Paris, lib. du Mercure de France
çais de jadis, Théritage moral qu'ils nous ont légué; elles condensent et perpétuent leurs pensées, leurs aspirations, leurs rôves. Une théorie existait naguère, éclose dans l'imagination d'Hugo, adoptée par la science de VioUet-le-Duc, d'après laquelle les artistes qui ciselaient les portiques et les stalles, devanciers précoces de notre c libre pensée », se seraient amusés à traduire, en face de Tautel, un cycle de pensées frondeuses, à demi hérétiques, et à dessiner des séries de symboles absolument étrangers au culte, ou môme hostiles à l'Eglise. .
L'érudition contemporaine a fait justice de ces fantaisies. Rendant au ciseau des vieux maîtres le renom d'orthodoxie qu'il mérite, elle a prouvé que la richesse de leurs créations artistiques, loin de s'épanouir à l'écart du sacerdoce, loin de faire grimace à l'enseignement de la chaire, était au contraire provoquée, soutenue, strictement inspirée par de gros livres théologiques ; que les maîtres maçons du moyen âge n'étaient ni des esprits inquiets ni d'importuns ricaneurs ; et que bien plutôt ils s'attardaient, avec une pieuse docilité, à interpréter les grandes pensées de l'Église d'après le symbolisme que la théologie leur définissait. Lisez, à ce sujet, le chef-d'œuvre de M. Emile Maie, qui s'intitule : VArt religieux au xni« siècle en France *.
Ainsi nos églises font parler nos pères comme l'Église voulait qu'ils parlassent ; elles donnent une voix, non pas aux caprices de leur intelligence, mais à l'intimité môme de leur foi ; elles sont les merveilles d'un art populaire, traducteur de la vie collective des consciences.
Aux âpres époques d'inégalité dont s'indignent,
!• Paris, Colin.
avec une factice colère, ceux qui font commencer Thistoire en 1789, notre littérature classique n'avait rien de populaire : nous n'avions point un Dante, nous n'avions point un Shakespeare, éducateurs de toute une nation, et prodigues pour tous, petits et grands, de ce qu'ils ont créé de beauté. Au delà des Alpes, au delà de la Manche, la littérature rapprochait les hommes les uns des autres, et faisait chanter ses vers dans toutes les mémoires ; chez nous, grande dame sans charité, elle offrait un banquet d'élite à une élite. Mais Téglise, elle, restait la demeure, ouverte à tous, où le Beau, comme le Vrai, se faisait tout à tous, où les plus pauvres venaient partager le luxe de Dieu, où les moindres d*entre les humains cherchaient et trouvaient une aumône d'art ; sa liturgie, dédaignant d'être une jouissance de délicats, se présentait comme une sorte de suffrage universel des âmes priantes ; c'était là son orgueil, c'était là sa grandeur.
Le peuple de l'ancien régime se sentait chez lui dans ses églises : elles étaient son travail, travail de ses bras^ travail de son âme ; il les avait construites, et puis animées; il en avait apporté les pierres, et dans ces pierres mis son esprit; elles étaient, suivant une belle expression du Conseil de Florence, « conçues selon le grand cœur de la commune, composé des cœurs de tous les citoyens, unis dans un© commune volonté ^ » Lorsque, au lendemain de la Révolution, les vieux saints,amputés, mutilés, déguenillés dans leurs robes de pierre, glorieux invalides au service du Seigneur, se redressèrent fièrement sous les porches rouverts, le peuple sentit avec allé-
1. Pierre Kpopotkinc, L'enlr'aide, trad.Bréal, p. 231. (Paris, Hachette, 1906.) Toutes les réflexions du célèbre révolutionnaire sur le moyen âge, ses corporations, ses confréries, ses monuttietits, sont à méditer.
gresse que Bonaparte, en lui restituant ses églises^ le remettait de nouveau chez lui.
Voici que pour après-demain, pour demain peutêtre, on menace de rompre les liens séculaires entre notre peuple et ses églises ; on lui dénie tout ce qu'en elles il a mis de lui-môme. Des concessions à perpétuité sont admises pour les cercueils qui recèlent la dépouille mortelle des pères; mais quant aux édifices de vie dans lesquels ces âmes continuaient de nous être éloquentes, les droits qu'ils avaient sur eux sont prescrits, le don qu'ils en avaient fait à Dieu est périmé.
