‹ Autour du catholicisme socialChapitre 3 sur 38 · NEO-CATHOLICISME ET CATHOLICISME SOCIAL : LA ROME DE M. ZOLA · texte numérisé non relu

NEO-CATHOLICISME ET CATHOLICISME SOCIAL : LA ROME DE M. ZOLA

D'être vraiment un bon guide de Rome, c'est un mérite qu'on ne saurait contester au nouveau livre de M. Zola. Le romancier, en étendant sur une ville tout entière ses observations jusque-là plus restreintes , prend les allures et rend les services d'un cicérone. N'v a-t-il là qu'un simple hasard? Serait-ce, au contraire, une conséquence fatale des procédés de l'auteur ? Si les principes du réalisme interdisent de faire un choix dans la réalité, même de la dégrossir, il devient évident qu'un roman réaliste ayant Rome pour objet se doit transformer immédiatement en une encyclopédie romaine. Et s'il nous appartenait à cet égard de porter un jugement, nous dirions que le Guide Zola, le plus récent des guides de Rome, est moins édifiant que le Guide Bieser, plus amusant que le Guide Baedeker, et pour la commodité, d'ailleurs, inférieur à l'un et à l'autre (car il y manque une table alphabétique de toutes les « curiosités )>

énumérées). C'est affaire à M. Charpentier d'ajouter cette table pour soutenir la concurrence.

Six semaines durant, à la fin de 1894, M.Zola regarda Rome, et quelques journalistes regardèrent M. Zola. Trop convaincu de leur importance et de îa sienne pour les éconduire, il n'eut jamais le loisir de laisser la « chose vue » graver en son esprit une impression; il fallait qu'il la violentât et qu'il se violentât, que tout de suite il en surprît le mystère et laissât surprendre son avis, et que perpétuellement enfin il se composât à lui-même une attitude de spectateur, des expressions de physionomie, des formules d'admiration, qu'une presse fiévreuse, sur l'heure, signalait télégraphiquement à l'univers. Un tel régime serait meurtrier, même pour le génie ; et s'il semble qu'une certaine fraîcheur, qu'une certaine originalité d'impression — ou, si l'on aime mieux, de sensation — fasse défaut à la nouvelle œuvre de M. Zola, la faute en est aux importunités des reporters. Gageons qu'il leur a pardonné : ils firent si bien leur service!

Trois semaines durant, M. Zola fit effort pour voir le Pape, et puis il y renonça. Il se flatta que de cette déception sa bourse seule souffrirait, et que son roman n'y perdrait rien ; des indiscrétions achetées par des pourboires lui remplaceraient une audience et lui permettraient de tenir son pape. Ainsi dit, ainsi fait : il entendit plus qu'il n'observa ; il se fit renseigner plus qu'il n'étudia ; partout il chercha des ouï-dire, et dans les antichambres de Rome, voire même dans les

LA ROME DE M. ZOLA y

salons, on en recueille plus qu'on n'en souhaite. Il avait causé, jadis, avec des mineurs, avec des employés de magasin, avec des dames de la Halle ; avant de consacrer un roman à ces diverses catégories sociales, il avait approché, regardé de ses propres yeux, écouté de ses propres oreilles, des représentants de chacune d'entre elles ; les faits divers des journaux, les documents de seconde main qu'il avait colligés sur ces sujets-là, n'étaient introduits dans ses fiches qu'à titre de supplément ; il connaissait par luimême ce dont il parlait. Il lui fallut, à Rome, employer une autre méthode de travail : chez le Pape, chez les cardinaux, il trouvait portes closes ; son voyage était, au sens le plus exact du terme, un pèlerinage ad liraina puisqu'il ne franchissait point les seuils ; par surcroit de malheur, au moment où il vint à Rome, les grandes cérémonies manquaient à Saint-Pierre ; et, pour tenir ses engagements avec son libraire, il dut décrire de chicy au lieu de décrire de visu : c'est à des cancans qu'il se référa. 11 est peu de cancans, dans Gosmopolis , qui aient échappé à M. Zola ; il les a tous amoncelés, en bloc, dans son gros volume. Ainsi de même que le renom qu'il possédait auprès des journalistes ne lui permit pas de voir Rome tranquillement et d'entrer en un libre et silencieux contact avec les monuments de la Ville éternelle, de même le renom qu'il possédait au Vatican ne lui permit pas d'entrer en contact avec les personnages qui devaient figurer en son livre : deux vilains tours, que lui

joua sa propre gloire ! Mais cette gloire ellemême ne suffit-elle pas à le consoler ?

