon usage » des maladies ; et c'est par là, seulement, que notre initiative sera féconde.

En ce qui regarde les bibliothèques populaires, comme sur beaucoup d'autres terrains, sachons reconnaître que nous sommes distancés.

Lorsqu'on fonde une bibliothèque populaire, on peut s'inspirer de deux états d'esprit fort différents.

Ou bien on se préoccupe, purement et simplement, de donner au peuple des lectures inoffensives, voire môme édifiantes, et d'amuser ainsi le besoin qu'il a de lire.

Ou bien on se préoccupe de collaborer avec lui, en

Yue de son éducation par le livre, en vue de son relèvement par l'instruction *.

Il y a, en matière de bibliothèques populaires, une conception patriarcale et une conception démocratique.

La première est pessimiste ; la seconde, au contraire, est conGante dans Tavenir. « Nous avons un peuple qui veut lire et qui lit ; c'est un goût que nous ne pouvons plus déraciner. Donnons donc un aliment à cette soif ; et faisons œuvre pie en Tempêchant de lire de mauvais livres. Voilà des romans grisâtres et mièvres, de bons petits romans, qui nous ennuient, nous ; mais n'est-ce pas assez pour distraire le peu* pie ? > Et, de très bonne foi, avec de pieuses intentions, l'on met à la disposition du peuple quelques rayons, qualifiés de bibliothèque populaire, comme on met des Uvres d'images à la disposition des petits enfants. Par atavisme, par étroitesse bourgeoise, on traite le peuple en enfant.. .Et l'on s'étonne, ensuite, qu'il fasse peu de cas de la bibliothèque populaire qu'on lui offre, et qu'il s'en aille à l'autre, celle d'en face.

En face, on lui parle avec affectation, et presque avec emphase, du droit qu'il a de s'éclairer, de s'instruire ; on affecte, assez niaisement, de le lancer, à brûle-pourpoint, dans les controverses philosophiques les plus abstruses et dans les discussions historiques les plus délicates ; on improvise, dans les universités populaires, des conférences de haute philosophie que, dans l'enseignement secondaire, on oserait à peine donner devant des auditeurs pour-

1. Il importe de suivre, dans rinsiructif buUetin : L* Action sociale de la femme^ les renseignements donnés, à Tinstigation de M™» Chenu, en vue de la formation de bibliothèques populaires. — Cf. dans la collection de l'Action populaire, le tract de M. Yves Kermor sur la lecture populaire et celui de M. Bertin-Bouvet sur les salles de lecture (5» série, n** 109 et 114).

A PROPOS DE BIBLIOTHÈQUES POPULAIRES i 19

tant beaucoup mieux préparés ; et dans la composition des bibliothèques populaires, on se laisse guider, à la fois, par Pesprit de parti et par un certain rêve d'instruction intégrale.

D'un côté, on traite l'intelligence populaire avec une sorte de désinvolture dédaigne use ; d*un autre côté, on la flagorne et on la grise.

Sans essayer de rivaliser avec ces exagérations insincëres, qui risquent de porter préjudice à la véritable idée démocratique, nous édifierons, nous, nos bibliothèques populaires, au nom de cette conviction, que le peuple qui a passé par Técole primaire a besoin d'une instruction immédiatement complémentaire de celle de Técole ; que le peuple qui exerce des métiers a besoin d'instruction technique ; que le peuple qui vote a besoin d'instruction civique. Il nous sera plus difficile, sans doute, et plus laborieux, d'observer ces divers besoins du peuple, et de choisir en conséquence les livres que nous lui donnerons, que de lui parler, en termes abstraits, de ses droits à la science, et puis de lui composer, sans méthode, sans autre pensée directrice que la pensée anticléricale, des bibliothèques qui contiennent peutêtre la science infuse, mais qui la contiennent pêlemêle.

Mais ces besoins auxquels doivent répondre nos bibliothèques, qui les connaît mieux, souvent, que la clientèle même à laquelle elles s'adressent ? L'échec auquel se sont heurtées, dans les masses profondes, les tentatives d'universités populaires, prouve que le bon sens du peuple préférerait aux fantasmagories philosophico-scientifiques d'un enseignement prétendu supérieur l'allure plus sûre, plus lente, plus efficace, d'un solide enseignement « primaire supérieur », donné ex professa. Confiants dans ce bon sens de nos clients, ayons pour nos bibliothèques populaires des bibliothécaires qui, véritablement.

collaborent arec les lecteurs, et qui se fassent en quelque sorte leurs conGdents. Que ces bibliothécaires se tiennent aux écoutes des intelligences avides qui réclament une pâture, — aux écoutes pour les satisfaire, et aux écoutes pour les guider.