L'Allemagne contemporaine, elle, acquitte envers Dieu, tout au contraire, les dévotes intentions des pères. Lorsque, au commencement du xix"* siècle, le peuple allemand, reprenant conscience de lui-même, voulut un symbole de la fraternité retrouvée des cœurs allemands^ on vit ce peuple, religieusement divisé, élire comme symbole la cathédrale de Cologne, et décider, par l'organe de ses penseurs, que l'achèvement de cet édifice devait coïncider avec la résurrection germanique *. Alors le monument longtemps inachevé prit l'aspect d'un vaste chantier, où, cinquante ans durant, Ton peina : l'Allemagne en travail d'unité, pour discerner plus pieusement ce qu'avaient dit et voulu dire les générations du moyen âge, terminait la cathédrale qu'elles avaient commencée; la Prusse, toute fille de la Réforme qu'elle fût, attachait à cette œuvre un sens presque mythique. Trop longtemps les malheurs de la nation germani-
1. Voir Goyau, VAllemàgne religieuse : le catholicisme^ i800'i848, I, p. 217-223 et II, p. 233-240. (Paris, Perrin, 1906, 2«« édit.)
que avaient fait taire les pères; il fallait que, dans le dôme de Cologne réédifié, les pères reparlassent.
Les malheurs de la nation française feront-ils bien, tôt taire les pères ?
Ce fut Tune des vertus du romantisme et Tune des gloires du xix* siècle, de nous restituer l'intelligence de l'art gothique ; et grâce au puissant cerveau de Taine, c'est l'un des caractères des modernes philo sophies de l'art, de s'insurger contre ce qu'on appelle, d'un vilain mot juridique, la «désaffectation » de l'œuvre d'art. Nous sommes à une époque où volontiers on se plairait à reconstituer d'antiques cortèges pour les promener dans ce qui nous reste des temples d'Hellas. Nos imaginations ont besoin d'encadrer les merveilles de l'art dans leur cadre naturel et de les peupler de leur population naturelle; notre esthétique aspire moins à analyser qu'à vivifier.
Voilà l'heure qu'on choisit pour concerter des mesures dont le moindre inconvénient, peut-être, sera de transformer en musées nos augustes cathédrales, c'est-à-dire de les dérober à leur fonction sociale en les disputant à Dieu et à ses pompes.
L'expérience est faite pour de pareilles transformations ; elle se recueille à Nuremberg, à Lubeck, à Magdebourg, partout où le xvi« siècle, s'emparant des grandes églises gothiques, éteignit la lampe du sanctuaire. On s'y promène avec attrait devant une opulente accumulation de beaux détails : l'impression d'unité demeure absente, la vie fait défaut. L'altier tabernacle d'Adam Krafft, qui, dans ses innombrables dentelures, raconte toutes les scènes de l'histoire divine, est depuis trois siècles veuf d'hosties; le ciboire qu'il abritait était comme le centre de
cet enseignement sculptural ; l'enseignement désormais est incomplet, interrompu, et le vieux maître, qui s'est, représenté lui- même, accroupi sur le sol, soutenant sur ses épaules son chef-d'œuvre de pierre, semblé dépaysé depuis que les touristes qui se baissent pour le regarder ont pris la succession des fidèles qui, sur ce môme pavé, s'agenouillaient devant Dieu. Eût-il tant travaillé, cet ouvrier de génie, s*il avait cru que son tabernacle ne serait un jour qu'un grandiose bibelot? Il nous dirait, s'il avait une voix, qu'il y a des expropriations qui lèsent la majesté de l'art.
Qu'à l'issue d'un siècle qui ne comprit rien ni à l'histoire ni à Tart, les hommes de la Révolution, à leur tour, aient commis à l'endroit de nos églises de semblables expropriations, cela s'explique, l'ignorance du temps les excusait. Mais aujourd'hui, c'est la voix même de l'étranger qui s'élève pour commenter à la France les livres de pierre tout jgrands ouverts sur notre sol, et pour avertir, au nom de la vérité, au nom de la beauté, ceux qui voudraient attenter contre ces livres, ceux qui les voudraient fermer. Prenant congé d'Amiens, Ruskin dit à son lecteur :
< Croyez ce que cette cathédrale vous enseigne, ou ne le croyez pas, comme vous le voudrez ; comprenez seulement combien cela a été un jour entièrement cru, et que toutes les belles choses ont été faites, et toutes les nobles actions accomplies, quand cette, foi était encore dans sa force, avant que vînt ce que nous pouvons appeler le temps présent, où la question de savoir si la religion a quelque effet sur la moralité est gravement agitée par des gens qui n'ont essentiellement aucune idée de ce que
peuvent signifier Tun ou l'autre de ces deux mots. > Aurions-nous tort de souhaiter que la Société du Mercure de France adressât la Bible d* Amiens aux impétueux législateurs qui, fort peu soucieux de convoquer en conciliation l'État et l'Église, aggravent le divorce entre ces deux conjoints ? S'ils sont insensibles à la voix de la vieille France lorsqu'elle s'exhale dans le murmure des consciences, peut-être cesseraient-ils de l'accueillir comme une intruse lorsqu'ils la verraient s'échapper mystérieusement de la patine des pierres, sous l'œil interrogatif d'un Ruskin, qui l'enregistre et qui la glorifie.