A supposer, même, que ces accidents lui eussent été épargnés, on peut se demander si M. Zola, en choisissant un pareil thème de roman, ne s'était point abusé, non pas certes sur les ressources de son talent, qu'il sait inépuisables, mais sur celles de son sujet. Dans les profondeurs d'une mine, sur le carreau des halles, dans les dédales d'un grand magasin, on peut dire que l'aspect extérieur des choses, visible à l'œil nu, en traduit la vie ; l'agitation, le fourmillement, le « grouillement », que sans cesse on y peut noter, sont révélateurs ; et si c'est un observateur de quelque puissance qui braque l'objectif, il donne une exacte impression, une connaissance complète, de ces formidables ruches humaines : M. Zola fut cet observateur. Dans la vallée de Lourdes, creuset providentiel où la prière fermente et bouillonne, il se sentit déjà plus gêné : pour deviner et pour adorer l'interlocuteur invisible avec lequel les pieuses multitudes dialoguent éperdument, il lui manquait un sens que rien ne remplace, la foi ; mais du moins recueillit-il, avec sympathie et attendrissement, bien qu'il n'y perçût qu'un simple monologue, la clameur des plaintes et des espérances humaines ; et sur ses lèvres de négateur, en présence de ce grand fait : la tension mystique d'une foule, tout sourire s'éteignit. Peintre par excellence des manifestations collectives, il se laisse captiver et remorquer par toute masse humaine qui se remue, masse de bê-

tes s'abîmant dans la boue, masse d'anges faisant effort vers Dieu. C'est avec ces qualités et ces habitudes détalent que M. Zola s'en fut à Rome. Or au Vatican, surtout depuis l'occupation piémontaise, la vie est discrète et silencieuse ; lescongrégationsromainesse sont abritées, plus strictement que jamais, derrière une religieuse pénombre ; les pompes de la cour pontificale ont perdu leur resplendissement ; au mystère dont toute diplomatie aime à s'entourer, le gouvernement du Saint-Siège, par respect pour la gravité des intérêts chrétiens, ajoute un surcroît de précautions sévères et de savantes réserves ; monarchie de droit divin et d'inspiration divine, on n'accède pas de plain pied à ses conseils ; on ne la voit pas immédiatement délibérer et fonctionner ; on pressent en elle, bien haut et bien loin, quelque chose d'intime, d'ésotérique, d'impénétrable et d'omnipotent, qui écarte l'observation et commande le respect. Et voilà comment le sujet même choisi par M. Zola devait, fatalement, tenir son art en échec.

C'est donc surtout le commérage romain qu'on doit chercher et qu'on trouve dans le roman de M. Zola. Il fut un enregistreur, non un observateur. Sa bonne foi est ainsi mise hors de cause ; c'est à ses informateurs qu'une critique détaillée devrait viser. Il en a rencontré d'enfantins, et sur la puissance des Jésuites ils lui ont conté de colossales histoires", qui rendraient jalouse l'ombre d'Eugène Sue. lien a rencontré de très vieux, au cerveau hanté par je ne sais quelle drama-

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turgie machiavélique ou borgiesque ; ils lui ont parlé de figues empoisonnées, qui, destinées à un cardinal, font passer son neveu dans l'autre monde. Il en a rencontré de lubriques, enfin, fort experts dans les questions d'annulations de mariage, et il a mis leur science à profit. C'est avec ces multiples renseignements qu'il assaisonne son livre, leur laissant d'ailleurs une place subalterne, comme celle qu'occupent leurs auteurs dans la société romaine. Quant à l'épisode principal, il ne fut ni (c vu » ni raconté ; c'est un épisode imaginé, une création de M. Zola.

