‹ Autour du catholicisme social (volume 3)Chapitre 93 sur 97 · Paris, Calmann-Lévy · texte numérisé non relu

Paris, Calmann-Lévy

2. Il sera regrettable à jamais qu'après avoir condensé dans un admirable article sur Bossuet, donné à la Grande Encyclopédie, toute la substance d'un volume, il n'ait pas eu le temps d écrire ce volume.

un maître en Bossuet, il se complaisait à contem* pler, dans les Sermons, dans VHistoire universelle^ dans VHistoire des variations, dans les polémiques contre Claude etJurieu, l'auguste grandeur de l'idée de tradition religieuse et l'harmonique ordonnance de la synthèse dogmatique.il y voyait cette synthèse se proposant et s'imposant à tous, ignorants et savants, petits et grands, aristocratie des mystiques et vaste plèbe des fidèles, enchantant, après les avoir courbées, les intelligences qui se qualifiaient de supérieures, relevant, après les avoir dégrossies, les intelligences inférieures ; devant l'objectivité de la foi, tous les esprits se retrouvaientégaux; et l'unité de l'Église devenait la garantie intellectuelle de la fraternité humaine. Dans le sillage de Bossuet, M. Brunetière, s'abandonnant à la force de la logique et aux attraits de l'admiration, allait s'avancer plus loin que ne l'avait fait Bossuet lui-même ; de tout l'élan qu'il lui avait fallu, à lui, homme du dix-neuvième siècle, pour suivre la pensée de Bossuet, il allait la dépasser... Les idées de tradition, de synthèse dogmatique, d'égalité des âmes devant la Vérité une et absolue, avaient ici-bas une représentation vivante, la Papauté. M. Brunetière s'en fut entretenir LéonXIII; ce gallican qu'était Bossuet, avait fait de M. Brunetière ce qu'on appelle à Genève un € ultramontain ». On se rappelle quel bruit fit en 1895 l'article intitulé : Après une visite au Vatican *. M. Brunetière rentrait de Rome ; il avait vu le pape, un pape qui

1. L'article a été reproduit dans le dernier volume publié par M. Brunetière : Questions actuelles (Paris, Perrin, 1907). C'est à juste titre que l'un des connaisseurs les plus perspicaces des courants littéraires et religieux du dernier siècle, M. Victor Giraud. attache à cet article* comme caractéristique d'une € époque » religieuse du xix* siècle, une importance analogue à celle qu'avait eue, trente -deux ans plus tôt, la Vie de Jésus de Renan. {Revue de Frîbourg, juillet-août 1903, p. 400-405.)

provoquait des enthousiasmes tels que d'aucuns allaient au Christ parce que son vicaire les avait tout d'abord fascinés. Sous l'impression de ce grand vieillard dont le crépuscule avait des reflets d'aurore, M. Brunetière interpellait la Science, — la nouvelle idole, dira quelque temps après M. de Curel — et lui demandait ses titres et son bilan. Or il était constant, à P issue de ce bilan, que les espoirs fondés sur la Science pour Tamélioration morale de l'humanité avaient fait à peu près faillite, et que cette divinité du siècle finissant ne s'était pas encore révélée comme une efficace maîtresse de conduite, comme une créatrice de vertu. Les âmes, les consciences échappaient à sa prise, et Taudace souvent heureuse de la souveraineté qu'elle exerçait sur la matière ne faisait que rendre la déception plus palpable. Et s'il était vrai que les théories du Slruggle for life invitaient les fidèles de la Science à s'entre-déchirer plutôt qu'à s'aimer, comment la jeune rivale du Christ le pourrait-elle supplanter dans son rôle de prédicateur d'amour ? Le réquisitoire de M. Brunetière, non contre la science, mais contre ceux qui attendaient d'elle ce qu'une science sincère ne promet pas, ce qu'une science authentique ne donne pas, fut dénoncé à l'opinion publique comme un acte d'agression contre les savants ; on accusa le pèlerin de Rome d'avoir proclamé la banqueroute du savoir humain, et d'avoir méconnu le bienfait des chemins de fer, du télégraphe ou du téléphone l Très rares furent les savants qui se sentirent visés. Mais des avocats d'office surgirent à la rescousse de la Science soi-disant lésée ; ils banquetèrent contre M. Brunetière comme on faisait jadis contre Louis Philippe ; et le toast, cet ami coutamier des santés humaines, ne fut menaçant et provocateur, dans les cent dernières années, que pour le roi des Français et pour le directeur de la Revue des Deux Mondes,

M. Brunetière ne prit, en aucun instant de son évolution, Tattitude d'un ambassadeur de la pensée moderne négociant subtilement avec TÉglise, faisant ou retirant des avances, esquissant ou réclamant des concessions. Les tentatives systématiques qu'on multipliait à une certaine date pour concilier au jour le jour la science et la foi lui paraissaient souvent dangereuses, toujours superflues ; et le libéralisme doctrinal qui eût r^vé d'émonder le dogme, le conservatisme social qui eût aimé voiler les conséquences économiques de Fidée évangélique de justice, allaient trouver en M. Brunetière un adversaire déterminé. De môme que jadis le critique littéraire avait reproché aux sermons de Massillon de dissimuler avec une sorte de pudeur inopportune la racine dogmatique de la morale, de même, désormais, le penseur religieux entrait en lice, au nom de la logique et au nom de l'idée de vie, contre tous ceux qui eussent voulu diminuer et «minimiser» le catholicisme.