Cela donnera plus de mal, évidemment, que de distribuer, au hasard, des livres insignifiants, appelés bons livres parce qu'ils ne sont point moralement mauvais, à une clientèle docile mais restreinte, que l'on aspire, simplement, à préserver de toute contamination.

Cela donnera plus de mal, aussi, que de tendre au public un catalogue composite dans lequel il y a de tout, sauf des volumes réputés « cléricaux », et de le laisser se débrouiller à travers ce catalogue et choisir à raveuglette, en toute souveraineté.

Mais le bien ne sortira que du mal que nous nous imposerons. Et quelle belle tâche, s'ils veulent, pour nos bibliothécaires 1

J^aime à me figurer le bibliothécaire de l'avenir, exerçant une demi-direction sur cet apprenti qui n'a que peu de temps pour lire, et lui mettant entre les mains, surtout, une littérature technique, professionnelle. Il devient, par là môme, ce bibliothécaire idéal, une sorte de coopérateur de l'apprenti qui aime son métier ; il apparaît comme une compétence dans ce domaine précis où l'apprenti peut juger des compétences; et Tapprenli, une fois devenu ouvrier, subira tout naturellement, pour le choix des lectures littéraires, philosophiques, politiques, vers lesquelles il se sentira porté, l'influence de ce bibliothécaire qu'il aura l'habitude de considérer comme une autorité cordiale, et auquel il saura gré de lui avoir, jusque-là, évité toute perte de temps. Des bibliothèques populaires dans lesquelles le rayon relatif aux professions serait particulièrement rempli viendraient chercher le lecteur, si l'on peut ainsi

dire, dans son cadre même de vie professionnelle; elles l'attireraient, le retiendraient, rattacheraient, et, l'ayant ainsi conquis par Futilité même qu'elles présenteraient, elles acquerraient crédit auprès de cette âme populaire qui ne réclame pas seulement sollicitude et protection^ mais aussi estime et respect, et qui y a droit.

J'incline à croire qu'on eût singulièrement surpris les catholiques de France, il y a vingt ans seulement, si on leur eût fait prévoir qu'au moment où le clergé régulier serait décimé et le clergé séculier guetté par Tappauvrissement, une réunion de laïques se tiendrait, une semaine durant, exclusivement consacrée à l'étude active, pratique et désintéressée des intérêts populaires, abstraction faite de toutes doléances confessionnelles. C'est à Lyon, au mois d'août 1904, que ce spectacle a été donné pour la première fois, sous les auspices de Tintelligente revue qui s'appelle la Chronique du Sud^Est * ; et ce qui a marqué, tout d'abord, cette Semai/le 5ocûiZe,c*est un renouveau déGnitif dans les méthodes et dans les horizons de l'action catholique. Un quart de siècle a suffi, rempli par la puissante voix de Léon XIII, pour qu'au souci, toujours plus urgent, des revendications religieuses, s'ajoutât, dans les consciences chrétiennes, le souci des revendications économi-

1. Voir, sur la Chronique du Sud-Est et sur toutes les œuvres dont elle est le centre, le tract de M. Remy : Un secrétariat <f action sociale dans le Sud^Est (coUection de VAction populaire, 3* série, n* 66), et Turmann, Activités sociales p. 207-312 (Paris, Lecoflre, 1906).

