‹ Autour du catholicisme social (volume 3)Chapitre 84 sur 97 · Voir ci-dessus, p. 8 et suiy · texte numérisé non relu

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loppé, repose sur cette notion : il en déduit l'équivalence de dignité des hommes entre eux. Le fort et le faible sont des frères dont la lutte économique fait trop souvent des ennemis : au nom de cette fraternité, le catholicisme social intervient pour prévenir les excès de la lutte et pour en corriger les résultats. Le plan créateur assurait à tous les hommes de quoi vivre ; un post-scriptum s'y ajouta, qui s'appela la Rédemption, et d'où résulta pour tous les êtres humains, également rachetés, un droit égal à un minimum de resp3ct. Ce sont là des enseignements primordiaux, contre lesquels ne saurait prévaloir nulle arrogance humaine, ni Tarrogance du propriétaire qui volontiers traiterait les biens terrestres comme un monopole de l'usage duquel il ne doit aucun compte, ni Tarrogance de l'hégémonie industrielle impatiente de produire toujours davantage, ni l'arrogance des bonnes fortunes commerciales.

Léon XIII considérait la fraternité des hommes comme offensée, lorsqu'il voyait < le monopole du travail et des effets de commerce devenu le partage d'un petit nombre de riches et d'opulents, qui imposent un joug presque servile à l'infinie multitude des prolétaires. » Il lui paraissait que les créatures dérangeaieut les projets du Créateur: l'encyclique sur la Condilion des ouvriers * fut comme une protestation du vouloir divin en faveur de la dignité humaine et du bien-être humain.

La liberté sans frein s'était épanouie; elle était devenue oppressive ; les « droits de l'homme >, souverainement exercés par quelques tempéraments

1. La meUleure édition do cette encyclique fut publiée en 1891 par la revue marseillaise le XX* siècle (en dépôt à la librairie Poussiclguc). — Voir aussi Ting^énieuse collection de textes de Léon XIll rassemblés et ordonnés par le R. P. Cerceau dans son opuscule : Léon XIII et le travail (collection de VAtiion populaire, i* âèriè, û« 73).

absolutistes, n'avaient été efficaces que pour quelques êtres, — les « opulents », — et n'avaient fait que peser sur « l'infinie multitude des prolétaires ». Isoler rhomme par une abstraction factice ; en faire, un être imaginaire, théoriquement pourvu d'innombrables droits ; l'abandonner ensuite aux bousculades de la réalité, qui fait prévaloir les droits effectifs du fort sur les droits platoniques du faible : c'était là une duperie dont Léon XIII voyait l'humanité victime. L'homme, pour lui, est, avant tout, membre d'une fraternité, qui est la société ; la superbe individuelle, qui est comme un reliquat de la faute d'Adam, voile souvent cette vérité et les exigences qu'elle entraîne ; c'est au catholicisme social d'intervenir, non seulement par des déclarations, mais par des remèdes ; et Léon XIII, faisant un pas de plus, proposa les remèdes.

Pratiquement, la liberté du travail et de la concurrence ne lui semble compatible avec la vie sociale que si elle est réglée et comme encadrée par des lois. Elle peut se donner ces lois à elle-même ; l'organisation professionnelle, au sein de chaque métier, fixerait, après discussion sincère et Ubre entre les intéressés, les conditions du travail. Ces lois peuvent venir, aussi, des pouvoirs publics : en vertu dç cette prérogative que leur décerne la théologie,d'être les gardiens de la justice, ils définiraient le minimum d'exigences normales qu'impliquent la vie religieuse de l'ouvrier, son hygiène, sa vie familiale, sa vie civique, et dont aucun travailleur, môme par un contrat soi-disant libre, n'a le droit de faire abandon.

Péché originel, droits souverains de Thomme, liberté plénière, lutte pour l'existence, anarchie ; voilà la pente sur laquelle Léon XIII, messager du catholicisme social, voulait arrêter l'humanité. Et par ses enseignements il l'invitait à remonter une autre pente, dont les jalons étaient au contraire :

rédemption universelle, fraternité humaine, épanouissement de cette fraternité en un ordre social chrétien, organisé, suivant les heures et les besoins, par Taulonomie professionnelle ou par i'jCitat.

