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ment armés pour lutter avec honneur et fruit; nous amendons la nature par la loi, nous réprimons l'anarchie des spontanéités par le frein de Torganisation ; prendre notre parti de ce que nous pouvons en quelque mesure redresser nous est devenu presque impossible; et dans nos consciences le besoin d'une justice réparatrice est plus aiguisé, par Teffet, sans doute, d'une plus grande acuité des injustices. Ainsi la force même de nos habitudes mentales devait nous courber, inquiets, devant cette question : « Est-il admissible qu'aux regards de la Justice suprême ellemême certaines âmes se présentent mieux pourvues de grâces, plus opulentes, plus soutenues et plus « recommandées » si Ton ose ainsi dire, que d'autres aussi précieuses, et qui peut-être ici-bas furent moins adonnées au mal ? ». Un prêtre normand, M. l'abbé Buguet, curé du petit village de Montligeon dans l'Orne, entendit, il y a quelque quinze ans, cette interrogation de nos âmes alarmées ; et par ses soins, aujourd'hui, plus de six millions de chrétiens sont associés en une Œuvre expiatoire, archiconfrérie de prières pour les défunts délaissés. Ils disputent à Dieu le soin d'introduire une justice parfaite dans les sphères ultra-terrestres, ou plutôt ils concourent à cet incessant dessein de Dieu; ramassant sous leurs regards la multitude des oubliés, ils s'intitulent leurs médiateurs, confiants que l'équité sagace du Très-Haut saura donnera cette pensée d'amour toute son efficacité ; et c'est un honneur pour l'âme contemporaine qn'en
transportant dans le domaine surnaturel Tune de ses préoccupations les plus assidues, celle de Pér|alité, elle serve, par là même, la justice éternelle et la miséricorde éternelle. S'il est vrai que la vie chrétienne, celle de la société comme celle de l'individu, puisse être définie une coopéralion intime entre l'homme et Dieu. VŒuvre expiatoire, en développant et en perfectionnant le rôle que nous pouvons jouer dans le mécanisme constant de la communion des saints, nous semMe marquer un double progrès, pour la notion de vie chrétienne et pour la vie chrétienne elle-même.
Il y a moins de vingt ans, Montlîfjeon n'était qu'un viliaije olscur, avec lequel on ne pouvait guère prévoir que le royaume du ciel aurait un jour à compter. Il abritait 630 habitants, chrétiens assez médiocres, gênés et déprimés par la dureté des conditions matérielles. Les tisserands, qui depuis plusieurs générations travaillaient à la main, avaient été ruinés en 1871 par l'invasion des machines; et la toile de Montligeon, qu'appréciaient fort, sous l'Empire, les ménagères normandes, n*avait pu échapper à cette tare, de coûter trop cher. La résignation, recommandée le plus souvent par cenx qne leur bien-être ou leur bonheur dispense de pratiquer cette vertu, eût fait l'eifet d'un remède insuffisant aux yeux de
ces ouvriers qui chômaient malgré eux; au reste l'instinct de conservation, la conscience du droit à la vie, le souvenir de certain préceple du catéchisme qui défend le suicide, prévaudront toujours victorieusement contre les mauvaises leçons de résignation, assénées à des travailleurs robustes qui ont des bras et rîen à manier, une bouche et rien à manger. C'est ce que comprit M. l'abbé Buguer, qui devint en 1878 curé de Montligeon. Enseigner Dieu créateur à des hommes qui n'ont pas de quoi vivre, et se croiser les bras après le prêche, c'est faire passer Dieu pour un mauvais auteur ou pour un méchant ironiste. M. l'abbé Buguet ne se croisa pas les bras. Il savait que le proverbe : « Ventre affamé n'a pas d'oreilles », demeure toujours exact, même lorsque ce sont les vérités religieuses qui demandent accès.