ques ; c'est là, pour les ennemis de l'Église, une gêne et presque un effroi. Amputée, poursuivie,chaque jour menacée davantage, il leur semblait que cette Église allait se retrancher sur elle-même, se barricader de son mieux, dans une attitude de défensive, au milieu et à rencontre d'une société laïque dont souvent les votes lui déplaisent, et perdre le contact avec la terre, par là môme qu'elle essaierait d'échapper aux assauts de la terre. Mais les pronostics dont ils se leurraient sont démentis.Un domaine nouveau s'est ouvert ; cette persécutée s'y montre et s'y plaint; et ce n'est point de ses propres soufifrances qu'elle parle le plus haut, mais de celles du peuple; elle apporte une doctrine sociale, un programme d'action sociale, des plans d'institutions sociales ; elle fait retentir,non moins audacieuse à l'endroit de ses propres fidèles qu'à Tendroit de ses adversaires, un impérieux message de fraternité, gros d'exigences, riche de conséquences ; et parmi la foule des systèmes qui s'essaient, tant bien que mal, à régir les rapports entre les hommes, elle intervient avec sa morale sociale, issue de son Credo. La Semaine de Lyon fut une école de morale sociale, ouverte, sept jours durant» par un certain nombre de fils de l'Église, sous leur propre responsabilité et avec les encouragements de l'autorité doctrinale et hiérarchique. « Assez parlé du ciel, disaient à l'Église certains sectaires; tais-toi I » Et l'instruction religieuse, dans l'étrange congrès tenu à Rome par la « libre pensée », allait bientôt encourir la menace d'une complète interdiction. C'est l'heure que choisissaient ces fils de l'Eglise, sous l'inspiration de sa doctrine, pour parler non point du ciel, mais de la terre, et pour interpréter les enseignements du Christ et chercher les applications sociales de son esprit, comme d'autres, selon la nuance dont ils se réclament, interprètent Adam Smith ou Karl Marx. Un tel effort

était d'autant plus significatif^ sur le sol lyonnais, qu'on se rappelle encore, à la Faculté catholique de Lyon, ces polémiques auxquelles donna lieu, il y a une douzaine d'années, une conférence de Mgr Elie Blanc sur Téconomie politique chrétienne *.« Qu'estce à dire ? objectaient d'aucuns parmi ses collègues. Une économie politique chrétienne ! Y a-t-il donc une physique chrétienne,et une chimie chrétienne !» Le temps marche ; on dirait môme qu'à notre époque la vitesse des idées devance la vitesse du temps; et sous le regard étonné, sinon convaincu, de cette fraction de catholiques, « la'icisateurs » inconscients du monde du travail, qui niaient à l'économie politique chrétienne le droit à l'existence, cette personnalité discutée, en six jours de Semaine sociale, a montré qu'elle existait, et qu'elle savait parler, et qu'elle voulait agir.

Les modifications économiques contemporaines et l'ascension des idées socialistes ont obligé les ca-' tholiques à étudier, d'une façon plus exacte et plus anxieuse, d'une part les faits, d'autre part leur doctrine, et à se former une idée plus juste et plus nette, d'une part du phénomène de la pauvreté, d'autre part du devoir de justice.

La vieille classification, qui répartissait la société en riches et en pauvres, était à la longue devenue trop simpliste, et exposait à de graves confusions. « Il

1. On trouvera cette conférence, qui marque une date, dans les Études sociales de M. Elie Blanc (Lyon, Vitte, 1897), et Ton y mesurera Toriginalité de M. Tabbé Blanc parmi les promoteurs du mouvement catholique « social ». Nul n'a su comme lui tisser un lien entre la sociologie la plus réformiste et la philosophie la plus traditionnelle ; et il est intéressant d'observer que le terroir lyonnais, d'où est partie l'initiative des Semaines sociales annuelles, fut en même temps l'endroit où le mouvement catholique social affecta dans ses origines, grAce à M. Tabbé Blanc, la filiation la plus étroite et la plus authentique à l'endroit de la philosophie médiévale.

y a toujours des pauvres », oui c'est vrai : ce mot de rÉvangile, par lequel souvent une égoïste richesse s'efiforce d'assoupir toute inquiétude de conscience, se vérifiera tant qu'il y aura des hommes *. Il y a une pauvreté résultant de circonstances accidentelles, qui échappent aux prévisions de l'esprit d'épargne ou déroutent les précautions les plus savantes de l'organisation sociale ; et les détracteurs de l'aumône élèveraient moins cyniquement la voix, s'ils voulaient bien observer que cette pauvreté-là existera toujours. Mais avec l'industrie, malheureusement, une autre pauvreté a surgi : à côté de l'indigence, fille du malheur, nous connaissons, dans notre régime économique moderne, l'indigence, fille du travail, résultat inévitable de l'insuffisance fréquente des salaires, et de la dépréciation de cette marchandise qu'est devenue l'énergie humaine. Dans la première de ces pauvretés, nous reconnaissons une conséquence du péché originel, qui laissa sur terre une durable traînée de souffrances : la foi nous apporte, ici, une âpre explication. Mais cette même foi, en nous révélant que, par ordre divin, l'homme doit manger son pain à la sueur de son front *, nous rend inintelligible, au contraire, le

