‹ Autour du catholicisme social (volume 3)Chapitre 96 sur 97 · BIENHEUREUX LES DOUX, PARCE QU'ILS POSSEDERONT LA TERRE · texte numérisé non relu

BIENHEUREUX LES DOUX, PARCE QU'ILS POSSEDERONT LA TERRE

Ne verrons-nous dans cette promesse qu'une variante du banal proverbe : Mieux vaut douceur que violence ? Et Jésus, pour une fois, se serait-il borné à n'être que le greffier d'une certaine expérience humaine ? Nous ne le croyons point.

Mais si nous donnons à ces mots une plus grande portée, ne nous apparaîtra-t-il point que Jésus s'est trompé ?

L'histoire ici paraît s'insurger contre lui ; elle nous fait assister au triomphe des violents, c'est eux qui maîtrisent la terre, et les doux, semble-t-il, doivent se contenter du ciel. Au demeurant, dans cette série de béatitudes qui toutes élèvent nos

regards vers le ciel, vers Dieu, vers le rassasiement ou les consolations d'en haut, cette promesse de € posséder la terre » prend un air d'interpolation.

Que voulez-vous donc dire, ô Jésus !

Jésus. Je suis venu précisément pour apprendre aux hommes que ce qu'il y a de plus inestimable icibas, ce n'est point la richesse, que les violents peuvent conquérir; ce n'est point le sol, que les violents peuvent s'arroger ; ce ne sont môme point les énergies physiques, que les violents peuvent subjuguer ; ce sont les âmes.

J'ai été l'émancipateur des âmes.

Au for intime de chaque être humain, j'ai dessiné comme une sphère qui est celle de la liberté morale, de la personnalité religieuse, des inaccessibles pensées et des invincibles vouloirs: voilà ce qu'il y a de plus précieux sur la terre.

Et quiconque ne possède pas les âmes ne possède pas la terre.

Or c'est aux doux, et à eux seuls, que j'ai décerné le privilège de posséder les âmes. Souvent ceux qui m'aiment sont induits en une tentation singulière. Ils se veulent donner tout à moi; ils ne me marchandent rien d'eux-mêmes ; ils se mettent tout entiers dans les entreprises où les convie leur zèle, et qui visent à établir mon règne; et tel est leur dévouement, que leur propre personne et la cause de mon Père ne font plus qu'un. C'est dans la profondeur môme de leur héroïque sacrifice que va s'insinuer et se dissimuler le péril. Serviteurs du Dieu doux et humble de cœur, voici que leur douceur risque de sombrer.

Leur vie s'immolait aux intérêts du Père céleste ; mais Tamour-propre est là, qui veille ; et si peu à peu, sans qu'ils s*en doutent, le souci de leur propre personne se confond avec les intérêts du Père céleste et finit par s'y substituer, alors c'en est fait de leur douceur.

Et c'en est fait aussi de leur ascendant sur les âmes.

Tant qu'à mon service on apporte mon esprit, la douceur subsiste. Lorsque je violente les âmes, C*est ma bonté qui les violente ; je ne les violente point avec violence. Je n'aime pas avoir tout le mérite de mes grâces : j'incline les intelligences, mais je leuf laisse le soin de se courber ; je touche les cœurs, mais je veux qu'ensuite ils vibrent d'eux-mêmes ; je prédispose les volontés, mais j'attends leur adhésion. Mon travail sur les âmes les a toujours pour collaboratrices ; sans douceur, est-il une collaboration possible ?

Si donc vous voulez posséder la terre, c'est-à-dire les âmes, pour me les donner, collaborez dans le même esprit avec moi et avec elles ; que le son de votre voix soit l'écho du mien, que votre travail s'adapte au mien. Je pourrais me passer de vous pour établir mon règne, mais je veux me servir de vous. Votre service ne sera bon que s'il suit mon exemple, si vous haïssez le péché, non le pécheur, et l'erreur, non l'ignorance. Craignez, lorsque vous entrez en violence ; descendez au fond de vousmêmes : ce qui vous froisse, alors, ce ne sont point les retards ou les obstacles apportés à mon règne, c'est l'insuccès que rencontrent des arguments ou des tentatives dont votre personnalité s'enorgueillissait. Est-ce donc pour vous-même que vous voulez posséder la terre... ? Mais, si c'est pour moi, laites comme moi.

