EPILOGUE
Je suis un être raisonnable ,* il me faut chanter Dieu.
Épictètb.
Bienheureux I bienheureux ! bienheureux!
Attroupés aux pieds du Maître, les hommes buvaient à longs traits cette coupe du bonheur, que lentement il leur versait; et leur destinée se transfigurait.
Parler de bonheur, et non point seulement en rêver, mais y croire, c'était une grande nouveauté. L'antiquité, lasse et déçue, finissait par faire du bonheur une illusion.
La foi au bonheur, un bonheur olffert à tous les hommes, accessible à tous, devint avec Jésus un article de la foi en Dieu.
Le premier homme s'était laissé séduire par la science du maî ; l'homme régénéré allait posséder la science du bonheur. N'est-ce pas entre ces deux sciences que se débat et se partage l'humanité?
J'entends des philosophes qui prétendent en instituer une troisième, celle de la vertu sans récompense, celle du bien sans bonheur. Au nom du stoïcisme ou bien au nom de la « raison pratique », ils reprochent au christianisme de réduire la vertu à n'être qu'une monnaie. Il leur semble que l'assurance d'être un jour « bienheureux » fait comme une tache sur
leur horizon, volontairement sombre et désert. La tache, peut-ôtre, est lumineuse, mais l'orgueil de rinfortune ou l'orgueil d'un austère devoir préfèrent une morne obscurité. Ou dirait, à les entendre, qu'en empêchant la terre d'être comme cet enfer dantesque où Ton laisse toute espérance, Jésus aurait diminué l'étiage des âmea. Ils veulent rendre à la morale son désintéressement, à la vertu sa gratuité, à la souffrance son désespoir : le Divin Mattre était trop bon, trop souriant; il fut encore, sans le vouloir, un précepteur d'égolsme ; et les consciences écolières, au lieu de s'envelopper dans un superbe mépris du destin, au lieu de lie jouir que d'ellesmêmes, s'accoutumèrent à tolérer que la fortune ftt la coquette avec elles et leur promit toujours ses faveurs pour le lendemain.
Voilà le réquisitoire; et la conclusion, c'est que Jésus avilit la morale en lui proposant une sanction.
Ne s'aperçoivent-ils pas, ces Don Quichotte d'une vertu distinguée, qu'ils ne vont à rien de moins qu'à supprimer tout rapport entre la conduite et la destinée de l'homme, et qu'ils morcellent la vie de chacun de nous en deux tomes distincts et dépareillés, dont l'un, capricieusement griffonné par notre liberté, nous ferait vertueux ou vicieux, et doqt l'autre, capricieusement griffonné par le hasard, nous ferait heureux ou malheureux ?
Le chrétien qui agit en regardant l'au delà leur apparaît, dans la commune traversée d'ici-bas, comme un passager de seconde classe. Levons les yeux vers la première, celle dans laquelle ils se rangent. . . Us ont créé le vide devant leurs regards ; et ce vide, ils le déguisent, en se remplissant d'eux-mêmes. Leur vertu n'est point une transaction, non certes, elle n'est point l'échange d'une réalité contre la certitude céleste d'une autre réalité : leur vertu, c'est leur orgueil en acte ; leur vertu, c'est un geste.
Et lorsque, sous le coup du malheur, ils feront de vains efforts pour s'engoncer dans leur infortune, lorsque la nature sera plus forte que l'attitude, lorsque les nerfs décontenanceront certains effets de draperie, alors, redgvenus sincères avec eux-mêmes, retombés dans celle réalité hors de laquelle ils se composaient une vie, reprocheront-ils au Christ d'avoir prévu leurs larmes, ou lui reprocheront-ils de condescendre, encore et toujours, à les tarir ?
Jésus qui connaissait Pâme humaine, puisque jadis il l'avait créée par son Verbe, adaptait la morale, faite pour l'homme, à la nature même de l'homme . Notre nature a soif de bonheur : ne point tenir compte de cette soif, c'est méconnaître la réalité. Et Jésus, maître de réalisme en même temps qu'il était docteur d'idéal, expliquait aux hommes, du haut d'une colline, à quel prix ils pouvaient devenir, laborieusement, sûrement, sous la garantie de sa parole divine, des êtres heureux.
BIENHEUREUX LES PAUVRES d'eSPRIT, PARCE QUE LE ROYAUME DES GIEUX EST A EUX I
Dieu, créant l'homme et lui traçant la grande route de la vie, fit resplendir, au terme de cette route, une fin suprême qui n'est autre que Dieu luimême ; et sa Providence aménagea les biens de la terre, comme viatique.
Mais il advint que l'homme commit un terrible malentendu.
Il mit son âme entière dans la jouissance de ces biens; il donna son cœur à cette matière, et ainsi en devint l'esclave ; au lieu de s'en servir, il la servit ;
au lieu de l'exploiter pour la réalisation du plan divin, il subordonna ses pensées, ses soins, ses actes à l'amour de la richesse ; sous le nom de Mammon, la richesse fut comme déifiée ; ^t Thomme s'agenouilla. ^
Alors les biens de la terre, au lieu de soutenir l'homme sur le chemin du ciel, lui barricadèrent ce chemin ; Mammon lui cacha Dieu.
Puis on vit l'homme devenir jaloux de ce Mammon qu'il adorait ; il oublia que les biens de la terre sont destinés par Dieu à la nourriture de tous les frères humains ; les desseins providentiels, qui n'ont de vertu que si la justice et la charité humaines les comprennent et les sanctionnent, furent lettre morte.
Et l'on voyait, dans la société païenne, deux catégories de servitudes sous deux catégories d'absolutismes : l'absolutisme de Mammon pesant sur ses propres fidèles, et l'absolutisme de ceux-ci, les riches, pesant sur leurs propres frères humains, les esclaves.
Jésus interrompit ce spectacle : « Soyez pauvres en esprit », disait-il ; et donnant l'exemple avec le précepte, on vit Jésus en personne, Jésus qui possédait la terre, Jésus souverain de toutes choses, éconduire Satan, qui voulait le faire s'agenouiller devant les prestiges des royaumes du mqnde. Jésus, dans le désert où il fut tenté, demeura « pauvre en esprit ».
Etre pauvre en esprit, c'est ramener la richesse, dans notre vie même, au rang et à la place qu'elle occupe dans le plan divin ; c'est considérer les biens de la terre comme des agrès, dont humblement nous nous aiderons pour faire la traversée de la vie et pour faciliter à autrui la môme traversée ; et c'est considérer notre droit de propriété comme une fonction sociale, assignée par Dieu et relevant des jugements de Dieu.
L'aéronaute qui vout faire effort vers le firma-
ment se munit d'un certain lest ; et lentement, ensuite, il disperse ce lest, pour accélérer son essor.
De môme du chrétien qui veut faire eflTort vers le ciel. Il lui faut dulest,et saint-Thomas, en un endroit, nous autorise à conclure que l'indigence absolue rend bien difficile la pratique de la vertu ; mais malheur à Tâme si le souci de ce détail d'aménagement lui fait bientôt oublier l'ascension même ! Fatalement un conflit s'engage entre une imprévoyante cupidité, qui, s'acharnant à retenir le lest, paralyse la sublimité de l'élan, et la charité généreuse, qui, voulant éparpiller à bon escient ce superflu de matière, exalte l'âme assez haut pour qu'elle aperçoive distinctement, par-dessus la tète d'argile de Mammon, le terme divin qui clora la vie.