DE PRESSENSÉ
Vous rappelez-vous cette soirée d'automne^ qui révélait à Théodore Jouifroy l'évanouissement de sa foi? Les heures s'écoulaient; le petit montagnard du Jura, devenu normalien, suivait avec anxiété sa pensée qui, de couche en couche, descendait vers le fond de sa conscience ; et lorsqu'il atteignit le terme, il sut qu'au dedans de luimême il n'y avait plus rien qui fût debout. Sur le récit de cette nuit douloureuse, plusieurs générations s'attardèrent : elles y goûtaient le breuvage du scepticisme, le sentaient amer et continuaient de boire, effrayées et tout ensemble attirées par cet abîme rationaliste auquel Jouffroy s'était éperdument abandonné, « seul, seul avec sa fatale pensée y> ; elles admiraient la raison du philosophe, qui, souffrant d'être esseulée, se repaissait de cette souffrance même ; dédaignant à leur tour, avec un orgueilleux courage, le Suave mari magno de Lucrèce, elles renonçaient à la sécurité du port, s'aventuraient sur la vaste mer du doute ; et ce drame intérieur qui s'était déroulé sans témoins, dans l'enceinte d'une jeune âme
qu'enfermait elle-même une « chambre étroite et nue », semblait inaugurer je ne sais quel mouvement centrifuge, qui, de plus en plus, disséminerait les esprits à travers les champs illimités de la spéculation et du rêve, terres vierges à l'infini.
On alla jusqu'au bout de ce mouvement : c'était fatal. Il déborda les digues enfantines entre lesquelles l'éclectisme d'un Cousin prétendait le canaliser; il ne pouvait avoir d'autre terme que l'épuisement même de la pensée. Lasse d'elle-même, presque rassasiée d'elle-même, elle finit, à proprement parler, par perdre connaissance, à force de se vouloir créer à elle-même toute sa connaissance.
Et voici que nous cntreToyons, aujourd'hui, d'autres évolutions de conscience, précisément inverses de celle que suivit Théodore Jouffroy, et que, sans le vouloir peut-être, il eut le tort de prêcher. De la foi au doute : ainsi pouvait-on définir son voyage intellectuel. A l'heure présente, c'est le doute — ou bien une foi incomplète, anxieuse et mécontente — qui est au point de départ; et sur l'horizon, qui peut-être recule, mais qui ne disparaît point, c'est la foi intégrale qui scintille. Du doute à la foi : telle est la direction de ces voyages nouveaux. On les pourrait ici nommer, ces pensées tourmentées de l'époque actuelle, qui, toutes ensemble, suivent un mouvement centralisateur, qui convergent ou tout au moins aspirent, avec plus ou moins de zigzags, vers un point fixe ; et pour celles qui atteindront ce point fixe, le résultat de l'exode ne sera point un déchirement,
comme pour Jouffroy, mais bien plutôt une soudure, un rapatriement.
« A quand la conversion? » s'écrient les indiscrets qui veulent être plus pressés que Dieu. Qu'ils fassent silence : la piété même leur doit commander la pudeur. Si telle intelligence leur paraît toucher au seuil du catholicisme, pourquoi la brusqueraient-ils? Pourquoi ne souffriraientils pas qu'apologiste plus ou moins consciente, cette intelligence attestât, par la gravité même de ses temporisations, par la longueur de ses étapes, les laborieuses âpretés du chemin de Damas, et quel courage il faut pour les surmonter? Et pourquoi s'impatienteraient-ils enfin, si tel de ces inquiets précurseurs se laisse devancer, dans le sentier du retour, par plusieurs spectateurs qu'il aura séduits et entraînés, si de l'avant-garde il se trouve relégué à l'arrière-garde, et si ayant, en fait, avancé pour un certain nombre de ses contemporains l'heure de savourer la foi, il ajourne pour lui-même l'instant de cette jouissance? Dans une âme en travail, ne constatons, de grâce, que ce qu'elle nous livre d'elle-même; le secret du reste nous échappe ; nous pouvons l'envier à Dieu ; mais le lui disputer, jamais.