30 i LES BÉATITUDES

BIENHEUREUX CEUX QUI PLEURENT PARCE QU'iLS SERONT CONSOLÉS

Il ne suffit donc pas à Jésus que nous souffrions : il lui faut encore que nous pleurions. Il n'a cure des libations variées où se complaisaient les dieux antiques ; mais il semble éprouver un goût étrange p3ur Tamère libation de nos larmes.

Qu'est-ce à dire ? Tâchons de comprendre.

« Cela m'est égal », murmurons-nous parfois, avec une désinvolture factice, avec un esprit de révolte à peine contenu, lorsque nous venons de subir quelque ennui, par le fait des circonstances ou par le fait des hommes.

« Cela m'est égal > ; Tamour-propre choqué ne veut pas s'avouer atteint ; la tête courbée par l'insuccès se redresse nerveusement ; le cœur chagriné s'étourdit.

« Cela m'est égal » : tel fut le dernier mot de la sagesse ancienne, jalouse d'offrir des leçons à notre vie. Le stoïcisme travaillait son sourire pour l'opposer à tous les accidents ; il se composait un visage de marbre, qui se refusât à refléter la douleur; et pleurer lui paraissait une lâcheté. Le stoïcien qui mettait son bonheur à se sentir « souverain », à se conduire en < roi », concertait sa vie tout entière comme un perpétuel défi à Tégard de l'infortune, ennemie impuissante de sa sérénité. Le calice pouvait survenir ; il ne l'appelait ni le repoussait ; cela lui était 4c égal ».

Jésus, le dieu fait homme, fut plus humain que Marc-Aurèle, Thomme qui jouait au demi-dieu ;

Jésus, modèle de souffrances, demanda, sans aucun ambage, que le calice s'éloignât. Jésus pleura les pleurs de l'agonie, et Jésus ne s'en cacha point : môme vis-à-vis des bourreaux, instruments inconscients de l'œuvre divine, on ne surprend en lui nulle arrogance. Il ne farda point sa pâleur : et c'est à genoux, en sueur, les yeux mouillés, qu'il accepta sa vocation d'agneau. Gela ne lui était point « égal », à lui.

Entre ces deux façons de souffrir, il y a toute la différence qui sépare la superbe et l'humilité, la fausse royauté et la vraie sujétion, la vertu d'emprunt et la vertu vraie.

Dans la fierté glaciale et provocatrice d'un Marc- Aurèle, il entre je ne sais quel dépit. Plus une blessure coûte à notre orgueil et plus notre orgueil même l'envenime,plus nous sommes enclins à rechercher ce médecin couronné : maître accompli d*orgueil,il nous soigne par l'homéopathie, et nous nous croyons guéris... Se résigner en confessant qu'on souffre, ce serait, aux regards du stoïcien, une sorte de capitulation. Il refuse, il croirait s'amoindrir, comme si c'était se diminuer que de capituler devant Dieu.

Dieu ne nous envoie point la souffrance pour que nous joutions avec elle, mais pour que nous sachions en faire bon usage et pour qu'à la faveur de cette dure leçon nous nous reconnaissions sujets d'une volonté plus forte, plus haute et plus lucide que la nôtre ; et Jésus, en nous donnant l'exemple d'une résignation mouillée de larmes, a comme béatifié les larmes elles-mêmes, ces mouvements réflexes de l'âme, par lesquels nos misères traduisent à Dieu ce qu'elles ont de criant et nos humiliations ce qu'elles ont de cruel. Pleurer, parfois, c'est déjà se résigner.

