Ibid.^ p
ment de sa vaste et sereine pensée. La moitié* de cette lettre a trait aux Églises orientales ou à la Réforme, et Léon XIII s'abstient avec soin de toute qualiOcation désagréable pour désigner ces hommes du dehors sur lesquels s'attache son rêve d'universelle paternité. Il évite même de rechercher les causes historiques qui les éloignèrent du bercail : rhistoire, parfois, est mère de divisions... C'est une « misérable calamité » qui sépara de Rome une partie des Slaves ; ce sont « d'insolites renversements » qui donnèrent à la Réforme un tiers de l'Europe : mots volontairement vagues et qui n'ont rien de justicier, mots pacificateurs s'il en fut. De la Révolution française, de cette Révolution à l'endroit de laquelle les sévérités de Pie IX avaient précédé celles de Taine, Léon XIII dit seulement: « Les dernières années du xviii" siècle ont laissé l'Europe fatiguée de désastres, tremblante de convulsions. > Et il continue, tout de suite : « Le siècle qui marche à sa fin ne pourrait-il pas, en retour, transmettre comme un héritage au genre humain quelques gages de concorde et l'espérance des grands bienfaits que promet l'unité de la foi chrétienne? » Ne manquaitil pas quelque chose à l'achèvement de sa pensée? N'eût-il pas aimé proposer à ces princes et à ces peuples, auxquels sa lettre était destinée, ses bons offices de pape pacificateur, invoqués pour l'afiTaire des Carolines par le chancelier de Bismarck ? Il s'en abstenait, sachant qu'il y a des instants où Ton risque de mettre les armées en branle en parlant de désarmement : mais, lorsque la jalousie d'un pouvoir voisin exclura du congrès de La Haye le représentant du Pape *, l'éclat môme de cette absence sera plus remarqué du monde que ne Teût été la
1. Voir Goyau, Zendemam* d'unité, p. 59-115 (Paris, Perrin, 1900;.
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présence, en cet aréopage de très bonne volonté, d'une soutane violette tranchant sur les habits noirs. Malgré cette lacune volontaire de la lettre Prœclara, l'on peut dire que jamais, depuis le moyen âge, la grandiose idée de la chrétienté ne s'était épanouie avec cette douceur insinuante et cette fermeté conquérante. Aussi bien sur les lèvres de Léon XIII que sous sa plume, ces mots « d'union », de réunion, prenaient un accent particulièrement persuasif : il savait gré à notre Bossuet de les avoir jadis prononcés. Un rêve est très puissant lorsqu'il s'appuie sur une foi et lorsque cette foi en promet le succès. Léon XIII développait son rêve d'union des Eglises avec une abondance qui émouvait, avec une sécurité qui convainquait. C'est une grande force de parler d'union, lorsqu'on plane et que, sous ses pieds, on n'a que division...
Les « malheurs des temps », comme disent volontiers les vieux prêtres découragés, réservaient à Léon XIII une autre cause d'ascendant. Le xix° siècle avait eu la main lourde à l'endroit des trônes, soit qu'il les rendît boiteux en transformant en monarchies constitutionnelles les monarchies absolues, soit qu'il les fît s'effondrer. Il avait persuadé aux peuples que tous les pouvoirs civils devaient avoir leurs racines en bas. Au-dessus de ces nivellements, une puissance continuait d'émerger, qui seule à peu près se pouvait désormais flatter d'avoir son point d'attache en haut, et que les peuples ne pouvaient ni créer ni défaire. La chute des autres trônes rehaussait ce trône spirituel, bien loin de l'ébranler; on sentait là une force qui défiait et dépassait les révolutions ; et c'était là une telle étrangeté historique, qu'au moment où les croyants professaient, de plus en plus fervente, la religion de la Papauté, un certain nombre d'incroyants en avaient, si l'on peut ainsi dire, la superstition. Cham-
pions du relatif en politique, ils se tenaient comme en arrêt devant cette suprême et vivante incarnation de l'absolu.
En 1894, le dimanche même de la clôture des fêtes jubilaires, on lisait sur les murs de Rome cette affiche : « Peuple, Theure est sonnée ; le Parlement rentre ; c'est l'heure de rendre des comptes I Lire le Don Quichotte pour le compte rendu.» Cette plaisanterie d'un journal qui semblait presque provoquer une émeute et n'invoquait qu'une clientèle, empruntait aux circonstances je ne sais quoi d'éloquent. Le souverain que la foule venait d'acclamer dans Saint -Pierre, et qui pour de longs mois rentrait dans sa réclusion du Vatican, incarnait une puissance qui ne rend pas de comptes. Pour lui, l'heure de la responsabilité ne serait jamais sonnée par les hommes ; elle ne le pouvait être que par Dieu. Elle a a sonné, cette heure, le 20 juillet 1903, et la reconnaissance émue des peuples, durant les attentives anxiétés de la longue agonie, avait d'avance rendu les comptes à Dieu, pour le Pape qui s'éteignait.
