‹ Autour du catholicisme social (volume 3)Chapitre 83 sur 97 · Voir Goyau, op, cit,^ p · texte numérisé non relu

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qu'on ne les constate expressément. En 1891, deux musiques, à quelques mois de distance, étonnèrent le vieux monde en jouant la Marseillaise : la première, en rade d'Alger, était la musique d'une congrégation; la seconde, en rade de Cronstadt, était celle d'un autocrate; et ces deux musiques parurent se faire écho. Les Pères Blancs du cardinal Lavigerie avaient commencé ; le tsar de toutes les Russies continuait. Or la deuxième exécution, celle de Cronstadt, préludait immédiatement à l'harmonie franco-russe. Ces coïncidences étaient instructives :1a série d'actes par lesquels le Pape faisait à la République française crédit de sa confiance étaient comme le point de départ des démarches amicales d'Alexandre III. M. Charles Benoist pouvait écrire à la Bévue des Deux Mondesy dès le printemps de 1893 :

En prêchant la conciliation, l'union entre tous les Français, Léon XIII a contribué à refaire la France plus forte. En délivrant à la République une sorte de certificat de bonne vie et de bonnes mœurs, il a ouvert la voie au tsar et contribué à doubler encore la force de la France... Si le pape s'est senti porté de tout son être vers la France, c est peut-être qu'elle lui est apparue en butte aux desseins équivoques d'une coalitioQ hostile et que le souvenir lui est revenu de toutes les œuvres françaises à travers les siècles. L'affection de Léon XIII pour la France, qui sait si ce n'est pas la haine mai contenue de la Triple Alliance qui l'a nourrie * ?

Précisément, en face de l'imposante Triple Alliance, les fêtes de Cronstadt permettaient d'entrevoir les premiers linéaments d'une combinaison diplomatique nouvelle, garante de la paix interna-

1. Revue des Deux Mondes, 15 mars 1893, p. 429. — Cf. un article de M. Jacques Piou dans le Figaro du 13 novembre 18Ô3 : cité dans Gôyau, op, cit»^ p. 168, n. 1.

tionale, et qui pouvait à ce titre obtenir l'active bienveillance d'un pape pacificateur. Et ce n'est point exagérer, c'est môme, peut-être, rester au-dessous de la vérité, que de parler, en ce cas, d'une bienveillance active. L'imagination de Léon XIII, experte à s'asservir souverainement les réalités politiques, avait, sans hésiter, conçu comme possible le mariage d'un autocrate avec une démocratie; le cardinal Rampolla mettait au service de ce dessein un zèle patient, tenace, heureux : l'alliance franco-russe fut cimentée. Léon XIII s'en félicita comme d'un succès personnel de sa politique ; il en parlait avec une entière effusion de cœur, avec un accent qui n'avait rien d'offensant pour aucune nation, mais qui trahissait, d'une façon très flatteuse pour nous, tout ce qu'il espérait du nouvel équilibre diplomatique, tant pour le prestige de la France que pour la paix de l'Europe. « Il n'y a pas, il n'y a jamais eu de nos jours, de parti français au delà des Alpes », écrivait à celte date Jules Ferry Mine compensation s'offrait à nous, au delà des Alpes mêmes ; c'était l'amitié de Léon XIII;clIe nous fut fidèle jusqu'au tombeau.

Au début d'octobre 1891, en présence du comte Lefebvre de Béhaine, ambassadeur de France, un pèlerinage d'ouvriers français apportait à la basilique de Saint-Pierre un reliquaire, pour y déposer la tête de sainte Pétronille, qui, depuis Pépin le

1. Jules Ferry, Discours et opinions, v, p. 537. (Paris, Colin, 1897.) Ces pages de Ferry, qui servent de préface au livre de M. Narcisse Faucon sur la Tunisie^ publié en 1893, sont à relire et à méditer.

Bref, est considérée, là-bas, comme la protectrice du nom français. Il sembla que ce riche cadeau scellait, tout à la fois, V « antique union du Pape et de la France * » (ce furent les propres mots inscrits sur le reliquaire), et l'affectueuse rencontre du Pape docteur avec les masses laborieuses*. Un double arc-en-ciel resplendissait : des bousculades policières dans les rues de Rome, un essai de lapidation de nos pèlerins en gare de Pise',ne réussirent point à en ternir Téclat. La confirmation de l'amitié francoromaine et l'avènement du catholicisme social demeuraient des faits acquis.