Face à face avec Jésus, 1^ pudeur dont s'envelop-

pent volontiers les douloureuses intimités du cœur pour se rendre insaisissables au regard étranger, n'a plus de raison d'être et cesse môme d'être permise ; et Jésus, pressentant une larme perler, la fait jaillir pour la cueillir, et la transformer en prière.

Pleurer, c'est souffrir comme Dieu veut qu'on souffre, avec sincérité et simplicité.

Et de toutes les attitudes de Pâme, celles-là seules méritent consolation^ — la consolation d'être réputées bienheureuses, — qui sont simples et sincères. La simplicité n'est- elle pas Tune des ailes sur lesquelles l'auteur de V Imitation nous élève vers Dieu?

BIENHEUREUX CEUX QUI ONT FAIM ET SOIF DE LA JUSTICE, PARCE Qu'iLS SERONT RASSASIÉS

La justice, c'est l'exactitude parfaite des rapports entre l'homme et Dieu et des rapports entre les frères humains, tels que Dieu les a fixés et prescrits. C'est une ordonnance et une harmonie dans laquelle sont parfaitement mises en valeur, avec toutes leurs conséquences, la subordination des hommes à Dieu, l'égalité fraternelle des âmes rachetées, et la destination providentielle des choses créées.

Le mot de justice, ainsi compris, condamne comme une ingratitude l'oubli des droits absolus de Dieu ; comme une oppression, notre prétention à des droits absolus sur le prochain ; comme un accaparement, les maximes d'absolutisme et d'exclusivisme qui règlent trop souvent l'usage personnel des richesses.

Il enveloppe l'esprit de piété, l'esprit de fraternité, l'esprit de pauvreté.^

Il est la mesure précise, la définition formelle, de ce je ne sais quoi, que nos cœurs débiles et rêveurs poursuivent sous le nom d'idéal. Il fixe nos aspirations ; et par là môme qu'il les fixe, il nous fait évaluer, tout ensemble, ce qu'elles ont de grand et ce qu'elles ont de lointain, ce qu'il y a d'impérieux dans leur essor, ce qu'il y a d'inaccessible dans leur but.

La justice doit nous donner faim, la justice doit nous donner soif : ainsi le veut Jésus; et tout élan vers la perfection, toute aspiration vers la sainteté, témoignent de cette faim et témoignent de cette soif.

De la vie intérieure, passons à la vie sociale.

Avoir faim et soif de la justice, c'est envisager avec netteté, jusqu'à leurs extrêmes conséquences, les intentions providentielles, et veiller, dans la mesure de notre influence, à ce que, dans la vie sociale, ces intentions souveraines soient obéies par les mœurs et ratifiées par les lois ; c'est introduire dans la loi civile, indispensable tutrice des faibles, cette obligation du repos hebdomadaire, si chère au cœur de Dieu qu'au lendemain de son travail de créateur il s'en imposait à lui-même le léger fardeau; c'est mettre comme frontispice, en tête de ce code ouvrier que chaque jour la conscience contemporaine élabore, une maxime divine, d'après laquelle la sueur au front paternel doit gagner le pain de la famille ; c'est enfin opposer à l'arrogance de la matière — force ou richesse — la respectabilité de cette image divine qu'est tout être humain.

Il est des âmes élevées mais timides, qui éprouvent je ne sais quelle pudeur à laisser voir leur faim et leur soif de la justice ; une sorte de respect humain les dissuade de jeter ainsi le gant au conservatisme mondain et les empêche de remplir leurs devoirs envers le prochain, comme jadis un autre respect humain empêchait d'i&utres générations, de

remplir leurs devoirs envers Dieu. « De quoi se mêlent-elles? » Avec ce simple mot, parfois, on paralyse l'initiative de ces âmes : le reproche d'orgueil, tout de suite, survient à point pour les châtier. Combien n'est-il pas plus doux et plus facile de s'endormir, dans le cadre où Ton se trouve, sur le confortable oreiller du laisser-faire et du laisser-passer? Ceux qui sommeillent en ne faisant rien n'ont rien à redouter de ceux qui ne s'éveillent que pour critiquer les tentatives voisines.