Lorsque l'abbé Pierre Froment, par quelques jours passés à Lourdes, eut achevé de perdre la foi, il étudia de près les misères parisiennes ; il s'y dévoua, et rêva, pour mettre un terme au malaise social, d'une religion nouvelle, sans dogmes, sans rites, sans appareil de puissance extérieure, qui rendrait les services sociaux promis par le christianisme primitif et conquerrait à ce prix l'univers reconnaissant. Il entendit parler d'un primitif communisme chrétien, d'un néo-catholicisme, d'un socialisme chrétien ; sa sentimentalité, servie à point par son ignorance, brouilla toutes ces idées en un pêle-mêle troublant ; qu'il entendit, d'ailleurs, le babil amoureux d'une fillette, et cela suffisait pour que ses yeux se mouillassent et pour qu'il aperçût dans V « amour » — un mot qu'il aurait bien dû définir — une « solution à toutes les querelles, l'alliance entre les peuples, la paix et la joie dans le monde entier ». « D'enthousiasme », il écrivit un livre, « bouillonne-

ment de son âme poétique », où il versa tout un flot de souvenirs mal classés, de notions mal digérées, de sentiments mal précisés. Il y parlait, confusément, contre le pouvoir temporel et pour la fraternité humaine ; il y mettait du libéralisme et du socialisme, du scepticisme et du christianisme, des générosités et des folies, et cette exubérance inquiéta quelques évêqaes, qui prévinrent le Saint-Siège. L'abbé Froment partit pour Rome. II avait foi dans la vérité future de son rêve, et il avait foi dans Tacquittement immédiat. Sur le second point, il fut détrompé par les condamnations de FIndex et du Pape. Sur le premier point, il fut éclairé, dès son arrivée, par le vieil Orlando Prada, survivant légèrement suranné de la période du Risorgimento,diYOuant?Lyec tristesse qu'il n'est rien sorti de bon de l'Italie nouvelle, mais continuant d'affirmer avec dédain que du Vatican rien de bon ne peut sortir; et puis, il se désillusionna lui-môme en voyant Fimportance qu'attache le Saint-Siège aux questions d'argent, aux questions de souveraineté temporelle, et Fempreinte païenne dont est frappé le christianisme catholique par l'effet de son installation à Rome. Ainsi les désaveux infligés par le Pape aux rêves de Fabbé Froment ne faisaient que correspondre, succéder plutôt, aux désaveux que dans son propre esprit il leur infligeait tout le premier. Il était venu à Rome avec cet espoir que le Saint-Siège pourrait tirer du christianisme une religion nouvelle, il s'en retourne convaincu du contraire ; soulageant ses déceptions et consolant ses disgrâces par la

lecture d'un mémento de baccalauréat, il se promet de ne plus croire, à l'avenir, qu'à la religion de la science ; son imagination venge cette catastrophe en évoquant les décombres qui occuperont un jour l'emplacement de Saint-Pierre ; et voilà les néo-catholiques et les catholiques sociaux définitivement réfutés !

Ce sont, à vrai dire, deux courants fort distincts, que le néo-catholicisme et le catholicisme social : ils peuvent tous deux servir l'Eglise, l'un auprès d'une élite d'intellectuels, Fautre auprès de la foule ; ni de l'un ni de l'autre, il ne convient donc de médire ; mais il sied moins encore de les confondre, sous peine d'exagérer la portée du néo-catholicisme et la nouveauté du catholicisme social (1). M. Emile Zola trouvera d'autant plus

(1) Il nous semble que M. Henri Bérenger, dans son article : La Jeunesse intellectuelle et le catholicisme en France, publié par la Bet'we des Revues du 15 janvier 1897, commet une confusion semblable. Quand jadis ilrêvÊiit d'un« catholicisme nouveau», il concevait, parait-il, un catholicisme qui « renouvellerait l'esprit du Christ et dégagerait des empâtements et des défigurations séculaires cette adorable figure de l'humanité supérieure » ; ayant d'autre part entendu dire que le catholicisme américain est « loyalement ouvert à la démocratie ouvrière », et voyant la « grande âme de Léon XIII conquise aux actes de Gibbons et d'Ireland », il se demandait si le chef suprême de l'Église ne pourrait pas « proclamer et assurer lui-même l'avènement du catholicisme nouveau. » Aujourd'hui M. Uérenger nous avoue ses déceptions. Il se les fût épargnées s'il avait observé que les premiers représentants du catholicisme social en France, M. le comte de Mun et ses amis, inaugurèrent leur mouvement au nom du Sijllabus, qu'au cours de ce mouvement le « libéralisme » révolutionnaire est apparu, peu à peu, comme l'antagoniste des intérêts de la démocratie, et qu'enfin si l'Eglise romaine, en ces vingt dernières années, s'est rapprochée des

d* excuses à les avoir confondus qu'il les connaisnaissent tous les deux également mal.