Ce serait lourdement errer que de considérer le catholicisme social, soit comme une édition transformée du catholicisme d'antan, soit comme une sorte de reliure moderne artistement adaptée. Il n'y a là ni concession, ni sacrifice à des principes jusqu'ici réputés hétérogènes à ceux de l'Église : ce n'est pas plus un demi-catholicisme que ce n'est un catholicisme récent. Le catholicisme social, au contraire, ressuscite et consacre, dans l'Eglise, les ambitions d'impérieuse générosité que témoignèrent à l'endroit du genre humain les papes du moyen âge.

Interprètes et gardiens de l'immuable morale, ces papes incarnaient la prépondérance de la justice sur la brutalité, de l'absolutisme divin sur les velléités d'absolutisme humain : ils voulaient courber sous la tutelle de la loi suprême, égale pour tous, l'arbitraire des puissants qui la violaient et la reconnaissance des faibles qui l'invoquaient. Auguste

1. Lacroix, Mémoire historique sur les institutions de la France k Rome, 2* édition, p. 14. (Rome, Cuggiani.)

2. Voir tous les documents sur ce pèlerinage, dans les Discours et écrits divers du comte Albert de Mun, v, p. 3 et suiv. (Paris Poussielgue. 1886.)

3. Voir, sur ces incidents, les comptes rendus de la séaiicc do la Ciiambre des députés du 26 octobre 1891.

Comte admira profondément ces pontifes d'autrefois; il saluait en eux un pouvoir d'ordre, qui depuis est disparu. Mais comme il leur advenait de mettre les rois à la gêne en faisant planer Dieu par-dessus les couronnes, comme leur théocratie, sûre de son droit, s'exaltait à mesure qu'elle s'exerçait, elle s'aliéna toutes les forces sociales, dynasties, maisons féodales, épiscopats nationaux, et fut ainsi punie de s'être érigée en protectrice des faiblesses, reines répudiées, marchands détroussés, moines persécutés, peuples pressurés.

Le temps passa; et puis un siècle vint au terme duquel la faiblesse se trouva être la force... La faiblesse économique était devenue la force politique. De là, dans la vie intestine des peuples, une série d'incohérences et de menaces, un incessant péril d'oppression réciproque, une dissonance continue dans l'harmonie sociale. Au vote, les humbles étaient tout, ou presque tout ; dans la vie industrielle, leur vouloir comptait pour rien, ou presque rien. Pardessus ces complexités, la morale sociale avait besoin d'un interprète ; la fraternité humaine requérait une affirmation. Léon XIII fut cet interprèle; il élabora cette affirmation.

/' A l'époque où il prit la tiare, deux reproches singulièrement inverses étaient adressés à TÉglise romaine : tantôt on l'accusait de se trop mêler des affaires de ce monde, et tantôt de s'en trop détacher. On la disait importune, indiscrète : le mot de cléricalisme résumait le grief. Mais d'autre part, on la blâmait de façonner des âmes uniquement éprises de l'au-delà et indifférentes à cette réalité terrestre qui s'appelle le devoir social, d'enseigner une piété qui devenait facilement un égoïsme, et de n'être point une école de civisme, sauf pour la « cité de Dieu >. La société souffreteuse n'était jamais contente, soit qu'à la façon du bon Samaritain l'Eglise attardât sôn

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regard sur le malaise des peuples et ingérât son zèle dans leur guérison, soit qu'au contraire elle semblât passer son chemin, avec une attitude d'altière réserve. C'est parmi ces contradictions de l'opinion que Léon XIII inaugura l'action catholique sociale. D'un geste souverain devant lequel tout reproche de cléricalisme s'arrêta, et qui témoignait, en revanche, que rien de ce qui est humain ne demeure étranger à la paternité romaine, il fit intervenir Dieu entre les classes ennemies, comme ses prédécesseurs du moyen âge le faisaient s'immiscer entre rois ennemis ou peuples ennemis.

Il n'y avait point de temps à perdre : la démocratie américaine, par l'organe du cardinal Gibbons, archevêque de Baltimore, consultait Rome sur la question sociale ; la vaste association ouvrière des Chevaliers du Travail, menacée par certaines oppositions religieuses, attendait de Rome une parole de vie. Le Saint-Office refusa de se rallier à ces oppositions ; les Chevaliers furent absous \ Après avoir assuré à l'Église romaine, sur le territoire de l'Union, un si prodigieux développement que New York est à cette heure l'une des plus grandes villes catholiques du monde; après avoir laissé prendre à la pensée catholique, parmi la profusion des églises et chapelles chrétiennes, un ascendant si incontesté, que le cardinal Gibbons allait être chargé de réciter, en plein congrès des religions de Chicago % ce Pater Noster qui crée le règne de Dieu par là même qu'il

1. L3S documsnts sont publiés dans V Association catholique des 15 mai et 15 juin 1887. — Voyez les études de 'M. Brunclière sur le Catholicisme aax États-Unis et VAme américaine , dans la Revue des Deux Mondes du !•' novembre 1898 et du l*"^ décembre 1900 : le premier article est reproduit dans Brunetière, Questions actuelles (Paris, Perrin, 1907).

