LE ROLE SOCIAL DU CURÉ DE CAMPAGNE A LA FIN DE UANCIEN RÉGIME
M. Joseph Ageorges,à l'âge où d'autres s'attardent encore sur les manuels en vue du baccalauréat, étudiait déjà, lui, dans son Berry, d'après les vieux papiers que les archives locales lui prêtaient, l'histoire de son clocher et des clochers voisins; il écoutait parler, dans deux ou trois villages, les défunts du temps jadis; lent promeneur à travers les tombes, ces demeures de mort où se prépare la résurrection, il glanait des épitaphes, et puis lisait de grands et gros livres, pour s'exercer à comprendre la langue du passé. Ainsi travaillait-il suivant la bonne méthode : il entrait en contact direct avec les réalités et la vie d'autrefois. Les ouvrages de tel devancier, feuilletés ensuite d'une main déférente, ne s'interposaient pas, comme trop souvent il advient, entre son esprit et cette vivante réalité, mais bien plutôt lui servaient comme de dictionnaire pour la mieux interpréter, et mieux causer avec elle. Des monographies curieuses et piquantes, tirées à petit nombre, et que les curés du Berry prêtent avec respect aux plus distinguées de leurs ouailles, couronnèrent ces premières recherches. On peut deçà delà, dans son livre sur le Clergé
rural sous Vancien régime ^, percevoir encore, dans une sorte de lointain, la résonance des coups de pioche personnels à la faveur desquels M. Ageorges s'était enfoncé dans le passé de nos vieilles paroisses françaises, jaloux d'être un découvreur avant d'être un vulgarisateur.
Dans le tableau qu'il déroule à nos regards, il y a des ombres et même des taches. On ne peut en blâmer M. Ageorges ; tout au contraire il en doit être loué. L'histoire qui flatte est comme la peinture trop léchée : elle est trop factice pour être évocatrice. L'Eglise, surtout, n'a pas besoin de flatteries. Mystiquement parlant, la vie de l'Église se résume en une coopération constante entre Dieu et les hommes ; quelque insuffisante et lâche que soit, parfois, la collaboration des hommes, il entre dans le plan divin que les épreuves de la société chrétienne ne puissent jamais dépasser certaines limites; Dieu survient alors, avec une prodigalité de remèdes, pour couvrir et racheter les défaillances humaines ; et si dans l'histoire il est des épisodes qui découvrent sous un triste jour certaines misères du clergé, ces épisodes glorifient d'une éclatante façon la part que prend Dieu lui-même aux destinées de son Eglise et la confiance avec laquelle, esseulé mais tout-puissant, il perpétue pour elle les garanties d'éternité.
Au demeurant, il résulte, du livre de M. Ageorges, que, dans son ensemble, le clergé rural de l'ancienne France fit très convenablement sa besogne.
Au xviii« siècle, lorsque pesaient sur le fonctionnement de l'Eglise de France certains abus indéniables, les prêtres de nos campagnes exercèrent souvent un rôle social efficace,avec le double encouragement des autorités ecclésiastiques et des publicistes« phi-
1. Paris, Bloud, 1906. Lire, en même temps, l'abbé Lesêtre, La PsLroisse, (Paris, Lecoffre, 1906.)
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Iosophes»;et la conception même que le xviii» siècle se faisait d'un curé, quelque incomplète qu'elle fût à beaucoup d'égards, nous apparaît néanmoins, à distance, comme un hommage à l'action sacerdotale et comme un témoignage du prestige que le clergé rural avait su mériter.
Aussi n'hésiterons-nous pas à confronter avec M. Ageorges certains écrivains que peut-être on ne s'attendait pas à rencontrer ici, libertins authentiques et fiers de leur libertinage, un Voltaire par exemple, ou bien un Restif de la Bretonne. Il n'y a point là de paradoxe fantaisiste : Taine nous a montré quelle ressource inattendue peuvent réserver à l'histoire sociale bien des petits écrits qu'on n'a pas l'habitude de faire figurer dans les recueils de « textes » ; et lorsque ce polisson que fut Restif de la Bretonne multiplie au sujet d'un bon curé d'affectueuses et louchantes anecdoctes, lorsqu'en gestes émus il épanche son âme sensible comme le ferait un « bonhomme » de Greuze, M. Ageorges m'excusera, j'espère, de donner à son livre Restif de la Bretonne comme illustrateur.