Le néo-catholicisme est issu de cette conviction, que les contours mêmes de Tidée religieuse, s'ils ne sont fixés par quelque enveloppe dogmatique, souple d'ailleurs et fine comme une gaze, deviennent indécis et flasques ; il constate la faillite de la religiosité toute nue, et il essaye d'y remédier; par autant de voies diverses, même divergentes, qu'il va de néo-catholiques, il cherche d'élégantes combinaisons pour mettre à la mode du jour le vêtement dogmatique que dixneuf siècles ont tissé; il en rafraîchit les couleurs, volontiers il en simplifierait les coutures ; il veut le faire plus large, plus ample, le desserrer en un mot, sans pourtant le déchirer. Par choix et par mission, le néo-catholicisme se tient au seuil de la grande Eglise; il alterne ses colloques entre ceux qui sont dans Tédifice et ceux qui sont au dehors ; il conjure les premiers délaisseras portes ouvertes, tout au moins entrebâillées ; il conjure les seconds de faire quelques pas de plus vers le parvis, peut s'en faut même qu il ne les pousse ; et si le néo-catholicisme réussissait, nous verrions peut-être les incrédules, dont il essaye de désarmer les négations, s'approcher déjà de

masses, ce n'est poiat en saventurant témérairement vers un « catholicisme nouveau », mais bien au contraire par une sorte de retraite vers le moyen-àge, retraite nettement entrevue et finement indiquée par le pénétrant observateur qu'est M. le vicomte de Vogiié (Le Vatican, les papes et la civilisation, ^. 165. Paris, Didot).

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tous les sacrements, alors que les néo-catholiques conserveraient encore des poses de catéchumènes. Tels quels, ils méritent une place, et fort honorable, dans Thistoire de nos idées contemporaines; ils ont su braver les sourires, ce qui déjà est assez rare pour qu'on les en félicite comme d'une vertu; bousculés de part et d'autre, ils sont restés fermes à leur poste, ingrat, inconfortable, comme le sont tous les postes de vestibule où l'on prétend élire domicile ; et, dans cette situation gauche mais estimable, ils se sont attar. dés à penser, à parler, à agir, non sans efficacité. Le néo-catholicisme, néanmoins, est une opinion de circonstance, de transition ; c'est un système de tâtonnements, grâce auquel les fidèles ont pu voir plus nettement ce qu'ils pouvaient concéder, et les gentils ce qu'ils devaient accepter; c'est un opportunisme religieux qui, différant en cela de la plupart des opportunismes, a pour point de départ, pour fondement et pour soutien, de forles préoccupations morales; ce n'est point une doctrine; et demander au néo-catholicismj d'être une doctrine, ce serait lui demander de n'être point, car ou bien elle serait simplement celle de l'Eglise, et s'appellerait dès lors le cathohcisme tout court ; ou bien elle serait résolument autre, et même en apportant, à titre de tempérament, les plus complaisantes épithètes, elle ne serait plus du cathohcisme.

Une doctrine, au contraire, voilà ce qu'est le catholicisme social. Il comporte de nombreux détails d'application qui longtemps encore seront

