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CHAPITRE X

Sommaire. — Napoléon I" crée la promenade du Pincio. — Vue sur Rome. — Vue sur la villa Borghèse. — Caractère de la promenade. — Habitudes romaines. — Le Pincio d'autrefois et celui d'aujourd'hui. — Descente par Trinità dei Monti. '

Il n'y a pas encore un siècle, ce Monte PinciO; où défilent les touristes des deux mondes, et qui voit s'appuyer

Place du Peuple. ^^^ 3^3 terraS-

ses les pèlerins de toutes les nations, était encore une colline couverte de vignes, l'une de celles qui donnent son nom à „La Ville aux sept Collines^.

Napoléon s'intitulait alors roi d'Italie ; il fit tailler la

montagne et appela un architecte français, Valadier, qui lui donna pour contreforts ces escaliers superbes, ces décorations architectoniques, ces statues et ces couronnes rostrales, tout cet ensemble monumental qui, vu de la place du Peuple dominée tout entière, fait un soubassement grandiose à la colline ainsi transformée. Le Pincio est un lieu à la fois sévère, aimable et intime; mélancolique à l'heure où le soleil se couche, il est tumultueux au moment de la promenade, et à toute heure du jour il reste plein de caractère. On ne peut le comparer à aucun lieu du monde, la grande impression qui domine le voyageur, celle sur laquelle le Romain le plus fidèle à sa ville, le plus casanier, le plus habitué à la ressentir chaque jour, n'a jamais pu se blaser; c'est le frappant contraste qu'offrent les perspectives qui, du haut de la colline ainsi convertie en une terrasse immense, frappent les yeux des promeneurs. Si on s'accoude aux terrasses qui regardent le Tibre, dominant Rome tout entière depuis le Vatican jusqu'à la Porta Portese et le Latran, on a pour horizon un monde de dômes, d'obélisques, de clochers, de frontons d'église couronnés d'un peuple de statues; et on plane sur une mer de toits de tuiles, dominés de temps en temps par de belles loggia au faîte des palais. Ramené presque à nos pieds par la perspective, coule le Tibre qui baigne

la villa Altoviti; le château Saint- Ange dresse sa masse pesante, élégamment couronnée par son ange aux ailes déployées, et au fond la noble et fière coupole de Saint-Pierre se profile sur un ciel gris, léger, ce ciel romain si connu des peintres, au ton fin, profond et lumineux. Tout à fait aux plans extrêmes, les pins parasols aux contours nets et fermes, se détachent sur les pâles collines; si nous ramenons le regard à nos pieds, Rome vit et s'agite; les lourds carrosses, qui dans un instant vont sillonner les allées de la promenade et défiler sous ses yeux, sillonnent les rampes qui accèdent au Pincio; dans une perspective plongeante, ils nous apparaissent encore microscopiques, et à des profondeurs énormes. Presque à portée de la main, sur les glacis de la terrasse, des jardiniers et des maraîchers cultivent des plates-bandes de violettes et de primevères, qui font à l'immense tableau une éclatante bordure, un premier plan très coloré et très original.

Si c'est l'heure où le soleil se couche, tout s'enveloppe et tout se dore; ces fonds, à la fois gris et lumineux tout à l'heure, ruissellent d'une lumière ambrée, de grandes taches sanglantes empourprent l'horizon. Pour peindre un tel tableau il faut de l'or à pleine palette, des traînées lumineuses, des touches vives, couleur de feu, posées d'un pinceau preste aux fenêtres

de la gigantesque coupole de Michel-Ange. Tout à rheurC; volatilisée dans Tair gris, sur un fond argenté, le dôme semblait flotter dans Téther comme un aéronaute ; il s'accuse maintenant en ferme silhouette sur ce fond éclatant.

Quel contraste si, abandonnant la terrasse qui regarde le Tibre, nous allons nous appuyer au mur de l'enceinte de la ville. Pendant que tout rayonne au couchant, ici la nuit s'avance ; silencieuse elle va descendre sur les jardins virgiliens de la villa Borghèse, où déjà de légères vapeurs flottent sur les gazons d'un vert sombre. Les divinités de marbre se voilent dans la nuit, il semble que Diane, qui montre au ciel son croissant, s'apprête à mener sur les tapis de mousse le chœur des vierges chasseresses. Tout est paisible, silencieux, recueilli ; tout à l'heure, c'était une villa, maintenant c'est un bois sacré, et l'imagination, en face de ce paysage antique enveloppé dans les premiers voiles du soir, évoque le monde mystérieux qui ne vit plus que sur le marbre. Au milieu de cette solitude, des lambeaux de vers des poètes latins chantent dans la mémoire du voyageur qui va s'appuyer sur le vieux mur de l'enceinte aurélienne et, par la pensée, revit dans L'antiquité.