1- « Mais s'onsuit-il, demande le P. Gratry, que le monde sera toujours couvert d'indigents que décime la faim ? S'ensuit-il que nous ne devions pas travailler, de toutes nos forces et de tout notre cœur, comme au point essentiel de la morale et de la religion, à ce qu'il n'y ait plus parmi nous, si c'est possible, un seul mendiant ni un seul indigent ?» Et le P. Gratry fait une bien curieuse remarque. « Vous aurez toujours des pauvres parmi vous » : cela se lit déjà au chapitre 15 du Deutéronome, avant de se lire dans l'Evangile. Mais tout à côté, dans ce même passage du Deutéronome^ Dieu commande à Israël : « Tu ne souffriras pas qu'il y ait dans ton sein un seul mendiant ni un seul indigent. » Les deux textes sont contigus. (Gratry, La Morale et la loi de Vhisloire, II, p. 58-61. Paris, Douniol, 1868.)

2. Qu'on observe bien, d'ailleurs, que le travail, selon la GenèsCy n'est point un châtiment, c'est le devoir essentiel et

phénomène économique du paupérisme ; elle nous invite à transformer le régime social dans lequel des travailleurs sont des < pauvres », et dans lequel il faut, pour qu'ils vivent et fassent vivre leur famille, qu'une bienfaisance arbitraire leur procure un supplément de < pain ». Car, à l'aurore des âges, au même instant où le Dieu justicier vouait Thomme pécheur et toute sa race à l'apprentissage de la souffrance, ce Dieu prescrivait que TefiFort humain, dépensé pour Tenlretien de la vie humaine^ devait avoir sa récompense, et promettait que le « pain » rémunérerait le travail. Un régime économique qui produit le paupérisme équivaut à une faillite de cette promesse; c'est un nouveau facteur de misères, misères « injustes », disait Léon XIII ; et tandis que les pénalités providentielles dont tout à l'heure nous parlions requièrent la résignation, l'injustice sociale, au contraire, est une sorte de démenti des assurances de Dieu. Le redressement de cette injustice importe autant à l'honneur de Dieu qu'au bien commun. Dieu voulut que sur les fronts humains perlât une sueur féconde ; lorsqu'elle devient à demi stérile, c'est que le régime du travail est mauvais.

Nous touchons ici la raison profonde du malentendu très grave qui s'est produit, durant le dernier demi-siècle, entre le quatrième État et la charité catholique. Encore qu'elle multipliât des merveil-

primitif de l'homme : Dieu met l'homme au paradis terrestre, pour qu'il y travaille, ut oper&retnr (Genèse^ II, 15). Après la chute, le même mot est répété (Genèse, III, 23) ; mais, cette fois, le travail est annoncé comme devant être un rude labeur, une lutte contre l'obstacle, contre les ronces et contre les épines. Ainsi avant la chute comme après, l'homme devait operari : c'était là son essentiel et primitif devoir, et c'est ce qu'il ne faut pas se lasser de faire observer à ceux qui reprochent au christianisme de regarder la loi du travail comme une sorte de malédiction. Voir Gratry, La morale et la loi dû l'histoire, I, p. 26-27,