Pour consoler nos impatiences, d'ailleurs, il nous doit suffire d'observer que les crises auxquelles s'intéressaient les générations antérieures sont celles qui éloignaient les âmes de l'Eglise ; celles qui captivent aujourd'hui notre curiosité, et que notre presse, pohcière toujours inassouvie, épie et dévoile, ce sont celles qui ramènent
les âmes à PEglise. Or toute crise, — à moins qu'elle ne soit aussi superficielle, aussi bourgeoise que celle traversée par Renan et révélée par les récentes publications de la Revue de Pans, — toute crise, disions-nous, grandit sa victime en lui donnant l'attrayant prestige de la douleur ; elle ne reste pas longtemps un spectacle et devient bien vite un exemple, d'autant plus tentateur qu'il est plus vertigineux. Réjouissons-nous donc si les angoisses des intelligences et les soupirs des consciences ne poursuivent plus, aujourd'hui, le même idéal que jadis, si nous les voyons, dégoûtées de la négation, tendre vers la doctrine, et si le « vouloir affirmer », enfin, paraît à plusieurs de nos contemporains, — et non des moindres, — une des formes nécessaires du « vouloir vivre » et du « vouloir être ».
Le livre qu'a naguère publié M. Francis de Pressensé sur le cardinal Manning (i) est un de ces documents intimes qu'il faut étudier avec respect, avec tact et avec amour. L'auteur, au mois de mai 1896, donnait à la Revue des Deuoc^Mondes deux articles, succincts et passionnants, sur les années protestantes et les années catholiques du cardinal; on y sentit, unanimement, quelque chose de plus qu'un travail de résurrection historique, quelque chose de mieux qu'un effort d'impartialité. D'un pareil effort, qu'on pouvait à coup sûr escompter dans un livre signé de lui, M. Francis de Pressensé n'avi.it point même eu
(i) Paris, Perrin,
CATHOLICISME SOCIAL ET CATHOLICISME INTÉGRAL 3l
besoin; une sympathie spontanée le rattachait à son héros, comme à « Tune des plus hautes et des plus nobles figures de chrétiens que nous offre ce siècle. » De Genève à Londres, cette sympathie fut fort critiquée. Trois mois s'écoulèrent, durant lesquels M. Francis de Pressensé entendit parler de son âme, à lui, beaucoup plus que de celle de Manning ; circonstance toujours ennuyeuse pour un biographe épris de son sujet et douloureusement lancinante, surtout, pour une conscience qui se croyait en droit de mesurer elle-même ce qu'elle pouvait, de son for interne, livrer au public. A la violence du public, l'écrivain vient enfin de céder. « Certes, dit-il, j'aurais de beaucoup préféré ne point avoir à entretenir le lecteur de choses qui sont du ressort de la conscience et sur lesquelles une discrète réserve me semble s'imposer. Il est, toutefois, des sujets que l'on ne saurait traiter d'une certaine façon sans prendre l'engagement, tout au moins implicite, d'aller jusqu'au bout de sa pensée, et ce serait y manquer que d'opposer le silence à qui me demande de dire plus au nom de ce que j'ai déjà dit. » Et voilà pourquoi, dnns la longue préface dont il fait précéder son livre, M. Francis de Pressensé « dit plus ».