Avoir faim et soif de la justice, c'est avoir le courage d'affirmer et de propager, sans crainte des préjugés ambiants, ces aspirations qui nous poussent à réparer ou à prévenir la misère, à jouer à notre façon notre rôle de Christs en diminuant le mal dans le monde, à garantir la Providence contre les malédictions de ceux qui souffrent, à multiplier nos efforts pour que, de plus en plus, Tœuvre de Dieu soit reconnue « bonne », oui, bonne, telle qu'il la jugea lui-même au lendemain de la création, avant que le péché de Thomme ne la gâtât.

Ce n'est point assez de soupirer en rêve après plus de justice ; Dieu veut un rêve laborieux, un rêve agissant ; et comme ici-bas l'action est fille de la souffrance, comme le travail est fils de la faim, Dieu ne s'engage à rassasier, là-haut, que ceux qui, sur terre, auront laissé vivre et crier en eux je ne sais quel douloureux appétit de justice. C'est ainsi que Dieu béatifle Teffort vers le progrès.

Dans la vie des âmes comme dans la vie physique, l'inappétence est un mal. N'envions jamais cette demi-mort de nous-mêmes. Toute inquiétude est préférable à la quiétude de l'égoïsme. Il faut nous être laissé préoccuper, nous allions dire gêner, par le souci personnel de notre responsabilité sociale, pour jouir plus tard de la véritable paix.

Ne nous décourageons donc ni ne nous troublons,

si nous nous sentons opprimés, parfois, par la sensation d'une sorte de discordance entre nos rêves et la réalité, entre nos aspirations et la vie réelle, entre la bonne foi de nos efforts et leur tragique stérilité. Ce qu'il y a d'irrassasiable dans notre faim, d'insatisfait dans notre soif, fut prévu par Jésus.

Il faut avoir éprouvé cette faim et cette soif, et les avoir entretenues, et nous y être âprement complu, pour être rassasié là-haut.

BIENHEUREUX LES MISÉRICORDIEUX PARCE QU'iLS OBTIENDRONT MISÉRICORDE

Devons-nous considérer cette béatitude sous l'aspect d'un simple marché, d'une sorte de transaction avec Dieu? Créanciers du prochain,débiteurs de Dieu, nous liquiderions notre compte final en rachetant notre dette par l'abandon de notre créance.

La charité divine nous ouvre en effet cette perspective... N'oublions point, cependant, que la miséricorde de Dieu est la miséricorde d'un Être qui a le droit de nous juger; et qu'à nous au contraire, qui souvent manquons de miséricorde, le droit de juger autrui pourrait être contesté.

Nous voyons autrui par le dehors, nous avons des règles toutes faites, que nous lui appliquons. Dieu nous voit par le dedans ; Dieu sonde les reins et les cœurs.

Les théories modernes qui limitent la responsabilité humaine doivent nous induire à tempérer l'arbitraire de nos propres jugements et à reconnaître que Dieu seul est qualifié pour juger. L'exacte mesure de notre responsabilité échappe parfois à notre cens-

cience elle-même, à plus forte raison l'exacte mesure de la responsabilité d'autrui nous échappe-t-elle. Notre conscience nous rend témoignage de notre bon vouloir ou de notre mauvais vouloir ; mais s'agit-il d'apprécier exactement notre mérite ou notre démérite, elle hésite. Est-ce pour nous consoler de ne point nous connaître nous-mêmes que nous nous érigeons en connaisseurs des fautes du prochain ? Ne jugez point si vous ne voulez point être jugé, nous dit l'Évangile; le positivisme actuel nous dit: Ne jugez point. L'indulgence est devenue la forme suprême de l'intelligence.

Chez Dieu qui voit tout et sait tout, la miséricorde est un don gracieux. Chez l'homme moderne, la miséricorde est devenue, non pas seulement une vertu du cœur, mais, si j'ose dire, une nécessité intellectuelle. Si la miséricorde n'est pas en nous l'expression spontanée de notre bonté, qu'elle soit du moins l'aveu raisonné de notre ignorance, de notre impuissauce à juger. N'assimilons donc pas et ne comparons pas entre elles les deux miséricordes dont parle ici le Christ : celle qui nous est demandée, et celle qui nous est promise.