livrés aux disputes; mais TEcriture, spécialement le Nouveau Testament, lui fournit ses maximes fondamentales, incontestables pour tout chrétien. Très simple en est le catéchisme ; il compren deux grands chapitres, dont Tun concerne les rapports des hommes avec les biens de la terre, et l'autre les rapports des hommes entre eux. En tète du premier chapitre, vous trouvez ces textes essentiels : « Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front » (Genèse), « Que celui qui ne veut point travailler ne mange pas... » (Saint Paul). « Les biens sont communs à tous quant à Tusage » (Saint Thomas). Le développement du second chapitre est tout entier régi par cette idée que la volonté des hommes, même enregistrée et ratifiée par des contrats, ne saurait prévaloir contre la justice naturelle, que cette justice impose à chaque homme le devoir de vivre et lui en confère le droit, que ce devoir est inviolable et ce droit inaliénable, et que certains abus de notre régime économique, même acceptés par ceux qui en sont victimes, demeurent mauvais en soi et contraires au droit chrétien. Voilà le Credo des cathoKques sociaux. Qu'on laisse périmer les droits du Dieu créateur, ils ne l'admettent pas; ils rappellent la destination providentielle des biens de la terre, qui est de nourrir tous les hommes ; et c'est à la lueur de cet enseignement qu'ils apprécient et s'apprêtent à corriger le régime actuel de la propriété. Qu'on laisse périmer les droits du Dieu législateur, ils ne Tadmettent pas davantage ; et c'est au nom de la morale, antérieure et supérieure

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aux volontés humaines, qu'ils flétrissent les abus économiques , même consacrés par des conventions. A la différence de certains néo-catholiques, plutôt préoccupés d'amincir et d'atténuer les exigences du dogme, les apôtres du catholicisme social énoncent les principes et développent les conséquences du christianisme intégral ; ils ne veulent pas faire à Dieu sa part, ce qui implique une idée de limitation, mais, au contraire, lui restituer son régne ; en son nom, ce ne sont point des concessions qu'ils font, mais des exigences qu'ils apportent. Ils ne parlent point de religion nouvelle ; c'est, au contraire, sur la vieille théologie morale du moyen-âge que de préférence ils s'appuient. Nous souffrions d'une crise, que quatre siècles ont préparée, et que deux phénomènes résument ; d'une part, dans les rapports des hommes entre eux, l'habitude de l'absolutisme s'était introduite, grâce à la renaissance des idées païennes et césariennes, qui permettent aux dépositaires de l'autorité, chefs d'Etats ou patrons, de s'ériger en tyrans ; d'autre part, dans l'application de la morale chrétienne, je ne sais quelle idée de relativité s'était glissée, par suite des abus d'une certaine casuistique ; l'arbitraire était facilité et le christianisme se faisait facile ; on accentuait et l'on raidissait les droits de l'homme, et Ton transigeait sur ceux de Dieu. Si l'on veut bien envisager le catholicisme social comme une réaction contre cette double erreur, on verra qu'il se tient, non point à la marge, mais au cœur de l'orthodoxie. Et l'abbé Pierre Froment, qui décidément est

un fort pauvre théologien, n'a rien vu de tout cela. Nous ne discuterons pas ses utopies ; elles n'engagent que lui-même et l'introuvable cardinal Bergerot, qui dans une préface les aurait approuvées. De leur mettre une rubrique, nous serions fort empêchés; elles ne sont ni du néocatholicisme ni du socialisme chrétien; elles n'ont rien de commun, non plus, avec ce catholicisme américain, dont la largeur aisée et la tolérance originelle séduisent les néo-catholiques, et dont l'esprit démocratique et les allures populaires enthousiasment les catholiques sociaux. « Christianisme d'élégie pour les ouvriers beaux parleurs et pour les jeunes gens des deux sexes dont la science a rendu l'àme vague » ; c'est ainsi que le cardinal Boccanera traite les conceptions de l'abbé Froment. Je ne sache pas que les adversaires de Mgr Ireland ou de M. Gaspard Decurtins aient jamais pu leur appliquer pareil reproche.

La philosophie religieuse de M. Emile Zola, qu'il nous faut à son tour envisager, va nous paraître aussi simple, aussi sommaire, aussi courte que celle de M. l'abbé Froment nous paraissait tout à l'heure incertaine, déséquilibrée, vaporeuse. M. Zola croit à la souveraineté de l'instinct, à la fatale prééminence de la bête dans l'être humain. Le « canapé mystique » dont riait jadis un professeur de Sorbonne écœure notre romancier ; il place ses dégoûts ailleurs que le reste des hommes ; qu'on lui rende les tas de fumier sur lesquels les personnarjes de la lerre