Les mêmes préoccupations de morale sociale qui avaient guidé M. Brunetière « sur les chemins de la croyance » Tinspiraient dans la tâche nouvelle qu'il s'imposait, et qui consistait à tracer au grand jour, pour ceux qui le liraient ou Técouteraient, les chemins qu'une force mystérieuse lui avait à lui-même frayés. Son apologétique fut une apologétique sociale. Il montra, non point la compatibilité entre le christianisme et la démocratie, — thèse embarrassée, qui affecte l'aspect d'une capitulation, — mais, tout au contraire, ce qu'il y a de postulats chrétiens dans la notion de démocratie et d'exigences chrétiennes

dans la vie d'une démocratie, et quelle « convenance interne » * existe entre la démocratie et le catholicisme. Il montra, non point en quelle mesure le catholicisme se peut accorder avec des systèmes voisins ou hostiles, mais, bien plutôt, comment tout ce qu'il y a de vérité dans ces systèmes converge vers le catholicisme, et comment tout ce qui, dans ces systèmes, satisfait les aspirations ou les besoins des hommes, réclame un complément, qui est le catholicisme.

C'est surtout à l'endroit du positivisme que M.Brunetière en donna merveilleusement la preuve. Auguste Comte avait tenté un essai d'architecture sociale dans laquelle l'harmonie des esprits créerait Tharmonie civique, et dans laquelle se mélangeraient, en une combinaison rythmée, l'élément immuable et l'élément nouveau, les alluvions traditionnelles et les récents apports de l'âge moderne, 1' « ordre » et le € progrès ». Avec une métaphysique en moins, — et encore n'est-ce pas déjà faire de la métaphysique que de nier la métaphysique ? — le rêve d'Auguste Comte était comme un reflet de la réalité catholique. M. Ferdinand Brunetière, qui donnait, par le jeu même de sa pensée, le plus vivant exemple de cette originalité d'aspect que peut affecter la fidélité à la foi traditionnelle, s'attacha surtout, dans les dernières années de sa vie, à mettre eu relief ce que volontiers nous appellerions les affinités catholiques du positivisme ; et ce n'était pas une médiocre trouvaille — éminemment authentique sous son apparence de paradoxe — d'avoir découvert en Auguste Comte un apologiste à sa façon ; d'avoir transformé en avenues du catholicisme certaines routes qui

1. L'expr'^.ssion se trouve dans la préface de son dernier livre : Questions actuelles (Paris, Perriu, 1907), préface datée du 1*' novembre 1906, et qui est comme le testament de sa pensée.

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semblaient plutôt s'en éloigner, et d'avoir, ainsi, acheminé vers une intelligence plus complète de l'organisme catholique un siècle qui se pique de ne croire qu'au « réel » et au « concret ».

M. Brunetière ne s'évertuait pas à esquisser des concordats entre le catholicisme et le < siècle » : c'est avec une tout autre contenance qu'il abordait la pensée moderne, désireuse de s'incarner dans la vie moderne, et ne s'estimant comme saine qu'en tant qu'elle est une école de vie saine. Il prétendait lui montrer qu'il y avait en elle, sans qu'elle s'en doutât, une sorte de gestation du catholicisme; et c'est dans cet esprit, par exemple, qu'au terme d'une polémique avec M. Georges Renard, il concluait à une quasiidentité entre les aspirations sociales du catholicisme et les aspirations réformistes développées par M. Millerand dans le programme de Saint- Mandé *, — conclusion précieuse, dont l'Église, sans doute, à mesure que se développera l'histoire sociale de demain, sera de plus en plus reconnaissante à M. Ferdinand Brunetière. Nombreux étaient, autour de lui, les hommes de bonne volonté, supérieurs à tout désespoir, qui, dans notre société, tout imprégnée de christianisme quoi qu'il en semble, estiment que leur tâche consiste, surtout, à faire passer ce christianisme de l'inconscient au conscient. Ils saluaient en M. Brunetière le duce e maestro qui, au delà de l'obscure forêt des systèmes, encore enchevêtrée par les obscurs fourrés des passions, excellait à faire voir la lumière, — à la faire voir après l'avoir vue.

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