Jésus, par cette béatitude, ne nous invite point à un calcul, il nous introduit dans un règne nouveau. Elle est comme la formule de la Nouvelle Alliance.

Le monde, avant lui, était, si l'on ose ainsi dire, une hiérarchie de rigueurs ; il y avait en bas, pour les hommes, la peine du talion, œil pour œil, dent pour dent ; il y avait en haut, dans le ciel, un Dieu méconnu, trahi, outragé par ses créatures, et quif-^ punissait.

Jésus parut ; et le monde, avec lui, devint une hiérarchie de charités. Du haut en bas de l'échelle, les jougs s'adoucirent, les sanctions s'atténuèrent, au règne de la stricte réparation succéda le règne de la grâce.

Et cela était si imprévu, si inédit, qu'il fallut des paraboles pour illustrer cette révolution. Le maître amnistiait son régisseur, incapable de faire face à ses engagements, et le régisseur ne comprenait point qu'il devait amnistier le pauvre serviteur, victime lui aussi d'un contretemps semblable. Alors, le régisseur, par l'elTet même de son manque de miséricorde, faisait crouler à la base cette hiérarchie des charités dans laquelle il semblait appelé à être comme un échelon; tout de suite le maître, en qui Jésus se figure, rétablissait pour l'intransigeant régisseur la rigueur des anciennes sanctions, et cette parabole signifiait que nous posons nous-mêmes les assises de la miséricorde divine par notre miséricorde envers autrui.

La société païenne, les sociétés modernes qui l'imitent, pèsent de tout leur poids sur les plus petits; ils sont comme écrasés sous la superposition des jougs.

Dans la société chrétienne, le vaste courant de miséricorde qui circule de la tête aux membres et qui rattache le ciel à la terre vient caresser avec une complaisance d'élite la détresse des plus petits ; et Jésus, dispensateur suprême de pitié, s'identifie formellement avec ceux d'entre les hommes qui ont le plus besoin de pitié : le verre d'eau qu'on leur tend, c'est à lui qu'on l'offre ; le bien qu'on leur fait, c'est à lui qu'on le fait. Et dans cette sorte de flux et de reflux de charité qui résumera, jusqu'à la fin des temps, l'histoire de la Nouvelle Alliance, on peut dire, comme pour la vie du monde physique, que rien ne se perd et que rien ne se crée ; tout ce que nous insérons de miséricorde dans les destinées de la pauvre famille humaine enrichit à notre profit la miséricorde môme de Dieu.

BIENHEUREUX CEUX QUI ONT LE COEUR PUR, PARCE qu'ils verront DIEU

L'homme a été créé à l'image et à la ressemblance de Dieu : l'impureté du cœur déforme l'image et lemit la ressemblance . L'homme, tel qu'il fut créé, était le miroir de Dieu : sous le nom de péchés, des défauts gâtèrent le miroir.

Voici venir la minute, où Dieu rappelle l'homme à lui.

L'image doit être confrontée avec l'objet, la ressemblance doit affronter le modèle.

Alors, entre l'image demeurée pleinement fidèle et l'objet qui consent à s'y complaire, se déroulent des mystères d'intimité, qu'on peut nommer mais qu'on ne peut définir : le cœur pur voit l'invisible !

Mais l'image infidèle subit d'autres destinées.

Les mystiques, spécialement sainte Catherine de Gênes, nous laissent entrevoir que l'âme pécheresse, brusquement transportée par la mort à proximité de Dieu, est à elle-même sa propre justicière. L'éclat de l'objet illumine les taches de l'image ; et l'âme, d'elle-même, s'affaisse dans l'enfer ou dans le purgatoire, suivant que ces taches échappent à tout remède ou sont au contraire susceptibles d'être enlevées.