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font du naturalisme en action ; en un tel voisinage, ses répugnances sommeillent. De temps à autre, au Figaro, il gratifie d'une verte mercuriale ces jeunes gens de l'heure présente qui se permettent d'avoir mal à l'âme ; que n'écoutentiis un peu plus leur corps? ils n'inventeraient alors nileur âme ni la maladie de cette âme. Vive le « bon petit peuple de France » ! M. Zola en rencontre à Rome un échantillon dans la personne d'une vieille servante, Victorine, qui ne croit ni aux curés ni à l'au-delà, qui parle avec bonne humeur du « trou » où elle descendra un jour, et qui poursuit avec allégresse et simplicité la modeste besogne de sa vie. Notre auteur a des complaisances de cœur pour ce « menu peuple », qui s'est déhyré des éternels problèmes en les niant, et qui vit à la bonne franquette, librement. Parmi notre génération d'idéalistes, M. Zola prend le rôle de ministère public pour le compte de la « bonne nature » ; l'exemple du monde animal devrait tenter l'humanité ; ne suivant que ses instincts, la brute est heureuse; pourquoi l'homme s'évertue-t-il en vue de son malheur ?

Entre ce système d'idées et le christianisme, vous devinez facilement une certaine incompatibilité; elle n'échappe point à M. Emile Zola. Mais, bien loin qu'elle l'effraye, il insinue sans trêve, à sa dernière œuvre, (jue, dans le conflit du christianisme avec notre bestialité native, le christianisme sera vaincu, que même il succombe déjà. Avec un acharnement d'avocat, qui volontiers appelle à la rescousse les procédés factices,

il érige en face du pape Léon XIII, représentant de l'idéalisme chrétien, la double provocation matérialiste de l'art et de la nature ; lorsque Léon XIII et ses familiers parcourent les jardins du Vatican, « Pan les enveloppe des effluves souveraines de sa virilité » ; et lorsqu'ils traversent le musée des antiques, les Pans et les Vénus, de leurs regards ironiques et victorieux, attestent l'éternelle souveraineté de la chair et des sens. Ceci tuera cela, et, pour M. Zola, ceci a déjà tué cela.

Spectre qui -viens troubler les fêtes de la vie,

s'écriait en ses Noces corinthiennes M. Anatole France ; il interpellait le Christ, et peu s'en fallait qu'il ne maudît en lui le prédicateur de la continence. M. Emile Zola saluerait avec allégresse, dans la fin du christianisme, la victoire de l'amour sensuel et la défaite de la chasteté.

Au demeurant, il déclarerait volontiers que le christianisme fut mort-né, et que le catholicisme romain, tel qu'il s'est développé, n*est qu'une survivance du paganisme. C'est une opinion qu'à plusieurs reprises il indique, tantôt en la prêtant à son héros, tantôt en l'insinuant pour son propre compte. Fatalement, le catholicisme romain devait fleurir « sur le terreau romain préparé par le vieil Empire » ; les papes ont eu « le cœur brûlé par le sang atavique, le flot rouge et dévorateur du sang de l'ancêtre » ; Théritage d'Auguste a pesé sur la série des pontifes ; ils se sont fait escorter par le « gala mondain du Dieu impé-^

rial de la pourpre romaine »; ils ont rêvé de régner sur les corps comme sur les âmes, parce que Auguste avait, régné sur les âmes comme sur les corps. Vous aperceviez tout à l'heure l'art païen bravant Léon XIII en son musée et la nature, païenne par définition, bravant Léon XIII en ses jardins ; et voici que le Vatican lui-même nous est montré comme une création païenne, et Léon XIII comme le rejeton fatal d'une païenne lignée.

Retenez bien ces deux points : le christianisme est finalement vaincu par la matière et par la nature, auxquelles il ne peut opposer un éternel démenti ; et d'inéluctables survivances ont interposé, entre Jésus et Léon XIÏI, un rideau de paganisme. Voilà pourquoi le Pape a condamnél'abbé Froment ; Tefficacité du christianisme sur la vie sociale est paralysée ; nos misères accusent et condamnent Jésus, qui se leurrait ou nous a leurrés : c'est une troisième thèse que les deux précédentes étayent, et cette série de démonstrations conclut à la banqueroute de la foi chrétienne.