les de dévouement, il lui semblait sourent qu'au terme de son labeur, elle n'avait pas fait aimer Dieu comme elle eût souhaité Tavoir fait aimer. Accuser le quatrième Etat d'ingratitude» le réputer enclin à un perpétuel mécontentement, était en réalité trop facile : entre ces bonnes volontés qui donnaient et qui se donnaient, et cette sorte de mauvaise volonté avec laquelle le travailleur recevait, la tension des rapports provenait, en définitive, d'une discordance d'idées. Le travailleur, au moment môme où il était gratifié, se considérait comme ayant antérieurement été frustré. Généreusement, on lui apportait des bons de pain, afin qu'il pût, dans Tétroite et dense agglomération qu'était son foyer, faire face à toutes ses responsabilités d'homme : il estimait, lui, que son travail lui devait constituer une créance suffisante, et qu'il devait trouver dans la rémunération directe de ce travail tout ce dont il avait besoin pour remplir tous ses devoirs humains. De là l'oscillation de ses sentiments à l'endroit de cette charité, qui sans doute corrigeait en quelque mesure les résultats de Finjustice sociale, mais qui lui semblait, d'autre part, consacrer et perpétuer cette injustice même. Survenant périodiquement pour combler les lacunes de son salaire, la visite de la charité lui paraissait froissante en môme temps que bienfaisante. Mal informé du plan divin, il accusait le Dieu au nom duquel on le secourait, de n'avoir pas eu souci de sa dignité de travailleur: pourquoi cette condamnation à perpétuité à l'aléatoire situation de « pauvre », alors que, d'après le commandement de la Genèse, on travaille normalement? Et dans les âmes charitables, aussi, un sentiment de gêne s'éveillait. Les échecs mêmes les épurent, les affinent et les perfectionnent, bien loin de les décourager ou de les lasser ; et la charité, tout en continuant de porter ses libéralités, chercha les moyens de réaliser le règne

de la justice, qui rendra superflue la périodicité de ces dons.

Au-dessous du quatrième État, qui travaille en vue de vivre et s'organise pour obtenir réellement et elTectivement de quoi vivre, vivront toujours d'une vie végétative, avec une énergie facilement démantelée, des êtres déshérités et disgraciés^ clients de la souriante et consolante aumône : le darwinisme les qualiCerait de rebut de l'espèce, et sans doute les condamnerait à mort ^; la philosophie de la solidarité, si elle voulait être logique avec elle-même, constaterait que, par leurs bouches inutiles ou par leurs tares contagieuses, ils ne peuvent que préjudicier au corps social, et sans doute elle les laisserait mourir ; la charité chrétienne, appuyée sur l'idée de fraternité, trouvera seule des arguments pour les aider à vivre et les préserver contre la haine de la vie. Et ceux qui médisent d'elle destinent tous ces pauvres à la mort.

Mais, un étage plus haut, la charité chrétienne aspire à changer de fonctions. Ce qu'elle veut préparer en faveur du travailleur, c'est le rayonnement de ridée de justice et Tavènement d'une pratique de justice ; elle élabore, avec le quatrième État s'il le veut, — à côté de lui s'il est encore déflant — les lignes nouvelles d'un régime économique chrétien. La Semaine sociale de Lyon fut à cet égard un sérieux et brillant essai. M. l'abbé de Pascal avec sa théorie de la propriété, M. Tabbé Antoine avec sa théorie du « salaire vital », remirent en lumière la destination des biens de la terre à l'ensemble du genre humain, et le droit du travailleur à une exis-

1. Cf. ci-dessus, p. 19. La disgrâce croissante du darwinisme dans la sociolo(^ie contemporaine a donné lieu, en Italie, à une étude pénétrante de M. le professeur Toniolo, intitulée : Vodierno problema sociologico, studio storico-critico, (Florence. Libreria Fiorentina, 1905.)

tence d'homme. La science économique, à certaines heures, donne une allure rationnelle et doctrinale à des thèses qui postulent le paupérisme ; la foi catholique, à Lyon, s'est insurgée contre les caprices inhumains de la science. D'autres orateurs, MM.Boissard, Duport, Durand, Glas, Martin Saint-Léon, Turmann, en étudiant les assurances, les retraites ouvrières, les diverses applications de l'idée syndicale, l'organisation professionnelle, les œuvres postscolaires, dessinèrent, à la lumière des faits, les voies de l'avenir. Qu'à côté de l'employeur et à côté du producteur, le consommateur, lui aussi, eût un devoir social: c'est ce que vint expliquer M. de Contenson, en indiquant, par le mécanisme des Ligues Sociales d'Acheteurs, le moyen de remplir ce devoir, et tout d'abord de le connaître. Car l'ignorance des uns fait la misère des autres ; une exacte « information » sociale nous multiplie les occasions d'empêcher le mal et de faire le bien ; et lorsque la Semaine sociale de Lyon fut clôturée \ M. Gonin et ses amis de la Chronique se pouvaient rendre ce témoignage que leur œuvre de progrès social était en même temps une œuvre de progrès moral.