Il essaya de faire fabriquer des dentelles, à la mode d'Argentan, ou des jerseys à la mode de Paris ; et deux échecs successifs risquèrent de le décourager. La ganterie fut sa revanche : pendant près de quatre années, les femmes de MontHgeon, improvisées gantières, s'assuraient vingt à trente sous par jour, alors que les hommes, embauchés comme bûcherons, ne gagnaient guère plus de quinze à dix-huit sous ; et le curé, qui procurait le travail le plus rénuméré, fut sur-le-champ populaire. Mais l'envahissante machine semblait guetter toutes les industries montligeonnaises pour tes réduire à néant : vers 1885, elle apparut à Mortagne, produisit les gants à bon compte... Les doigts laborieux des paysannes de Montligeon
tombèrent en disponibilité. Attirées ailleurs parle bon marché, les demandes de gants émigraient. Les anciennes gantières, hélas! restaient là, et puis, heureusement pour elles, le curé.
On entend dire, parfois, que la préoccupation des œuvres sociales détourne le prêtre de cette destination essentielle du sacerdoce, le bien des âmes. Voilà un préjugé que les faits réfuteront, plus sûrement que toutes discussions. M. l'abbé Buguet, ce prêtre industriel, avait coutume de célébrer la messe, chaque lundi, pour les âmes délaissées du purgatoire ; offrant ce parfait équilibre de confiance en Dieu et de défiance de soi-même, qui distingue le véritable homme d'œuvres, il réfléchissait avec simplicité que, « sur terre, on n'est pas toujours sûr de faire du bien, et qu'en s'intéressant au purgatoire, on est toujours sûr d'en faire ». Et toutes les semaines, à l'autel, par la vision très nette de la prise qu'il avait sur le purgatoire, M. l'abbé Buguet se consolait luimême de toutes les difficultés qu'il éprouvait à avoir prise sur son terrain paroissial.
Mais le pur<jatoire, à la longue, lui fournit plus et mieux que des consolations, et fut précisément le point de départ pour la conquête terrestre qu'il rêvait. Il voulait associer un certain nombre de personnes à sa dévotion spéciale pour les morts; et d'autre part il éprouvait comme une vague jalousie à l'endroit de ces puissantes maisons d'imprimerie où des foules d'ouvriers gagnent le pain de leurs familles : Oberthur à Rennes, Mame à Tours. L'idée lui vint d'établir une imprimerie.
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où les vivants travailleraient pour faire aimer les morts : elle serait comme le point d'attache et d'unification pour les deux dévouements entre lesquels il partageait son cœur sacerdotal : l'amour de ses paroissiens, qui avaient besoin de la parole de Dieu, mais aussi de pain; et l'amour des âmes délaissées, qui ont besoin de la parole des hommes auprès de Dieu.
Le 3 octobre iS84, Mgr Trégaro, évêque de Séez, reconnaissait, par une ordonnance, V « Association de la Chapelle-Montligeon pour la délivrance des âmes délaissées du purgatoire ». On lisait dans les statuts :
Art. 2. — Sept messes sont dites, chaque semaine, pour les âmes les plus délaissées du purgatoire, et trois en plus, chaque mois, pour les prêtres délaissés.
Art. 3. — L'Association fait célébrer ses messes au moyen de cotisations et d'offrandes faites en ce but.
Art. 4. — La cotisation de chaque membre, pour avoir part au mérite de toutes les messes, est de 5 centimes var an et de 5 francs à perpétuité .
j^^t^ g. - Les noms des associés sont conservés sur le registre spécial de l'œuvre.