L'image irrémédiablement souillée fuit l'objet qui la juge ; la ressemblance irrémédiablement déviée fuit le modèle qui la condamne.

Echappant à ces étranges abîmes de détresse, d'autres âmes — les plus nombreuses peut-être — s'éloignent pour un temps. En affrontant la vue de

leur modèle, elles se sont senties des miroirs défectueux et fautifs.; elles s' effacent, peinées, honteuses, repentantes. L'humilité, qui n'est autre que la connaissance exacte de Dieu et de nous-même, de sa grandeur et de notre néant, nous était souvent inconnue sur la terre : Pâme se refusait à cet effort de vertu qui eût consisté à se faire toute petite devant Dieu, à confesser loyalement son indignité^ et à accepter de bon cœur son propre néant. Dieu pourtant ne réclamait qu'un aveu et un effort... Cet effort fut insuffisant. Et la pauvre àme, transmigrée vers lui, le sentant plus grand qu'elle ne l'avait jamais conçu, et se sentant plus petite que jamais elle ne Teût pensé, comprend enfin, pleinement, pourquoi Dieu requérait d'elle l'humilité, et rend hommage à Pordre universel en s'exilant loin de son Créateur jusqu'à ce qu'elle soit jugée digne de le refléter.

Bienheureux, en revanche, ceux qui, ayant toujours développé D^eu en eux, se retrouvent en lui. Bienheureux ceux qui respectèrent en eux-mêmes la loi primitive d'analogie d'après laquelle Dieu, épris de la créature humaine, se voulait mirer en elle. L'impureté du cœiir est une déception pour le Dieu créateur ; c'est comme une bavure du miroir. La pureté du cœur sanctionne les intentions créatrices de Dieu : elle assure l'intégrité du miroir.

Par sa propre transparence, l'âme élue mérite de voir.

Tout au plus, ici-bas, devinait-elle son créateur ; subitement appelée dans l'au-delà, elle fait mieux que le connaître, elle le reconnaît.

Et sa vision, méritée par sa pureté, n'est autre que le parachèvement de sa ressemblance initiale avec Dieu.

BIENHEUREUX LES PACIFIQUES PARCE QU'iLS SERONT APPELÉS ENFANTS DE DIEU

Jésus, projetant sur notre nature des lueurs dirines, nous a marqué la nécessité d'être en lutte arec nous-mêmes: au for intime de toute âme fidèle, Jésus en personne, souvent vaincu, jamais lassé, dirige ce combat spirituel qui est la définition même de la vie. Mais les providentielles importunités de sa grâce sont d'autant plus odieuses aux vouloirs rebelles qu'elles se font plus charitablement pressantes; haïssant Jésus en proportion de ses bontés, beaucoup d'hommes s'insurgent contre lui comme l'on s'insurge contre un gêneur. Jésus songeait à eux lorsqu'il se proclamait un objet de division, une pierre de scandale, et lorsqu'il disait imperturbablement : Je suis venu apporter la guerre, non la paix.

Artisan de guerre au fond de nous-mêmes, et sujet perpétuel de lutte dans l'histoire de l'humanité, que prétend-il signifier en faisant l'éloge de l'esprit de paix? Et son rôle historique, un rôle de dix-neuf siècles, ne contredit-il pas cette parole?

Il advient parfois à Thomme de perdre la paix en méditant sur la vie, soit qu'il essaie d'approfondir son devoir réel, soit qu'il caresse le mirage de l'idéal.