1. Cf., sur la Semaine sociale de Lyon, Tarticle de M. A, Boissard {Association catholique^ 15 septembre 1904, p. 177- 187). — En 1905, la Semaine sociale s'est tenue à Orléans ; en 1906, à Dijon. A l'ouverture de l'une et l'autre Semaine, deux déclarations de M. Henri Lorin, président de VUnion d*étndes des catholiques sociaux, ont précisé avec une rigoureuse, clarté la portée de renseignement qu'offrent les Semaines sociales. Voir V Association catholique, 15 août 1904, p. 100-102, et 15 août 1905, p. 109-116, et le tract de M. Maurice Falconnet : La Semaine sociale de France (coll. de VAction populaire^ 6* série, n<» 134). Le compte rendu complet de la Semaine sociale de Dijon, elle texte dos conférences qui y furent données, ont été publiés par les soins de la Chronique du Sud * £st, en une brochure spéciale.

C'est un fait — et nous ne devons pas nous lasser de le redire — que la pensée catholique, dans notre France, eut l'initiative de certains projets essentiels de réforme sociale et de reconstruction sociale, à une époque où beaucoup d'hommes politiques étrangers à nos croyances professaient un culte aveugle pour la « société moderne » et pour la « liberté économique ».

Remontant jusqu'à la première moitié duxix« siècle, nous pourrions constater, par exemple, que Tune des premières voix qui s'élevèrent dans notre pays pour réclamer une législation prolectrice en faveur du travail des enfants fut celle du cardinal de Croy, archevêque de Rouen. Dans le mandement qu'il signait en 1838, et qui était consacré au repos du dimanche, il arrêtait ses regards compatissants sur le sort de l'enfance ouvrière. « Ouvrez les yeux et voyez, s'écriait-il : les parents et les maîtres demandent à ces jeunes plantes de porter des fruits dans la saison des fleurs ; par des fatigues excessives et trop prolongées, ils épuisent leur sève naissante. Pauvres petits enfants ! que les lois se hâtent d'étendre leur protection sur votre existence, et que la postérité lise avec étonnement sur le front de ce siècle, si

conteDt de lui-même. En ces jours de progrès et de découvertes, il fallut une loi de fer pour défendre de tuer les enfants par le travail *. » Deux ans après, en 1840, Montalembert, à la Chambre haute, réclamait précisément cette loi de fer *: l'éloquence parlementaire catholique prenait, ce jour-là, une initiative sociale.

Descendant le cours du siècle, nous pourrions étudier, tout proche de nous, les divers projets tardivement déposés par le parti radical ou par le socialisme réformiste : les lignes fondamentales s'en retrouveraient, sans peine, dans certaines propositions élaborées il y a vingt-cinq ans par le Conseil de rOËuvre des Cercles, et dont les signataires s'appelaient La Tour du Pin, Albert de Mun, Charles Lecour-Grandmaison 3.

1. Mandement du cardinal-archevêque de Rouen pour le carême de 1838, p. 11.

2. Montalembert, Discours, i^p, 195-204 : séance de la Gham*' bre des pairs du 4 mars 1840. Paris, Lecoffre, 1860.

3. « Eloigné de nos croyances religieuses, inspiré par de» conceptions sociales et politiques très différentes des nôtres, M. Millerand fonda les conseils du travail et voulut organiser les conseils de conciliation et d'arbitrage. Ces deux idées nous appartenaient : les conseils du travail sont une des plus vieilles revendications, et Tune des formes les plus ancienne-» ment préconisées, de l'organisation corporative ; les conseils de conciliation et d'arbitrage ont fait, dès 1887, l'objet d'une de nos propositions les plus étudiées : le nom d'un des nôtres, Charles Lecour-Grandmaison, y est attaché... M. Millerand déclarait dans son rapport qu' « il faut encourager par tous les moyens possibles la formation de ces associations corporatives, si utiles au progrès de la paix sociale ». C'est, pres^ que exactement, notre langage » (Albert de Mun, préface au livre de M. de Gailhard-Bancel : Les retraites ouvrières, p. XVIII-XIX. Paris, Chevalier et Rivière, 1906.) — Cf. cidessus, p. 49, n. 1. — De son côté, au mois de janvier 1906, à la tribune de la Chambre, M. Millerand, répondant, comme président de la commission de prévoyance, aux théories « corporatives » de M. de Gailhard-Bancel, disait : k Je me

Et cependant nous assistons à cet étrange phénomène qu'aux yeux de beaucoup d'hommes du peuple les catholiques apparaissent comme les piliers ou, si l'on aime mieux, comme les < conservateurs » d'un ordre social dont l'un des traits caractéristiques, énergiquement marqué par Léon XIII, est la € misère imméritée y» des prolétaires.