Dégager, préciser et commenter l'état d'âme que laissent deviner ces pages, n'est en aucune façon notre dessein ; car ce dessein serait peut^ être téméraire. Il est des germinations intimes, dont une âme n'a point le sentiment complet ; même collaborant, par une énergique et franche
volonté, à toutes les intentions de Dieu sur elle, elle ne sent pas toujours immédiatement tout ce que Dieu fait en elle, tout ce qu'il y veut faire, même tout ce qu'il y a fait ; et si les « coups de la qrâce » apparaissent parfois comme l'irruption soudaine de Dieu dans un être humain, ne sontils pas, plus souvent, un simple phénomène de conscience qui nous dévoile à nous-même la longue et sûre continuité d'une série d'actions divines, depuis longtemps efficaces au fond de notre être, en même temps qu'imperceptibles? Ajoutez que, chacun de nous prêtant au langage certaines nuances personnelles, on n'est jamais parfaitement sûr de donner aux confidences d'une conscience étrangère l'interprétation adéquate qu'elles comportent, et qui seule serait respectueuse, seule pardonnable aussi : c'en est assez, assurément, pour motiver notre réserve. D'interroger M. de Pressensé sur ce qii'îl croit, nous nous en abstiendrons; et préférant un autre champ d'études, nous lui demanderons simplement ce qu'il pense, la conception qu'il s'est faite de Manning, la conception qu'il s'est faite du catholicisme.
Manning, durant les années qui précédèrent sa conversion, n'aborda pas, détail par détail, le dogme catholique; c'est la ferveur même de son christianisme qui développait en lui l'adhésion à ce dogme; la vérité plénière se formait en lui, en même temps qu'il s'élevait vers elle ; il y vivait avant d'y être venu ; le catholicisme était comme le milieu naturel de son ame avant de devenir la foi de cette âme ; c'est moins un travail d'intelli-
gence qu un travail de conscience qui l'agenouilla devant le successeur de saint Pierre ; cette conversion fut le fruit de sa piété plutôt que le résultat d une recherche apologétique ; c'est pour participer plus sûrement, plus complètement, au capital de grâces promis par le Christ, qu^il devint un fils de l'Eglise romaine ; il se fit catholique, en un mot, pour être plus pleinement chrétien. Telle est, en substance, la thèse que soutient M. Francis de Pressensé, avec une logique émue. Il prête à Manning, en face de Tanglicanisme, les tourments et les doutes que suscite, dans plus d'une âme de réformé, Tétat du protestantisme continental.
« En Allemagne, en France, le protestantisme est en train, nous dit-il, d'ébranler l'autorité des Ecritures, de réduire à la taille d'un simple mortel le Christ de l'expiation et de la justification... A certains instants, il semble qu'on doive choisir entre les principes mêmes et les objets de la Réforme, entre la méthode qu'elle a inaugurée comme la seule propre en matière de foi et la réalisation de l'idéal de vie chrétienne qu'elle s'était proposé » (1). Or, du jour où cette alternative
(i) Sur cet état du protestantisme en Allemagne, voir Goyau, L Allemagne religieuse, S*- édit. ^Pari?, Penin, 1901.) — La plupart des périodiques protestants et \ieux catholiques ont apprécié avec une grande malveillance l'ouvrage de M. Francis de Pressensé. Au contraire, dans la Revue Bleue du 2 3 janvier 1897, M. le pasteur Charles Tiecolin écrit avec son ordinaire équité : « M. de Pressensé a revendiqué le droit d'admirer en d( hors do
lui apparaît formelle, un chrétien a-t-il réellement le choix? Tel n'est pas, ce semble, l'avis de M. Francis de Pressensé.