2. Bpnet-Maury^Le Congrès des religions à Chicago en 1893, p. 18. (Pâfiâ, Haehettô, 1895.)

le souhaite, la démocratie américaine continuait à bien mériter de l'Eglise romaine en lui ouvrant, avec de pressantes instances, le terrain « social », et en montrant au reste de l'univers catholique, à l'issue et à rencontre d'un siècle de « libéralisme », en quel sens et pour quelles conquêtes le royaume du Christ était de ce monde...

Dans la soupçonneuse Angleterre, où toute incursion papiste risquait de porter ombrage, Manning, à son tour^ tentait un glorieux essai : sa signature cardinalice mettait un terme à une grève de dockers S qui, chacun dans sa prière confessionnelle, remerciaient ensuite le Tout-Puissant que, sur les lèvres de ce cardinal, l'Évangile eût gardé toute son efficacité sociale et fût devenu un ferment de rénovation pour demeurer un instrument de paix ".L'Angleterre avait été le champ d'expériences du catholicisme social ; l'encyclique sur la Condition des ouvriers en donna la doctrine'. Manning l'avait pratiqué; Léon Xlll renseigna.

L'opinion fut tout de suite complice, autant et plus, peut-être, hors de l'Église que dans l'Eglise. Il y avait de par le monde, à celte date, — c'était en

1. L'exemple du cardinal Manning trouva dans la suite des imitateurs ; voir en particulier, dans V Association catholique du 15 septembre 1902, p. 277-283. les documents sur l'efficace intervention des catholiques sociaux dans la grève des maçons à Fribourg (Suisse), et, dans V Association catholique du 15 novembre 1902, p. 470-474, la sentence arbitrale rendue le 10 janvier 1901 par Mgr Bégin, archevêque de Québec, dans un conflit entre l'Associa Lion des fabricants de chaussures de Québec et trois sociétés ouvrières. (Cf. Turmann. Activités »ociales, p. 307-315.)

2. Cf. ci-dessus, p. 226, et voir aussi l'abbé Lomirc, Le Cardinal Manning et son action sociale, p. 112-114 (P^ris,Lecoffre, 1893), et l'abbé Hemmer, Vie du cardinal Manning, p. 407*413 (Paris, Lethielleux, 1898).

3. Voir Léon Grégoire, Le Pape, les catholiques et la question sociale, 3» édition. (Paris, Perrin, 1898*)

1891, — beaucoup d'âmes anxieuses : on souffrait du mal social, on pressentait des devoirs inconnus . On aimait, dans le « néo-cliristianisme », le don qu'il avait de sourire à tout et à tous, d'un sourire un peu vague, mais sincère en ses complaisances, et bienfaisant, quelque temps durant, pour certaines âmes que l'impiété ambiante laissait frileuses et qui craignaient, d'autre part, que Rome ne les oppressât.On aimait, dans le tolstoïsme, le don qu'il avait de pleurer sur tout et sur tous, de s'attendrir sur les plus anormaux d'entre les hommes, et de disperser gracieusement son anarchique sympathie sur tout ce qui souffrait et sur tout ce qui péchait. La philosophie de la solidarité commençait d'occuper quelques cénacles : elle alléguait qu'en fait tous les hommes sont solidaires et concluait, en droit, à un « devoir » de solidarité ; d'une constatation empirique, elle passait avec souplesse à l'idée d'obligation * ; impuissante à définir le passage du fait au devoir, elle sautait à pieds joints de l'un à l'autre, et s'est, avec le temps, perfectionnée dans l'art de sauter.

Et les néo-chrétiens, et les tolstoïsants, et les philosophes de la solidarité, tous étaient, chacun à sa façon, des apôtres du devoir social ; mais les tolstoïsants conciliaient mal leurs aspirations « sociales » avec une philosophie individualiste, ou même anarchique; et les docteurs de la solidarité, qui étaient plutôt, eux, des anti-individualistes, requéraient de leurs lecteurs, pour étayer un devoir social dont ils étaient incapables d'établir l'obligation, une bonne volonté toute gratuite.

Au tolstoïsme, il manquait l'idée d'organisation sociale ; aux philosophes de la solidarité, il manquait la notion révélée de la fraternité humaine.

Le catholicisme social, tel que Léon XIII l'a déve*

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