D'où vient cette équivoque? D'où vient ce contresens ? Mieux vaut bannir toutes récriminations et regarder en avant.

Les catholiques se rendent compte, de plus en plus, qu'il y a deux façons d'être conservateur, dont l'une est bonne et l'autre mauvaise. Autre chose est s'achar» ner au maintien d'un état économique dont on bénéficie *, et que l'on considère, sans plus, comme l'en-

borne à faire remarquer que ces idées sont des idées d'avenir. » — « Des idées d'avenir ? s*écrie avec joie M. de Mun. Nous voilà loin des hautaines répliques de 1883 et de 1888, loin des vaines accusalions de cléricalisme et d'esprit réactionnaire! » (Albert de Mun, même préface, p. XXI). — Il y aurait enfin à faire, au point 'de vue catholique social, de curieuses constatations dans le beau livre de M J. Paul-fion cour, chef de cabinet de M. Viviani au ministère du travail : Le fédéralisme économique, élude sur le syndicat ohligaloire, 2* édit. (Paris, Alcan, 1901) : on y pourrait observer d'éloquentes convergences avec certaines des idées que soutenait dès 1891 M. Henri Lorin dans son article sur l'organisation professionnelle, publié dernièrement en brochure (cf. ci-dessus, p. 35-36 et p. 56, n. 1).

1. Nous dédiarions volontiers à ces conservateurs superficiels les lignes suivantes de M. Hauriou : « Les collectivistes favorisent le mouvement syndicaj sans s'apercevoir que c'est une des plus fortes institutions du tissu social qui renaît, et qu'elle sera l'antagoniste du gouvernement politique. Les conservateurs effarouchés résistent de toutes leurs forces au mouvement, alors qu'ils devraient le favoriser pour combattre le collectivisme. Le tout à cause des intérêts du moment. Finalement, le tissu social se reformera sur ce point, mais un siècle aura été perdu. > (Hauriou, Précis du droit administratif et du droit public général, 3* édit., p. 9-11) (Paris, Larose, 1897). — Cf. ci-dessus, p. 69, n. 1.

cadrement confortable d'une vie de jouissances ; autre chose est viser et travailler à maintenir dans les esprits et à rétablir dans la réalité sociale les principes éternels sur 'lesquels Dieu a voulu bâtir la société humaine. La première façon d'être conservateur est un égoïsme ; la seconde est un apostolat.

En présence de la loi sur le repos du dimanche, récemment votée par le Parlement, les conservateurs de la première catégorie multiplieront les réserves, redouteront la gêne qui peut en résulter pour leur bien-être, chercheront à élargir les fissures par lesquelles peuvent s'introduire certaines dérogations à la loi, et n'accueilleront qu'avec méchante humeur la victoire remportée au Palais-Bourbon par le Dieu du Sinaï ; les conservateurs de la seconde catégorie salueront avec enthousiasme l'hommage involontaire rendu par un Parlement radical aux principes chrétiens et remercieront MM. de Lamarzelle et de Las-Cases d'avoir provoqué cet hommage.

C'est tant pis pour l'orgueilleux absolutisme des heureux de ce monde s'il se sent gêné par la devise papale: Omnia instaurare inChristo; de cette parole, toutes les réformes sociales peuvent sortir.

La devise par laquelle Pie X suscite et commande leurs initiatives devrait suffire, au contraire, à consoler les catholiques de leurs échecs politiques ; car « il est des profondeurs, comme l'observe très bien M. Marc Sangnier, où ne s'exerce que difficilement l'action politique ; mais là où celle-ci s'arrête impuissante, l'action sociale au contraire opère lentement mais sûrement, ne se bornant pas à préparer d'utiles coalitions, à exciter un enthousiasme superficiel, mais s'essayant à organiser, à orienter, et môme à transformer et à vivifier *. » Croyons-en le président

1. Marc Sangnier. L'cspn7 démocra<tgn«, p. 118 (Paris, Perrin, 1905).

du Sillon] en matière d'action, c'est un connaisseur.