« Il serait coupable, écrit-il, de se boucher les oreilles avec des réminiscences sentimentales et de ne pas écouter l'impérieux appel de la conscience, si jamais elle vous dit : « L'œuvre de démolition se poursuit ; pour d'autres elle est peut-être sans danger, non pour toi. » Le surnaturel chrétien, les dogmes de l'Evangile s'évanouissent sous le scalpel de la haute critique ; l'objet de la foi, toute religion objective, se réduit à l'état nébuleux ; la théologie nous donne une Bible dont les morceaux disjoints demandent à être imprimés en diverses couleurs et que les savants seuls, après force recherches, pourront' encore lire avec discernement ; elle nous fait un Christ impalpable, intangible, une sorte de fan-tome crépusculaire, à la fois déchu de sa divinité et de son humanité, sans réalité historique dans le passé, sans réalité céleste dans le présent, sans réalité surnaturelle dans les sacrements. La coupe que l'on nous offre est pleine d'un breuvage mortel ; rejetons ce poison ! Comme la femme de l'Évangile, plutôt que de laisser échapper le Christ, peut-être faudra-t-il que notre génération saisisse les franges de son manteau. Peutêtre même faudra-t-il qu'elle s'attache aux pas de
l'Eglise de sa naissance, un droit que les protestants devraient être les derniers à lui contester, puisqu'il est essentiellement protestant sons le nom de libre examen. Il a eu raison, »
ses disciples, quand ce ne serait que pour être touchée par cette ombre de Pierre qui guérissait les malades de Jérusalem ? )»
M. de Pressensé, quoi qu'il advienne, ne posera pas de conditions à Pierre ; il n'admettrait pas que Pierre en acceptât. I! cite en un endroit ce mot de Manning, « que dans certaines causœ majores le Saint-Siège est spécialement Juidé par Notre-Seigneur, spécialement présent. » Et il ajoute : « Une telle certitude ne se distingue pas aisément de la foi. Elle en a la qualité morale, elle en rend le son plein et pur. Aussi bien chez Manning, cet ultramontanisme qu'on lui a tant reproché, bien loin d'appartenir au domaine de la politique, même ecclésiastique, et du con tingent, était le fruit même de sa piété, de ses convicfions lentement élaborées, de ses espéran ces religieuses. Il fut le dernier terme, l'issue logique d'un développement de vie interne et de piété dont les autres fruits furent une foi sans défaillance, une charité sans bornes et un rigoureux ascétisme personnel. » M. de Pressensé n'est donc ni surpris ni choqué de trouver Manning parmi les « infaillibilistes ».
II fut un temps où l'on demandait au catholicisme d'être transigeant : c'était chose nécessaire, assurai'-on, pour complaire aux doctes et pour rassurer les puissants. On rêvait d'un christianisme minimum, qui accroîtrait d'autant ses conquêtes qu'il diminuerait ses exigences. On souhaitait, plus ou moins vaguement, que l'Église estompât les lignes de l'édifice dogmatique, qu'elle
en amortît les angles, qu'elle permît aux souffles da siècle de s'engouffrer entre certaines pierres, dussent-ils désagréger le bloc. De réduire à la portion congrue le rôle social de l'Eglise, l'Etat s'en chargeait ; qu'elle voulût bien, à son tour, multiplier les concessions et amoindrir ses prétentions, et certains « catholiques libéraux » se flattaient de lui rendre le monde. Raisonnant de même en politique, on mettait à mal le principe monarchique afin de mieux sauver la monarchie, et sans d'ailleurs réussir le sauvetage. L'Eglise, elle, résista; Pie IX refusa toutes les coquetteries qu'on implorait de lui ; il découvrit, au fond de la conscience catholique, le dogme de l'infaillibilité, lentement élaboré, amené à son point de maturité par la vie même de l'Eglise ; il le fit proclamer ; et des esprits sages, à travers le monde, regrettèrent la ft débauche d'intransigeance » où le pontificat s'effondrait. Il advint aux esprits sages, cette fois encore, de se tromper. C'est son intransigeance même qui présentement fait aimer rÉglise aux penseurs du dehors ; ils la voient fixe, stable, immuable ; ce qui passait naguère pour un objet de scandale est devenu pour eux un motif de sécurité ; ils sont reconnaissants à Rome de leur proposer le christianisme au lieu de leur laisser le choix entre plusieurs genres de christianisme et celui, encore inédit, que sans doute ils seraient capables d'inventer ; en elle, ils saluent « la maîtresse de foi, la dompteuse d'erreurs » ; et pour continuer d'emprunter les fortes expressions de M. Francis de Pressensé, le
« christianisme au rabais )> leur répugne ; le « catholicisme rigoureux et absolu » leur est comme une tentation (1).