Les enivrements de la belle nature, l'immortalité sereine des marbres antiques et les pâmoisons amoureuses de deux jeunes patriciennes prouvent à M. Zola la défaite de Jésus par le sensualisme. Un rapprochement entre les ambitions des Césars et celles des papes prouve à M. Zola la défaite de Jésus par le paganisme. Mais ces trophées du sensualisme et du paganisme paraîtront insuffisants ; lorsque Mi Zola

fait de la philo^^ophie, on sent qu'il a passé par la rhétorique. On s'étonne qu'ayant la prétention de décrire Rome tout entière, il ait à peu près laissé sous silence la vie conventuelle, le développement des vocations religieuses, que M. Taine constatait naguère en France, et les victorieux efforts du catholicisme pour faire de la virginité une institution : c'est une grave lacune, un de ces oublis coutumiers à M. Zola, qui, durant un quart de siècle, négligea de nous révéler qu'à côté de la triste famille Rougon-Macquart, quelques honnêtes gens existaient. On aimerait à retrouver quelque esprit d'apostolat, quelque vaste idée théocratique, chez ces personnages d'Eglise que met en scène le romancier : que n'a-t-il eu la malveillance de nous montrer en eux des fanatiques ? ils ont un dogme qui, de droit divin, réclame l'universalité ; ils ont un Maître qui leur a dit d'enseigner toutes les nations ; leur passion pour ce dogme ou leur obéissance à ce Maître expliqueraient suffisamment beaucoup de leurs ambitions, sans qu'il fût besoin de les représenter comme les arrière-bâtards d'Auguste ou comme' des excroissances du terreau romain. Qui nous fendra le Mahomet de Voltaire ? Il est bien faux, sans doute, mais moins factice, pourtant, que ces Augustules violacés ou pourprés dont M. Zola peuple sa Rome, asservis à je ne sais quel instinct héréditaire . qui les pousse à vouloir régner, et incapables de s'exalter jusqu'à l'idée du règne de Meu. m

La troisième thèse, qui dénonce à jamais Ti-

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nefficacité sociale du christianisme, n'est point, comme les deux précédentes, le corollaire violemment déduit d'un matérialisme préconçu ; elle allègue en sa faveur le spectacle des misères contemporaines. Elle inquiétera et elle troublera; car la question qu'elle pose, et qu'elle tranche par un brutal verdict, occupe aujourd'hui la conscience publique. Il suffirait de nos Salons annuels pour en offrir la preuve. Depuis l'incursion de certains souffles septentrionaux et depuis les exemples donnés en Allemagne par M. de Uhde, notre peinture, flattant vraisemblablement la mode, se plaît à faire contraster, dans un même cadre, l'attirante figure du Rédempteur, qui fit tant de promesses en sa vie et les scella toutes par sa mort, et l'apre désespoir des infortunes ou des révoltes humaines.

On s'attardait, au Salon des Champs-Elysées de 1896, devant un tableau de M. Pelez ; il représente un jardin public : plusieurs miséreux, rangés sur des bancs, étalent au soleil leur abjection ; à quelques pas de là, des mondaines circulent, de jolis et cossus bébés prennent leurs ébats, avec cette aisance que donne la joie de vivre ; ces deux groupes si divers sont à la fois très près et très loin l'un de l'autre ; il semble que certaines proximités de hasard accentuent les distances, bien loin de les rapprocher. Au second plan s'interpose un Christ en croix pour séparer les mendiants et les heureux, à moins que ce ne soit pour les unir. Le tableau s'appelle L Humanité. Qu'y vient faire le Christ dans l'intention de l'au-

teur? Est-ce un sauveur qui se réserve? Ou bien est-ce un vaincu qui subit Taffront de la réalité? Prépare-t-il une nouvelle offensive apostolique, ou bien a-t-il désespéré? On ne demande plus, comme au temps de Musset, si les clous du Golgotha soutiennent toujours le Rédempteur, mais plutôt s'il ne descendra pas quelque jour de sa croix pour sauver l'incurable humanité. Sur une autre toile, au Ghamp-de-Mars, le cadavre du Christ était étendu tout saignant; Madeleine le couvrait de baisers; et devant ce groupe divin, des émeutiers s'arrêtaient avec respect, tandis qu'au fond du tableau les Tuileries finissaient de brûler : cette œuvre était signée de M. Adolphe £»met. Moins obscur en ses symboles, M. James Tissot, au Salon de 1894, résumait son épopée palestinienne en nous montrant, sur un chaos de ruines, trois personnages en causerie : c'était le Christ consolant deux pauvres gens. Et malgré le caractère d'anecdotes factices qu'il donne volontiers à ses tableaux, M. Jean Béraud faisait peut-être autre chose qu'un jeu d'esprit^ lorsqu'il mettait sous nos yeux, au même Salon, un Christ modernisé, que bafouaient à gorge déployée des groupes mondains ou demi-mondains, et qu'assiégeaient en même temps, avec des gestes suppliants, les plaintes de la souffrance.