Sur le lit funèbre où il reposait, M. Ferdinand Brunetière semblait rajeuni de quinze ans. Son visage pensant et parlant, creusé naguère par la réflexion, froncé naguère par les passions de la lutte, se détendait et se reposait dans la paix des longues certitudes. Voilà dix-huit mois qu'une maladie du larynx avait à jamais assourdi cette grande voix, Tune des plus belles qu'eût entendues notre époque: du jour où il cessa de parler, M. Ferdinand Brunetière, hélas 1 commença de mourir. Il y avait en lui un besoin de se communiquer et de s'extérioriser, que la plume, même tenue par une main comme la sienne, ne pouvait suffire à satisfaire. Il aimait la prise directe, immédiate, qui façonne l'auditoire, l'éduque et le courbe, la magique influence des regards attirés, des attentions apprivoisées, des adhésions conquises. Lorsque sa santé lui refusa cette jouissance d'apôtre, on sentit en lui le ressort vital péricliter.
La mort de M. Brunetière est un deuil pour l'histoire littéraire, un deuil pour la pensée catholique. Les deux personnages, le critique et l'apologiste, s'étaient révélés à des époques différentes : c'est dès
1878 que celui-là fut écoulé, c'est en 1895 que celuici s'éveilla. Je n'emploie qu'à regret, d'ailleurs, le mol d' « apologiste » : il peut donner à des esprits mal informés l'idée de quelque chose de conventionnel, d'une dialectique usuelle ou même usée, qui ne ressemblerait en aucune façon aux originales méditations de cet esprit créateur; et tout au contraire, M. Brunelière, comme penseur chrétien, avait ce je ne sais quoi d'autodidacte par lequel se distinguèrent, au cours du dernier siècle, certains hommes de tempéraments fort différents, les de Maistre, les Moehler, les Newman. En tant qu'apologiste, — reprenons le mol puisqu'il est commode — M. Brunelière, si nous y regardons de près, prolonge le sillon qu'il avait ouvert en tant que critique. Sur le bord d'une tombe, Thistoire d'une existence se ramasse, se condense et s'unifie; l'existence de M. Brunelière fut une; son effort apologétique fut la consécration de son travail critique. Son œuvre de critique était une analyse, son œuvre d'apologiste fut une synthèse ; au fond de l'une et de l'autre, il y avait la même philosophie, inconsciemment chrétienne avant 1895, consciemment chrétienne depuis celle date.
Critique littéraire, M. Brunelière recherchait, dans les écrits qu'il étudiait, un système de pensées, une notion de l'homme et de la vie, une attitude, enfin, à l'endroit des grands problèmes que, par sa propre façon d'être et d'agir, chacun de nous résout pratiquement. Parfois, du ton môme dont il questionnait les écrivains ses justiciables, il semblait les rappeler à leurs devoirs, leur remontrer qu'ils s'inséraient
comme des forces dans Texistence collective d'une nation, et les interpeller, enfin, sur l'emploi qu'ils faisaient de leur force.
Il fouillait en eux toute une substance latente de doctrines, présupposées par leur œuvre môme, et toute une richesse de subconscient, qui créait et soutenait leur originalité et qui rendait leur action féconde ou malsaine. En ce critique, il y avait comme un confesseur, qui exigeait des écrivains ou bien instituait en leur lieu et place un examen tout individuel de leur philosophie intime et profonde. Mais c'était justement en descendant jusqu'à ce3 sphères lointaines que, par delà l'individuel, il retrouvait le général; par delà les traits conscients et visibles, qui figuraient la personnalité extérieure des écrivains, il ressaisissait, en eux, l'empreintç insoupçonnée de tout un monde ambiant.
Massillon, sans doute, se fût étonné d'apprendre qu'on le réputerait plus proche de la lignée des philosophes que de la lignée de Bossuet ; mais n^étaitce pas le droit de M. Brunetière de connaître Massillon mieux que Massillon lui-même ne se connaissait? Et n'était-ce pas son droit, aussi, d'exiger que tout auteur eût pris formellement un parti devant le parji formidable auquel nous accule un Pascal, et d'amener un Rabelais, un Molière, un Voltaire à se compromettre expressément contre le péché originel, eu faveur de l'épicurienne joie de vivre ?
11 y eut de tout temps en M. Brunetière un mora^listc, anxieux du sens de la vie, de la règle de la vie et du but de la vie, interrogateur de l'énigme que nous est à nous-mêmes notre propre existence, scrutateur inflexible des conséquences sociales des systèmes, et toujours soucieux de mesurer à leurs vertus éducatrices leur valeur véritable. Tant comme critique littéraire que comme philosophe, il mit au premier plan, à toute époque, le souci des questions
morales ; et il ne les envisageait pas seulement sous l'angle étroit, un peu exclusif, de la moralité individuelle: c'est l'idée d'une morale sociale qui le hantait, c'est du fondement et de la culture des vertus sociales qu'il se préoccupait.