Sur ce terrain pratique, le catholicisme social et le socialisme révolutionnaire s'affrontaient; ils engagèrent entre eux des joutes confuses, indécises. Le catholicisme social était tout fraîchement équipé, et le socialisme, au contraire, était comme encombré par de fâcheux bagages. Le catholicisme social avait besoin de compléter sa doctrine en élaborant derechef et en adaptant les vieux enseignements du droit canon sur la spéculation et sur ce que le Pape, dans l'encyclique sur la Condition des ouvriers^ appelait r « usure vorace » : Léon XIII a laissé cette tâche aux pontiJScats ultérieurs. Le socialisme, en revanche, se traînait à la remorque d'une philosophie matérialiste médiocrement qualifiée pour étayer un idéal social. Tandis que le catholicisme social, en présence de certaines injustices^ permettait d'en appeler à la rébellion des consciences, le socialisme en était souvent réduit à invoquer, tout simplement, la rébellion des estomacs affamés. Il avait sur les masses, d'ailleurs, le droit d'un premier occupant; mais Léon XIII escomptait, pour un lointain avenir, le succès d'une doctrine de relèvement social qui se présente comme d'émanation divine. Les humbles pourraient-ils détester que l'on dérangeât Dieu pour eux?

Il parut, dès le printemps de 1893, que les humbles acceptaient avec gratitude ce dérangement. Les organisations ouvrières de la Suisse, protestantes ou socialistes en majorité, tenaient à Bienne leur congrès. Discuter sur le régime du travail et sur les moyens de l'améliorer, tel était le programme. Les congressistes souhaitèrent, à la presque unanimité, qu'une propagande internationale fût faite, par les soins des organisations ouvrièr33 catholiques, en

faveur de la réalisation des « postulats concernant la protection ouvrière énoncés dans l'encyclique sur la Condition des ouvriers. » Ainsi, moins de deux ans après cette encyclique, les délégués de la classe ouyrière, dans la plus ancienne démocratie du vieux monde, trouvaient dans le document pontifical « les éléments les plus précieux pour la défense de leurs droits légitimes » ; et ils invitaient les travailleurs catholiques à ne point permettre que les nefs des églises, quelque sonores qu'elles fussent, emprisonnassent ce verbe émancipateur, et à porter la parole papale dans les tribunes des clubs.

C'est alors que Léon XIII écrivit à M. Gaspard Decurtins une lettre extrêmement frappante. Chef de l'Eglise universelle, il envisageait, du haut du Vatican, la vie économique universelle ; et, déplorant qu' « une multitude si grande et si utile fût abandonnée sans défense à une exploitation qui transformait en fortune pour quelques-uns la misère du grand nombre », il ajoutait : « Les ouvriers né trouveront jamais une protection efficace dans les lois qui varieront avec les différents États. Du moment, en çflfet, que des marchandises de diverses provenances affluent souvent au même endroit pour y être vendues, il adviendrait à coup sûr que la diversité des conditions du travail assurerait un privilège à tel peuple, une infériorité à tel autre *. » C'était là un langage d'économiste : M. Anatole Leroy-Beaulieu ne s'était pas trompé, lorsqu'en 1891 il saluait le Pape de ce nom. Léon XIII terminait en souhaitant qu'en tous pays, des lois égales protégeassent contre les excès du travail la faiblesse des femmes et des enfants, et qu'un nouveau congrès ouvrier se réunît bientôt pour remettre cette nécessité sous les yeux des pouvoirs publics.

1 Voir Mgr de T*Serclaes, op. cit., II, p. 114-119.

Voilà quatre siècles que l'idée de chrétienté, malgré sa tenace et grandiose survivance, n'est cependant plus qu'un rêve; voilà quatre siècles que les conflits entre peuples, sans aucun principe supérieur qui les amortisse ou qui les tempère, remplissent l'histoire du monde. Mais les luttes sociales, les guerres de classes, occupent désormais autant et plus de place dans l'esprit public, que la concurrence des intérêts nationaux. Pour mettre un terme à ces guerres, pour trouver à ces luttes une issue, voici surgir ridée d'une législation internationale du travail. Sous une forme spéciale, non plus politique, mais économique, il y a là comme un nouvel aspect de l'antique idée de chrétienté. La chrétienté, c'était l'entente pour la justice internationale; la législation internationale du travail, c'est l'entente pour la justice sociale. Il était naturel que l'imagination constructrice de Léon XIII saluât, dans ce nouveau rêve, un rêve éminemment catholique, et que son culte même pour le passé l'attachât à cette idée d'avenir '.

Les « meneurs » suisses avaient aspiré à faire sortir l'Eglise de chez elle, pour .qu'elle se fît entendre des ouvriers trop indifférents à leur sort ; Léon XIII répondait en les engageant à sortir de chez eux, pour qu'ils se fissent entendre, comme congressistes, de l'unanimité des États. Le mot que, peu d'années auparavant, écrivait M. le vicomte Eugène-Melchior de Voglié s'accomplissait : la tradition des « grands pontifes rassembleurs de peuples, législateurs sociaux * », était ressaisie. Aussi vit-on, en 1900, le congrès international pour la protection légale des travailleurs, traiter le Pape en quelque façon comme un législateur social. « L'existence de la Papauté,

1. Cf. l'enquête de M. Robert Ëude dans le Monde moderne, de septembre 1906 : La question ouvrière et les économistes,

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