Le commerce assidu de Bossuet a fortement gravé dans la pensée de [NI. Brunetière la notion d'autorité religieuse ; s'il a pris le chemin du Vatican et commis, parait-il, une « manifestation ultramontaine », ce gallican qu'était Tévèque de Meaux en est bien quelque peu responsable ; et ce que M. Brunetière admire dans le cathoHcisme, c'est justement ce qu'un certain nombre de catholiques libéraux s'efforçaient d'atténuer, la vigueur du gouvernement. « L'Eglise répondit à la sottise vaniteuse et à l'indilTérence du siècle par ces deux affirmations d'un mysticisme admirable, rimmaculée-Conception et rinfaillibihté papale » : j'extrais ces lignes d'un ouvrage de rare intérêt, précieux par les pensées comme il l'est en son style, synthèse d'histoire et prophétie d'avenir : La Synergie sociale, de M. Henri ^lazel(2). M. Jules Lemaitre, à son tour, s'attar^.e avec une curiosité sympathique devant la figure
(1) M. Henri Bérenger, dans la Revue des Revues du 15 janvier 1897, reproche vivement à MM. Brunetière et de Pres?en3é de s'être faits « les apologistes mondains de l'autoritarisme ecclésiastique, » et d'avoir voulu « mettre la main, pour en tirer le bénéfice, sur des idées qui n'étaient pas les leurs. « 11 paraîtrait qu'aux regards de M. Henri Bérenger, MM. Brunetière et de Pressensé se sont glissés en intrus dans les chapelles néo-chrétiennes pour relier ces chapelles à la grande Eglise et qu'ils ont ainsi << diminué les chances d'une réconciliation entre le catholicisme et la jeunesse ». Il y a des réconciliations de mauvais aloi, dont on ne saurait regretter léchée.
(2) Paris, Armand Colin.
de Louis Veuillot; et ce qu'il aime en lui, c'est précisément ce que détestaient les adversaires du précédent pontificat, le parti pris, loyalement affiché, qui caractérisait le croyant, la ferveur et J'importunité d'assaut qui distinguaient le batailleur (i).
Ayant soif d'unité, non seulement pour la société, mais pour leur propre pensée et pour leui propre vie, les observateurs de l'extérieur s'arrêtent avec un sincère respect devant l'aménagement harmonique de l'édifice catholique ; ils saisissent le lien qui en rattache entre elles toutes les parties ; ils sont séduits par cette synthèse dogmatique qui satisfait aux diverses aspirations de l'être et qui nous transporte vers l'idéal sans nous arracher au terrain sûr de la réalité ; et c'est précisément, si nous osons dire, cette apparence de bloc, cette homogénéité provocante, impérieusement indissoluble, qui vaut au catholicisme actuel l'avide et déférente attention des dissidents. Poursuivant sa vision, admirablement logique, de l'architecture cathohque, M. de Pressensé continue : « Manning trouva dans son ultramontanisme l'inspiration de son socialisme chrétien. Il fut l'apôtre de la réforme sociale dans la mesure où il fut ultramontain... De deux côtés opposés, deux écoles ou deux partis s'attachent à représenter le catholicisme ou le christianisme sociav comme une sorte de doctrine toute laïque et terrestre, dépouillée de tout élément surnaturel,
(i) Jules Lemaitre. Les Contemporains ,6* «ëricParis, Leeène.