Cellule du vaste organisme social, je n'ai pas le droit de me désintéresser de l'existence de cet organisme, et je dois chaque jour préparer ma tâche du lendemain. Mais, d'un geste, Dieu peut détacher cette cellule et l'enlever à la société pour la rendre au limon; je dois chaque jour être prêt pour l'éventuelle émigration du lendemain. D'une part, j'inter-

cale dans l'universel tourbillon du travail social mon incessant essoufflement ; d'autre part, l'aléa même de la vie m'ordonne le recueillement... Je dois être tout à mon action, et je ne dois pas, si je puis ainsi dire, en être plein. Nous avons chaque jour deux lendemains à envisager, dont l'un est probable et dont l'autre est possible; et le premier, en général, fait perdre de vue le second; et l'agitation du labeur coudoie négligçmment, mais pas toujours impunément, l'espionnage de la mort. Sous l'oppression de cette antinomie, l'âme éprouve parfois quelque malaise à s'unifier ; elle se sent tiraillée, incertaine, dispersée. Au fond de toute âme sérieusement chrétienne, il y a une Marthe et une Marie qui souvent se boudent l'une l'autre : une Marthe, ouvrière infatigable de l'efiFort humain ; une Marie, qui, pareille aux apôtres spectateurs de la transfiguration, aimerait la quiétude reposante du tête-à-tête avec Dieu. C'est en général par leurs querelles réciproques que la paix de l'âme est compromise. Mais Jésus les mit Tune et l'autre d'accord en acceptant de l'une un service et de l'autre un hommage ; ne raffinons pas plus que lui, réconcilions ces deux moitiés de notre être dans un commua élan de confiance vers le Père, — la confiance qui convient aux enfants de Dieu. Jésus n'a point seulement en vue la paix avec nousmêmes ; il veut, aussi, la paix entre les hommes.

/La science du xix* siècle, se raillant du mot de Jésus, propose aux adhésions humaines la doctrine de la lutte pour la vie. C'est la plus forte contradiction dont on ail jamais offusqué le christianisme. Dieu créa les biens de la terre pour la nourriture de tous les hommes, et cette doctrine, en faisant des biens de la terre l'enjeu des luttes économiques, les met à la merci exclusive des vainqueurs. Dieu fit les hommes frères, et cette doctrine les fait ennemis. Dieu les voulut pacifiques, elle les veut belliqueux. Elle

prend le contrepied du plan divin ; et cette étrange Providence, qui aurait suscité des vies humaines pour les faire lutter entre elles, ressemble à ces tyrans qui se donnaient le spectacle des combats de gladiateurs. Tous les systèmes d'économie sociale qui érigent en principe l'oppression du faible par la liberté du fort sont un affront à ce mot du Christ : Bienheureux les pacifiques:

Jésus établit un rapport entre l'idée môme de dignité humaine et l'idée de fraternité pacifique ; l'homme qui écrase un autre homme déchoit de son rang d'enfant de Dieu, et le seul titre de noblesse dont il soit légitime de nous parer ne nous demeure acquis que si notre conduite envers le reste de la famille humaine est une conduite chrétienne.

Prétendre appliquer à l'humanité la doctrine brutale et belliqueuse de la sélection des espèces et du struggle for lifCyC'esi assimiler l'homme à une espèce animale ; c'est effacer à demi, dans l'état civil de nos âmes, la paternité divine ; le mot de Jésus, qui réserve aux pacifiques le titre d'enfants de Dieu, nous est à cet égard le plus grave des avertissements.

BIENHEUREUX CEUX QUI SOUFFRENT PERSÉCUTION POUR LA JUSTICE, PARCE QUE LE ROYAUME DES CIEUX LEUR APPARTIENT

Jésus, prophète exact de l'avenir, ne voulut point exagérer les victoires futures. 11 savait que ses fidèles, marchant à la poursuite de la justice, n'auraient d'abord d'autre récompense que la persécution, c'està-dire le recul de cette justice elle-même ; et par

une anticipation de sa miséricorde vengeresse, il les en console.

D'avance il a pesé tous nos jougs ; il entrevoit la

route de Thistoire, pleine d'ornières qui cahotent

étrangement la marche de l'humanité vers la justice.

Mais pour éviter d'y demeurer enlizé, il suffit de

se retourner vers le début de cette route.

Le Juste y cheminait; et d'une ornière, soudain, surgit une croix ; le Juste succomba, et celui qu'il avait chargé de parler en son nom fut le premier à le renier. Trois jours se passent, et de nouveau la route s'éclaire ; le héraut de justice a repris sa marche triomphale ; et le pauvre renégat, pleurant et pardonné, inaugure le magistère chargé de perpétuer parmi les hommes, d'un verbe impérieux et incoercible, l'idée de justice.