Ironiques ou respectueuses, ces œuvres d'art reflètent à leur façon les préoccupations et les doutes dont le roman de M. Zola nous offre une nouvelle expression.

Que dix-huit siècles d'influence chrétienne

n'aient pu conjurer l'actuelle crise sociale, c'est pour beaucoup un mystère alarmant, presque un sujet de scandale. Mais leurs angoisses, lors même qpi'elles les conduisent au scepticisme, sont précisément, sans qu'ils s'en doutent, un hommage à cette religion qui, bannie de la vie publique, a continué d'agir au fond des âmes et d'y maintenir, par un sourd et laborieux travail, un idéal de justice, de charité, d'humanité. Que cet idéal demeure, que toujours il survive, malgré les soufflets de la réalité, et qu'il ait l'audace même de la condamner, en attendant de la pouvoir corriger, c'est proprement un prodige. Le murmure de gêne ou le cri d'émoi qui nous viennent aux lèvres en présence de certaines injustices sociales, sont des échos plus ou moins lointains, des résumés souvent inconscients, de ces immortelles rumeurs évangéliques qui continuent de bourdonner au fond de nous.

Car le spectre d'un Dieu marche encor dans nos routes

Avec sa forme humaine au sens mystérieux.

Nos chemins effacés s'éclairent de ses yeux,

Et sa blancheur nous guide à travers tous les doutes.

C'est M. Jean Aicard, en son Jésus, qui chante ainsi cette surnaturelle survivance. Et derrière les appels les plus aventureux à une religion nouvelle, vous surprendrez, si vous les savez entendre, des paroles d'hommage qui s'efforcent de retenir Jésus comme dieu de l'avenir, et que le même poète, encore, nous va rendre en un beau langage :

Oh ! puisque la nuit monte au ciel ensanglanté. Reste avec nous, Seigneur, ne nous quitte plus, reste! Soutiens noire cliair faible, ô fantôme céleste. Sur tout notre jiéant seule réalité! (1)

En fait, la vieille religion, plus intégralement professée, plus complètement appliquée, et non plus seulement cantonnée dans les consciences individuelles, mais devenue directrice de la conscience sociale, semblerait peut-être une révélation tellement inédite, que l'observateur superficiel y croirait reconnaître une religion nouvelle.

Vaguement, Tabbé Pierre Froment, s'envolant sans les-t et sans boussole vers un chimérique avenir, avait pressenti certaines aurores; mais ses pressentiments s'égarèrent, parce qu'il n'avait ni la théologie ni la croyance, ni la science ni la foi, requises pour de tels problèmes. Et si M. Zola, par son dernier livre, n'avait rien voulu faire de plus que prouver l'impuissance de certains rêveurs, trop ignorants du dogme chrétien et de la vraie notion de l'Eglise pour fonder sur cette Eglise et sur ce dogme des espérances correctes et plausibles, M. Zola aurait réussi dans sa démonstration. Mais depuis les premières pages, où il assimile les architectures du catholicisme social aux châteaux en Espagne édifiés par M. l'abbé Froment, jusqu'aux dernières pages, où, par-delà l'Atlantique, il fait luire aux yeux de quelque prélat américain, d'un Gibbons ou d'un Ireland, une tiare d'antipape, M. Emile Zola s'est efforcé de prouver

(l) Jean Aicard, Jésus, p. 12 (Pnris, Flammyriou),

l'impuissance et la mauvaise volonté de l'Eglise elle-même. Pour un procès aussi grave, les mésaventures de ce pauvre abbé Froment sont un médiocre argument. Lorsqu'on veut faire un roman à thèse, on doit installer, comme protagoniste, un moins insignifiant personnage, sous peine de condamner la thèse elle-même à l'insifrnifiance.

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