GATHOLIGIbME SOCIAL ET CATHOLICISME LNTEGRAi. og
uniquement vouée à la solution d'un problème, assurément douloureux, par la voie de l'activité humaine. Ceux qui ne veulent pas du christianisme social, parce qu'ils haïssent la religion du Christ, et ceux qui ne veulent pas du socialisme chrétien, parce qu'ils haïssent la seule pensée d'une réforme organique de la société, se rencontrent avec certains hommes d'un zèle plus avouable, mais d'une bonne volonté ignorante, pour ôter à ce grand mouvement son sens et sa portée. Ramener à terre la rehgion ; effacer, ou du moins reléguer à l'arrière-plan tout le surnaturel chrétien; traiter le dogme comme une friperie démodée dont on ne se débarrasse pas complètement par une sorte de faiblesse pieuse pour le passé ; faire de la solidarité humaine, l'alpha et l'oméga de la morale sans l'appuyer à la paternité de Dieu révélée par la fraternité du Christ ; transformer l'Eglise en une immense société ouvrière, syndicat ou association de secours mutuels ; vouloir accomplir le miracle de l'amour humain dans la sphère des intérêts, après avoir renié le miracle de l'amour divin sur la croix ; en un mot, prétendre renouveler l'humanité, étabHr le règne de la justice et de la charité sur la terre sans le secours de ces grands faits qui contiennent tout le salut, — le salut de l'espèce comme celui de l'individu, — tel est le rêve incohérent et malsain d'esprits qui s'imaginent faire d'une pierre deux coups : déchristianiser TEglise et régénérer le monde avec cette Eglise déchristianisée. Tous ne formuleraient pas avec cette impitoyable précision
l'objet de leurs vœux secrets ou de leurs aspirations inconscientes. Il est des âmes encore à moitié religieuses, mais atteintes par la contagion mortelle du rationalisme moderne et pour lesquelles tout ce qui diminuera la part du dogmatisme et augmentera celle de Pactiviié pratique dans l'Eglise, la rapproche de sa vocation et la rend plus conforme au dessein de son maître. C'est souvent la noble erreur des cœurs ardents et généreux touchés jusqu'au fond des souffrances et des injustices de notre société, indignés de l'indifTérence, j'ai presque dit delà complicité passive de l'Eglise, qui aspirent à la voir rempUr sa mission sacrée et qui perdent de vue que, sans ces dogmes dont ils lui reprochent Tégoïste méditation, elle n'aurait ni mandat, ni force, ni moyens d'action, ni mobiles. A notre époque, où il est si malaisé de maintenir sans défaillance le témoignage en l'honneur du surnaturel chrétien et de Jésus-Christ, miracle des miracles, rien n'est dangereux comme la coalition d'un rationalisme fort pratique et d'une charité imprudente. Aussi ne saurait-on professer assez de reconnaissance pour les champions inflexibles des principes, qui, tout en prêchant les principes et avec une incomparable ardeur la croisade sociale de TEglise, ont eu soin de la rattacher étroitement à la profession du christianisme objectif, dogmatique, orthodoxe. Ils n'ont pas seulement lavé l'Eglise d'un reproche : ils ont ofl'ert au monde le seul instrument efficace de salut. Quelle valeur particulière s'imagine-t-on donc que pourrait avoir l'action toute naturelle.
toute humaine et terrestre, d'une grande corporation ? Sans un mandat divin, sans le secours de son maître, sans TEvangile pour réveiller les consciences, sans les sacrements pour nourrir les âmes, que serait, que ferait, que pourrait même espérer TEglise en matière sociale ? Le christianisme social sera chrétien au plein sens du. mot, ou il ne sera pas. C'est ce que Manning a exposé avec une force et une clarté incomparables, non seulement dans tout ce qu'il a dit et écrit sur le catholicisme social, dans les dernières années de sa vie, mais par sa carrière tout entière. Il crut devoir se faire catholique, parce qu'il ne crut pas pouvoir autrement demeurer chrétien : il fut un catholique d'autorité et de centralisation, en vertu du même besoin; enfin, il fut Vinitiateurdu christianisme ou du catholicisme social à cause de sa fidélité même au catholicisme doctrinal. Toute cette évolution se tient et se complète. C'est l'un des plus grands honneurs de la mémoire de Manning d'avoir été le premier représentant — au moins dans son pays — de la doctrine bienfaisante que les Encycliques sociales de Léon XIII ont, depuis lors, sanctionnée et exposée, et qui a le double objet de rappeler TEglise à l'accomplissement d'une partie essentielle de sa vocation divine et d'offrir à notre société malade le remède du christianisme surnaturel (1). » Que le christianisme social est une résultante,
(1) Sur l'activité sociale du cardinal, il faut lire l'intéressant ▼olume de M. l'abbé Le.mirb : Le cardinal Manning (Paris, Lecoffre).