En observant cette heure d'histoire, les persécuteurs peuvent apprendre que les résurrections succèdent aux calvaires, que les martyres, — ces professions de foi gravées pour l'éternité, — succèdent aux reniements, et que la persécution n'a pas la force de vaincre ceux qui ne veulent point se laisser vaincre, ni de courber à terre, pour toujours, ceux qui rougissent d'avoir été vaincus.

Quant aux persécutés, ils savent que le royaume des cieux est à eux. Rêvant d'une terre où le règne de Dieu trouverait son avènement, ils se tracent à eux-mêmes une image imparfaite et qui déjà leur paraît très belle ; image sans cesse menacée, sans cesse offusquée par les tristesses de la réalité, sans cesse enténébrée par le voile sordide de leurs propres péchés. Mais ils croient à une réalité dont cette image est le pâle reflet, et que rien ne menace ni n'offusque ni n'enténèbre : cette réalité, ce sont les cieux, où se poursuit le règne de Dieu. Leur rêve et leur foi sont comme parallèles ; leur foi du ciel vient justifier, documenter et préciser leur conception

d'une terre meilleure; et si le rêve actif qu'icî-bas ils essaient de réaliser n'a pas de prise sur leur époque, ils ont confiance que cet essai môme leur assure une prise sur un autre royaume. Si cette copie de l'audelà dont ils voudraient ici-bas tracer l'esquissé en introduisant autour d'eux plus de justice, s'efface ou se déchire à mesure qulis s'y appliquent, Jésus leur est garant qu'à l'élaboration patiente d'une telle copie succédera le spectacle du prototype souverain, qu'à l'étape toujours laborieuse et parfois douloureuse de Tapproximatif succédera le contact avec l'absolu, et que le ciel appartient à ceux qui ont travaillé de leur mieux, avec succès ou avec échec, il n'importe, pour que la terre devînt, à l'image du ciel, un lieu de justice.

Ainsi disait Jésus ; et pour se mieux faire entendre, il était, ce jour-là, monté sur une colline; et la foule attentive écoutait.

A mesure que parlait Jésus et qu'écoutait la foule, Jésus semblait grandir, et la colline aussi ; et dans rimagination des hommes, ce piédestal de la bonne nouvelle devenait une Montagne.

La conscience des siècles ratifia cette illusion d'optique ; la colline devint vraiment une montagne, la terre se rapprocha vraiment du ciel .

A la première révélation, celle du Sinaï, le ciel s'était rapproché de la terre ; on avait vu s'abaisser Dieu, fulgurant de mystère, inquiétant en son rayonnement d'ombre ; et Moïse seul avait été admis à entendre, et les Juifs seuls, ensuite, admis à savoir.

Mais l'heure a sonné pour la seconde révélation, interprète de l'énigme humaine et de la solution divine.

Médiateur entre les intelligences qui questionnent et l'Intelligence qui répond, Jésus fait s'élever avec

lui la nature et l'humanité. Ce n*est plus Dieu qui descend, c'est déjà Dieu qui remonte, et les hommes avec lui ; et la colline participe de l'altitude nouvelle des âmes ; et la colline est pour toujours la montagne, la Montagne par. excellence, et d'ailleurs innomée.

Les grands pics autour desquels s'amusent les nuages, et dont la toilette est diverse suivant qu'une atmosphère capricieuse les habille de soleil ou de neige, ont besoin d'avoir un nom dans la langue des hommes. L'immuable éminence de Galilée n'en a point besoin : jamais les nuages ne la cacheront ni le soleil ne la quittera ni nos frileux espoirs ne la perdront de vue ; et jamais elle ne cessera d'être de plain-pied pour les âmes, comme la plus hospitalière des collines, et toujours visible au loin, comme la plus majestueuse des montagnes.

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