L'apparition du Disciple^ de M. Paul Bourget, fut \ pour M. Brunetière, en 1889, l'occasion de s'expli-
s quer à lui-même et d'expliquer au public que tout
I être qui pense ou qui écrit exerce, par là même,
^ une influence qui lui crée des devoirs ; et l'on vit
I s'engager une joule entre M. Ferdinand Brunetière
- et M. Anatole France, celui-ci plaidant pour la
liberté de l'artiste, et celui-là démontrant la responsabililé de l'artiste. Le langage de M. Brunetière parut importun : en était-ce fait, désormais, de cette licencieuse complaisance avec laquelle philosophes et romanciers éparpillaient à travers le monde leurs systèmes ou leurs fictions, sans avoir cure des conséquences morales qui fatalement les devaient escorter? M. Brunetière était soupçonné de vouloir enchaîner l'art, de vouloir enchatner la pensée elle-même, de ressusciter des orthodoxies surannées... Et puis les susceptibilités s'apaisèrent et finirent par désarmer : on comprit, peu à peu, que les doctrines de M.France — si tant est que le mot « doctrine » n'effarouche pas la grâce légère de cet esprit — étaient essentiellement aristocratiques, et que, tout au contraire, celles de M. Brunetière étaient essentiellement démocratiques, et par conséquent modernes. Car la thèse de la liberté absolue de l'art et de la pensée s'adaptait, avec une souple élégance, à Tidéal d'une aristocratie intellectuelle confisquant pour elle toutes les puissances de l'art, et vivant d'une vie factice, dans une sorte de paganisme postiche ; la thèse de la responsabilité et de la fonction sociale de l'artiste évoquait, en revanche, l'idée d'une relation constante entre la pensée de quelques-uns et la vie
de tous, contraignait l'ouvrier de beauté à être en môme temps un serviteur de la vérité et un serviteur de tous ses frères, et lui déniait le droit d'écraser le « profane vulgaire » sous le poids de je ne sais quels dédains insolemment esthétiques. Lors môme que le < lien social » n'imposerait pas à Télite, qui pense, des devoirs envers la foule, qui écoute, les institutions démocratiques, dans lesquelles la foule elle-même est appelée à penser, semblent créer à quiconque tient la plume un surcroît d'obligations : la littérature et l'art acquièrent de plus en plus une portée pratique, et commettraient une défaillance en se désintéressant de leurs répercussions prochaines ou lointaines. M. France, en 1889, ne songeait peut-être pas encore à installer des universités populaires, et M. Brunetière, dès cette date, conviait les pensées individuelles, les prestiges du talent individuel, à se mettre au service de l'être social.
11 suffisait à M. Brunetière de se placer exclusivement à ce point de vue moral pour affronter et battre en brèche, immédiatement, les capricieuses théories d'un certain « libéralisme ». Bon gré, mal gré, un minimum d'orthodoxie commune est nécessaire pour assurer Tinté grité du lien social et l'harmonie des êtres qu'il relie; et M. Brunetière s'acheminait ainsi vers une conception essentiellement catholique.
Ce qui choquait dans l'Église beaucoup de nos contemporains, c'était sa rigueur, son intransigeance, sa prétention d'imposer un statut aux intelligences et aux volontés; et c'était cela, surtout, qui, pour des motifs moraux et sociaux, séduisait M. Brunetière. Ce qui était pour d'autres la pierre d'achoppement fut pour lui le marchepied.
Dans le < grand siècle >, qu'il possédait à fond, deux pensées surtout Pavaient longuement retenu: la pensée janséniste et la pensée de Bossuet. Ses familiarités jansénistes étaient de nature à l'éloigner de Rome; un certain temps elles le captivèrent. L'on n'a pas assez pris garde, dans l'histoire de son évolution, à certain article paru dans la Revue des Deux Mondes du l**" janvier 1885, et qui s'intitule : Une Apologie de la casuistique. Jamais les casuistes que les Provinciales calomnièrent ne furent justifiés d'une façon plus décisive, et jamais on ne montra plus éloquemment que la casuistique, bien loin de se faire soutenir par des plaidoyers timides et d'alléguer en sa faveur la mauvaise excuse des circonstances atténuantes, méritait au contraire d'être honorée comme l'indispensable auxiliaire du progrès moral. Cet article, reproduit dans la deuxième série du livre : Histoire et Littérature *, fut l'adieu de M. Brunetière aux intimités jansénistes: dès lors, sans partage, il appartint à Bossuet.
C'est par Bossuet qu'il connut, à proprement parler, le catholicisme, et l'on ne saurait, à beaucoup d'égards, trouver un docteur plus sûr enseignant un catholicisme plus intégral. Tout, en Bossuet, était familier à M. Brunetière, la langue et la pensée ". La prose de M. Brunetière, l'éloquence de M. Brunetière se revêtaient, naturellement, de ces périodes dont Bossuet demeure l'impeccable modèle, — périodesdans lesquelles l'idée principale et les idées auxiliaires se rangent en leur juste place, s'affichant ou s'effaçant comme leséléments distincts d'une armée en bataille. En môme temps que le verbe de M. Brunetière saluait