et non point une excroissance du dogme plein, et qu'en annonçant cet évangile soi-disant nouveau, on ne se propose point de faire à la vieille toi une toilette qui soit de mode, mais de ressusciter, conformément aux besoins du temps, toutes les énergies salutaires que cette vieille foi renfermait : c'est une idée qui nous est trop chère (1) pour que nous ne nous soyons point empressé de la saisir et de la noter sous la plume de M. Francis de Pressensé.
Au cours du demi-siècle qui va finir, deux courants se sont dessinés à travers le catholicisme : le courant « infaillibiliste » et le courant « social. » A la façon de ces lignes d'eau qui protègent les places fortes, le courant infaillibiliste a, si Ton ose dire, étreint l'Eglise, il en a resserré la cohésion. A la façon d'un fleuve au large parcours, qui aurait l'univers entier pour vallée, le courant social a commencé de charrier en tous lieux l'influence de l'Eglise ; il en facilite la diffusion, il en suscite le rayonnement. L'Eglise apparaît une, grâce au premier courant ; universelle, grâce au second. Or, l'un et l'autre, lorsqu'ils commencèrent de s'épancher, rencontrèrent des obstacles au sein de l'Eglise elle-même ; le second, surtout, en rencontrera longtemps encore. Lorsque saint Paul écrivait : « 11 faut qu'il y ait des hérésies », voulait-il donc dire, le prophétique apôtre, qu'une époque viendrait pour l'Eglise romaine où cer-
(1) Voir Le pape, les catholiques et la question sociale, p. 31- 38 ''Paris, Pen-in), et Le Vatican, les papes et la civilisation^ p. 97-106 et 218-226 (Paris, Didot).
tains hommes du dehors saisiraient mieux, dans toute son ampleur, le catholicisme intégral que ne le feraient certains hommes du dedans ?
M. Francis de Pressensé fait un honneur à Manning d'avoir senti que ces deux courants ne devaient avoir qu'un même lit, d'avoir nettement conçu l'étroite solidarité des deux parties de ce programme : « la Papauté maîtresse de l'Eglise, l'Eglise servante de l'humanité. — C'est grâce au grand œuvre du pontificat de Pie IX, ajoute l'écrivain protestant, que le pontificat de Léon XIII prépare l'accomplissement de l'idéal trop tôt conçu et surtout poursuivi avec une trop impérieuse arrogance par Lamennais et les rédacteurs de V Avenir. )> Signaler une certaine cohésion, presque un rapport de filiation, entre Faction sociale de Léon XIII et « le grand œuvre de Pie IX », ce n'est donc point, d'après M. de Pressensé, commettre un élégant jeu d'esprit ou condescendre à une apologétique de commande.