Les devoirs de l'Église envers les pauvres gens des campagnes avaient, au xvii* siècle, obsédé et presque inquiété l'apostolique conscience de saint Vincent de Paul. Prêchant, à Montmirail en 1620, il avait fait la rencontre d'un hérétique, qui lui avait dit : * Monsieur, je ne puis croire que l'Église de Rome soit conduite du Saint-Esprit, parce que, d'un côté, l'on voit les catholiques de la campagne abandonnés, à des pasteurs vicieux et ignorants, sans être instruits de leurs devoirs, sans que la plu-
part sachent seulement ce que c'est que la religion chrétienne ; et d'un autre, Ton voit les villes pleines de prêtres et de moines qui ne font rien^ et peut-être que dans Paris il s'en trouverait dix mille, qui laissent cependant ces pauvres gens des champs dans cette ignorance épouvantable par laquelle ils se perdent. Et vous voudriez me persuader que cela soit conduit du Saint-Esprit I Je ne le croirai jamais. >
« M. Vincent, raconte Abelly, fut touché de cette objection faite par un hérétique, et en reçut une nouvelle impression en son esprit du grand besoin spirituel des peuples de la campagne et de Tobligation de les assister, qu*il ne connaissait déjà que trop par sa propre expérience *. > Et M. Vincent, pres-
1. Abelly, Vie de saint Vincent de PauL Nouvelle édition complète, annotée par un prêtre de la Mission, i, p. 89. (Paris, Gaume, 1891.) — Comparer le mémoire adressé par Charles Godefroy, docteur de Paris, curé de Cretteville au diocèse de Goutances, à l'Assemblée du clergé de France de 1625, et dans lequel il souhaite rétablissement, dans chaque archevêché, d'un « collège spirituel do directeurs ou régents de la vie dévote... On remédiera par ce moyen, explique-t-il, à la misère spirituelle où se trouve le pauvre peuple de la campagne... 11 se trouve assez de matière en ces seules personnes pour ceux du clergé qui, par un zèle extraordinaire, souhaitent la conversion des Indiens et des barbares, puisque sans sortir de la France on y trouve la barbarie des Indiens : vingt ou trente mille curés entre plus décent trente-deux mille qui sont en France, au sentiment des géographes, instruits et animés de cet esprit saint et apostolique, seront autant d*hospitaliers, catéchistes, prédicateurs, maîtres d'école, enfin bons curés et ouvriers parfaits en toutes sortes de bonnes œuvres, sans parler d'une infinité de saintes inventions qui leur seront communiquées par les directeurs pour accroître la gloire de Dieu. » Letourneau. La mission de Jean-Jacques Olier et la fondation des grands séminaires en France, p. 45-46, (Paris, Lecoffre 1906.) Le livre que M. Henri Joly vient de consacrer au Vénérable Père Eudes (Paris, Lecoffre, 1907), donne nombre de précieux détails sur Tétat religieux des campagnes au xvii* siècle.
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que octogénaire, songeait peut-être à cet épisode de jadis, lorsqu'il exprimait, dans une lettre du 17 octobre 1654', ses « nouveaux et si grands désirs de pouvoir, parmi ses petites infirmités, aller finir sa vie auprès d'un buisson, en travaillant dans quelque village... Il me semble, écrivait-il, que je serais bien heureux si Dieu me faisait cette grâce *. >
La « grâce d'être curé de campagne ! » Au siècle même de la Régence, de M"*® de Pompadour et des philosophes, des prêtres se rencontrèrent pour goûter et pour féconder une telle grâce, avec tout ce qu'elle peut receler de vertus, avec tout ce qu'elle peut inspirer de bienfaits, avec tout ce que le zèle et la bonne humeur y peuvent ajouter de sourires.
Des curés charitables, il y en eut de tous temps ; mais l'esprit de dépouillement, au xviii* siècle, donna parfois lieu, dans certaines paroisses, à des aventures émouvantes pour les cœurs sensibles. Elles s'encadrent fort bien dans nos souvenirs, entre les bergeries de Trianon et les scènes de vie de famille, emphatiques et tendres, qui séduisent les peintres de l'époque. Feuilletez, par exemple, le livre que publiait en 1836, sous le titre : Mes Récapitulations^ le romancier Bouilly, l'ancien ami de Mirabeau et de Barnave. Il y rappelle un vieux prêtre qu'il connut en sa petite enfance, Barnabe, curé de Veigné près Monibazon ■. Il se souvient de s'être jadis attelé à un vieux fauteuil pour traîner cet excellent Barnabe chez la maîtresse d'un berger, qui était toute proche de trépasser et qu'il fallait réconcilier avec le ciel. Barnabe était de ces pasteurs « dont tous les pas, toutes les actions, tendent sans cesse à éclairer, à secourir leurs semblables >. Il donnait sans compter : trois ou quatre fois par mois, ouvrant sa sou-