Et voici, précisément, qu'avec notre effacement politique coïncident des retours inconscients et involontaires de notre législation vers le christianisme.

Un certain industrialisme faisait, depuis trois quarts de siècle, péricliter le repos du dimanche ; la Chambre de 1906 vient d'assurer,à cet égard, la victoire du christianisme, que préparait naguère, avec autant d'efficacité que d'éclat, l'enquête organisée par M. Féron-Vrau dans le journal la Croix *. D'autres victoires sont à gagner. Trop souvent les conditions du travail, en même temps qu'elles lésaient le droit de l'homme au repos hebdomadaire et le droit de Dieu au culte public des hommes, mettaient en péril l'intégrité, la dignité et la durée du foyer ouvrier. Toutes les lois sociales susceptibles de rendre l'ouvrière à ses fonctions d'épouse et d© mère, toutes les initiatives susceptibles d'enraciner la famille ouvrière, vengeront l'institution familiale des mépris et des attentats qu'elle a subis sous le régime économique issu de la Révolution. A cet égard encore la pensée catholique a été admirablement active, et l'action catholique, là où elle s'est essayée, fut féconde : qu'on lise, pour s'en convaincre, le Bul-letin du coin de terre et du foyer j fondé et dirigé par l'abbé Lemire, et qu'on veuille bien passer en revue toute la série de petits amendements, de modestes interventions législatives, de discrets projets de loi, par lesquels l'apostolique député d'Hazebrouck, depuis treize ans, a soutenu devant le Parle-

1. Le plus grand nombre des réponses faites à l'enquête (Croix des 27 septembre 1904 et jours suivants^ furent reproduites dans le Bulletin de la Ligue populaire pour le repos du dimanche, 1" novembre 1904, p. 249-259, et !•' janvier 1905, p. 28-32.) — Sur la loi récente, voir les articles de M. Maze- SencLcr dans V Association catholique du 15 juillet 1906, et de M. Norbert-Lallié dans le Correspondant du 25 juillet 1906.

ment la cause des familles laborieuses. Aucune voix n'a mieux parlé que cette voix sacerdotale — ni plus assidûment, ni plus sincèrement, ni plus chaleureusement — de la vie de famille dans les milieux ouvriers et de ce que les pouvoirs publics doivent faire pour aider le ménage ouvrier, pour le consolider, pour l'asseoir sur cette terre, pour lui donner un home *. Et lorsque je songe, d'autre part, à ces intérieurs de travailleurs dans lesquels la mère alitée est remplacée par une Petite-Sœur garde-malade des pauvres, lorsque je regarde cette congréganiste trouver dans sa vocation môme Part d'être ménagère et de se comporter en mère pour assurer provisoirement le fonctionnement du ménage, j'aime à redire, en présence de nos laïcisateurs triomphants, qu'en ces dernières années, l'institution familiale n'a pas trouvé d'avocat plus intelligent que M. Lemire — un prêtre, — ni d'auxiliaires plus précieuses que les Petites-Sœurs gardes-malades des pauvres — des religieuses.

C'est un religieux aussi, un Chartreux, qui naguère expliquait, dans une brochure intitulée :A reculons^ , que trop souvent les œuvres charitables ne sont que des palliatifs empiriques ; que, par exemple, les crèches et garderies d'enfants dispensent trop aisément la femme de ses devoirs de mère, qu'il est des œuvres qui semblent sanctionner la destruction du foyer ouvrier; et que l'activité charitable des catholiques ne doit pas se borner à réparer, dans la mesure du possible, les malaises trop cruels qui résultent de la violation permanente et fondamentale des

1. Les publications les plus récentes et à ce sujet sont celles de M. Paul Bacquet : Les jardins ouvriers de France et le terrianisme (Paris, Bonvalot- Jouve, 1907); et: La Ligue française du coin de terre et du foyer (tract de V Action populaire y 5* série, n» 121).

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