Il serait possible même, remontant jusqu'à Grégoire XYI, d'établir que, si Lamennais fut condamné, ce n'est pas tant pour avoir conçu trop prématurément son prestigieux idéal que pour l'avoir conçu trop hâtivement, avec trop de suffisance personnelle et d'insuffisance théologique. En relisant, dans Tinstructif volume du P. Lecanuet sur Montalembert (1), les citations de V Avenir sur la « question des pauvres »,et ce projet de rencontre qu'ébauchait Lamennais,
(1) Paris, Poussielgue.
dans les ateliers, sur les places publiques, entre le christianisme et la philantropie athée, on ne se peut défendre de quelque frémissement ; entre ces idées de l'Avenir et les doctrines de TEncyclique RerumNovdruniy interprétées loyalement par la démocratie chrétienne, les analogies abondent. Analogies, disons-nous, mais non point identité. La forme correctement théologique, dont certaines conceptions sociales sont revêtues en 1896, leur manquait en 1830. — Question de mots? alors, nous objectera-t-on. — Mais les questions de mots, en théologie, enveloppent et présupposent des questions de fond. En prenant sous le pontificat de Léon XIII un vêtement théologique, la sociologie catholique a fait autre chose qu'un changement de toilette. Car le vêtement théologique, il faut bien enfin qu'on le sache, n'est point un aiïublement arbitraire. Pareil à ces tuniques helléniques qui discrètement dévoilaient les lignes du corps en même temps que pudiquement elles les voilaient, le vêtement théologique précise les contours de la pensée, et il en révèle les dessous. Il en fait voir, aussi, les points d'attache. Car en matière religieuse, une idée n'est pas un tout isolé, se suffisant à lui-même et vivant de lui-même ; elle n'acquiert une valeur, une vigueur, une assiette, que si elle prend conscience de sa place et de son rôle dans l'harmonique engrenage des vérités dogmatiques ; et c'est en lui donnant une 'orme théologique qu'on la situe dans le champ de la théologie. Voilà l'heureuse fortune qui, sous le pontificat de Léon XIII,
advint au christianisme social. Il a retrouvé ses pères, qui sont les docteurs du moyen-âge ; dans la théologie dogmatique et morale, il a découvert et établi son droit de cité. Comme un éclair encore timide en son fracas, les idées sociales chrétiennes sillonnaient le journal de Lamennais; elles venaient on ne savait d'où, — de l'Evangile, sans doute ; mais dans la tradition, elles ne se targuaient d'aucun appui. Elles ont fait la preuve, à notre époque, qu'elles sont le christianisme traditionnel : fortes de la paternité thomiste, dûment rapatriées, correctement formulées, sûres d'elles-mêmes, enfin, elles aspirent aujourd'hui à la maîtrise de toutes les âmes chrétiennes.
En juillet 1891, Henri Edouard Manning, cet orthodoxe par excellence, ce catholique abrupt, terminait en ces termes son commentaire de FEncyclique sur la condition des ouvriers : «Voilà un siècle que le pouvoir civil, dans presque tous les Etats chrétiens, s'est séparé de TEglise : il a revendiqué ce droit, il s'en est enorgueilli. Il a érigé l'Etat en société purement laïque et séculière, et il a repoussé l'Eglise au loin. Et maintenant, tout d'un coup, il s'est aperçu que des millions d'hommes sympathisent avec TEglise, qui comjDatit à la, multitude plutôt quk VEtat ou à la ploutocratie, à ces deux lourdes puissances qui ont pesé si durement sur eux » (1). Combien
(1, Cardinal Mvnning, La Question ouvrière et sociale, trad BoTER d'AoEN, p. 108 (Paris, Taira.)
il se fût réjoui, le grand et malheureux Lamen* nais, s'il eût su qu'après quelques lustres, de telles lignes seraient signées d'un cardinal ! Mais entre le mouvement d'initiatives sociales dont l'Avenir fut le centre et le mouvement d'études sociologiques qui prépara, sous le pontificat actuel, TEncyclique Rerum Novarum, il y a toute la différence qui distingue une exaltation de ferveur évangélique et une élaboration doctrinale ; et si par hasard certains catholiques ne comprenaient point cette différence, ils devraient recourir à M. Francis de Pressensé ; ayant le sens du catholicisme, il saurait, lui, la leur faire resplendir.
ALTRUISME, SOLîDx^RITÉ, FRATERNITÉ :