Ce registre spécial, à la fin d'octobre 1896, contenait les noms de 6.3 1 4.3 16 associés : de cette merveilleuse diffusion, l'imprimerie de
Montligeon futrinstrumenl. On l'installa en i8!^^>, bien petitement : labbé Buyuet composait luimême, un enfant de chœur Taidait. Ils faisaient, à eux deux, de petites feuilles de propagande, un très modeste bulletin de quatre pages, timides messagers qui s'égaraient aux quatre coins du monde. Et l'œuvre allait grandissant, s'étendant : « Je n'y ai rien compris », raconte le fondateur. Chez la plupart des créateurs d'œuvres, on observe cette stupéfaction sincère en présence du succès. « Dieu seul, écrit quelque part M. Yves Le Querdec, connaî l'ordre et le plan des fondations charitables. Toutes sont nées en apparence au hasard » (i).
Des nécessités inouïes s'imposaient; le Bulletin de rŒiivre Expiatoire accroissait ses ambitions : Espagnols, Italiens, Allemands, Flamands, demandaient qu'il fût traduit en leurs langues respectives, et Montligeon devenait comme une Babel mystique, où confluaient, tour à tour, les divers idiomes de la chrétienté. M. Tabbé Buguet cédait à toutes les exigences des circonsfances : c'est le propre des hommes qui on( l'intelligence du divin, de se trouver à la hauteur des prospérités les plus imprévues comme des plus pénibles disgrâces. 11 avait, après ses échecs répétés, gardé cet espoir suprême que VŒiivre Expiatoire, grâce à son imprimerie, pourrait offrir quelque travail à ses paroissiens; et voilà que la
(i) Yves Le Querdec, Lettre* d'un curé de canton, p. 21 (Paris, Le coffre).
paroisse manquait de bras pour subvenir aux besoins de VŒuure. Pour toute la région d'alentour, Montligeon était un centre d'attraction; la penséedesmorts avait fécondé cette terre ingrate ; morte à demi, elle s'était, par la vertu même de cette pensée, transformée en une terre vivante.
Le premier atelier d'.mprimerie, où l'abbé Buguet installa vingt paires de bras, est maintenant occupé par des religieuses ; et l'imprimerie actuelle, établie dans une vaste bâtisse dont la construction fat entreprise en iSgS. n'occupe pas moins de cent cinquante ouvriers et ouvrières. Le vieux presbvtèie du village subsiste comme une épave du temps où les habitants n'avaient rien à faire et le curé presque rien ; il est surplombé, éclipsé, par la maison des cliapelans; au nombre de six, aidés par un prêtre auxiliaire, ces chapelains se partagent entre eux les multiples sollicitudes de cette œuvre immense : soin de la paroisse, secrétariat, rédaction du bulletin, imprimerie, surveillance du matériel. Lj secrétariat, à lui seul, est un vrai ministère, chaque jour, en moyenne, on y reçoit cinq cents lettres de tous pays, et des secrétaires de diverses nationalités ont mission de les dépouiller et d'y répondre. Enfin le petit autel de la madone, au pied duquel l'abbé Buguet, tout isolé, priait jadis pour les âmes en peine, est unanimement salué comme la première pierre de ce vaste laboratoire de grâces divines, qui reçut et transmit, dans la seule aniiée i896, la demande de 185.000 messes.
Le rayonnement de ce petit autel a ramené le
travail, le pain, le bien-être. Les terrassiers ont eu de la besogne, tout comme ies imprimeurs. On leur a fait construire, d'abord, plus d'une trentaine de maisons d'ouvriers ; pour 5o à 80 francs par an, M. l'abbé Buguet assure un bon logis au travailleur et à sa famille. On les occupe, maintenant, à creuser les fondations de la basilique de l'œuvre expiatoire, qui dominera le village. Lorsque, traversant les rues de Montligeon, l'on se heurte à d'étranges dissonances entre les masures branlantes qui s^mlilent vouloir rentrer sous terre et les petites maisons blanches fières de l'illumination du soleil, c'est un symbole que ce contraste : l'action sociale du prêtre a rajeuni le vieux village. Et lorsque chaque soir on aperçoit la foule des ouvriers s'acheminant à l'église pour la prière, c'est un symbole, aussi, que ce défilé ; la misère les avait écartés de Dieu, le travail honnête et rémunérateur les rend à Dieu ; en beaucoup d'entre eux, l'action sociale du prêtre a rajeuni le vieil homme. Pour avoir attaché sa pensée aux invisibles réahtés du purgatoire, l'abbé Buguet a fait germer et fleurir autour de lui le plus inédit des renouveaux.
Ce n'est pas tout : la vie attire la vie ; entre le zèle apostolique de M. Buguet, les aspirations de l'imprimerie vers un plus large champ d'activité, et la générosité de certains fidèles, jalouse de dévouer à des œuvres dont l'initiative serait laissée à l'expérience du curé de Montligeon, de mvstérieuses concordances se sont lentement dessinées : et ce coin de terre est devenue un
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centre d^oe*ivres de presse. Tout imprégné du souvenir des morts, et plus encore de la pensée des morts dont nul ne se souvient, ce petit village normand prête en même temps son concours à ce qu'il y a déplus vivant dans l'activité catholique, à la propagande religieuse par le livre, par la brochure, par le bulletin, par la revue : la Quinzaine eut là son berceau; elle y garde toujours un de ses domiciles. Et l'on a le droit de supposer que Mgr Trégaro, fort attaché aux œuvres de presse et à toutes les tentatives connexes (i), ne fut point des derniers à encourager M. l'abbé Buguet dans cette nouvelle série d'essais, grâce auxquels la population de Montligeon est associée à la défense de l'Eglise militante comme au soulagement de l'Eglise souffrante.
Une pensée sociale et une pensée mystique, l'une résultant de l'observation sincère du mau-
1. « Nous sommes les soldats du Christ, disait Mgr Trégaro. Servons-nous pour sa défense des mêmes armes dont se servent ses ennemis. A la mauvaise presse qui propage le mensonge, la calomnie, l'immoralité, opposons la presse qui défend la justice, le droit, la vérité, la liberté avec une courageuse et noble indépendance. Mettons à son service toute notre intelligence, tout notre dévouement, toute la générosité dont nous sommes capables. Donnons sans compter de notre superflu, et même au-delà, s'il le faut. Sans doute l'œuvre de la Propagation de la foi est excellente; mais il faut d'abord défendre la foi chez nous, défendre les âmes de nos frères, et, encore une fois, l'âme de la France ». (Cité dans V Oraison funèbre de Mjr Trégaro, prononcée le 11 février 1897 par Mgr Germain),
vais état, matériel et religieux, d'une petite bourgade, Tautre découlant d'une aperception très nette du dogme de la communion des saints i\ des conséquences de ce dogme; ces deux pensées se soutenant et se fécondant l'une l'autre ; et, comme résultat de leur concours réciproque, le relèvement d'une paroisse, le suigissement d'une sorte d'agglomération nouvelle dans les interstices et dans les alentours de l'ancien village, et l'extension, à travers le monde entier, d'une archiconfrérie qui rassemble d'innombrables créanciers de la miséricorde divine : voilà la genèse et voilà le bilan des œuvres de Montligeon. M. l'abbé Buguet est glorieusement récompensé d'avoir compris dans toute sa plénitude le rôle social du prêtre et de l'avoir exercé avec une telle puissance d'initiative.
Il n'y a pas moins de trois conceptions du prêtre, à notre époque. Un salarié de l'Etat, ayant pour office d'enseigner le dogme à ceux qui daignent le venir trouver, et d'expliquer la morale sans trop insister sur les rapports avec le dogme : voilà la première conception ; elle range le prêtre à n'être rien plus qu'un fonctionnaire, lui confie un service public parfois mésestimé par l'Etat, et lui ferait presque une consigne de l'inaction. La seconde théorie est familière à une oligarchie de catholiques, qui volontiers prétendraient à eux seuls incarner l'Eglise .ils admettent le prêtre à collaborer avec eux, dans le sens et dans la mesure qui lui sont souverainement indiqués; d'être les encadreurs, les régulateurs