Si on se penche sur la dalle d'appui, on surplombe l'enceinte à une hauteur qui donne le vertige, et on

découvre, entre la villa et les contreforts de la colline taillée à pic, une bande étroite, un chemin encaissé où, la lance au poing, des pecorart, cavaliers pittoresques qui semblent échappés des tableaux de Léopold Robert, escortent les lourds chariots des paysans de la campagne romaine et les troupeaux qui reviennent des marchés. Ils s'en iront ainsi, à la nuit noire, de la porte du Peuple à la Porta Salara, rejoignant leurs fermes, aux solitudes de VAgro Romano, dont les horizons se perdent dans la brume du soir. A notre droite les bosquets noirs de la villa Médicis respirent la plus profonde solitude, et les murs qui en forment l'enceinte, appuyés sur la muraille même d'Aurélien, semblent des fortifications orientales, qui suspendent sur l'abîme leurs petits avant-corps percés de mâchicoulis, d'observatoires destinés à surveiller l'ennemi.

Au matin tout est désert, mais tout a changé d'aspect; un vieux prêtre se chauffe au soleil, en sommeillant sur un banc de marbre; une nourrice au costume éclatant, la tête ornée d'épis d'argent qui tremblent, surveille des enfants qui creusent la terre à ses pieds; dans les quinconces solitaires, un vieux cardinal, au manteau rouge, accompagné de deux jeunes abbés et suivi à distance de deux domestiques cagneux à livrées étranges, se traîne en causant à voix basse. Un autre

rencontre des séminaristes en promenade et reçoit les hommages d'un abbé obséquieux. Deux autres princes de l'Église s'abordent et se saluent avec une politesse exquise; c'est la Rencontre au Monte Pincio si spirituellement fixée par le peintre des cardinaux. Lentement, dans la grande allée qui entoure les petits jardins, suit le lourd carrosse à train rouge, attelé de deux grands chevaux noirs.

En hiver Taristocratie se promène de trois à cinq heures en voiture ; les carrosses accèdent à la colline par la place du Peuple, en faisant de longs circuits par les rampes énormes, et la colline, au matin déserte, se change en un brillant salon. La promenade est petite, le centre est coupé d'exèdres et de bosquets où circulent les piétons, cent voitures se pressent dans la grande allée, forcées de revenir dix fois sur ellesmêmes. Les doux rayons d'un soleil d'hiver animent la scène, on se salue de la main, et aux bornes de marbre, qui de chaque côté limitent l'allée sur tout son parcours; s'appuient les promeneurs venus pour voir ou pour être vus. C'est notre bois, beaucoup plus intime, avec plus de caractère, dans un monde tout autre et sous un ciel plus clément.

Dans un espace vide, au centre, autour d'un palmier solitaire, un peu étonné de se trouver là, sont

rangés les musiciens; et, sous prétexte d'écouter les s^^mphonies, les voitures viennent stationner sur un grand terre-plein, qui fait saillie juste dans Taxe du dôme de Saint-Pierre.

C'est le Piazzone, comme on dit à Florence; les piétons, protégés par une rangée de bornes de marbre reliées par des chaînes, entrent dans cette enceinte et circulent entre chaque carrosse, formant des groupes amis ; cela dure une heure, on cause, on jase, on médit, on combine les divertissements du lendemain, on fait l'amour à ciel ouvert, on se raconte la soirée de la veille; les cancans élégants circulent, les intrigues se nouent aux accords d'une phrase de Verdi ou de Mercadante, exécutée par une bande militaire.

Que de Romains, fidèles à leur cité pendant vingt années, n'ont pas manqué un seul jour à venir s'asseoir au Pincio. Mais tout s'en va, la mode change, la promenade sur la colline ne semble plus indispensable au Romain d'aujourd'hui; et la villa Borghèse, et la villa Pamphili sont plus à la mode. On dirait que Rome étouffe dans cette étroite enceinte; déjà d'un œil jaloux les édiles regardent la villa Médicis, où nous abritons nos pensionnaires de l'Académie de France, destinée peut-être un jour à élargir le Pincio et à lui donner des abords dignes de la capitale de l'Italie. Autrefois, si on voulait savoir au débotté, en arrivant à

Rome après une longue absence, où trouver un ami, où rencontrer un voyageur de passage, et se rendre compte enfin des chances que le hasard allait vous offrir pendant un séjour, on venait au Pincio, on faisait le tour du Piazzone, et après avoir passé en revue les promeneurs, on savait à quoi s'en tenir. C'est une chance de moins pour le passant d'aujourd'hui. Rome, cependant, est toujours un but pour le monde entier; dès que l'hiver se fait sentir on y revient, et bientôt, comme on allait à Londres faire un bout de „Season", c'est ici, qu'une fois par an, on viendra chercher ce monde cosmopolite qui s'en va „sans poser le pied sur les chemins".

C'était une province autrefois que Rome, et les étrangers qui passaient l'hiver étaient fidèles au Capitole, comme les hirondelles, au printemps , sont fidèles à nos doux climats. Le peuple lui-même savait répéter, en le défigurant ou le prononçant à sa façon, le nom des Moscovites, des Anglais et des Allemands qui avaient droit de cité dans la ville éternelle, par de grandes libéralités, par leur génie qui est de toutes les nations, ou même par quelque excentricité qui s'impose. Un Chateaubriand était ambassadeur de France, une Angelica Kaufimann, un soir de Moccolï, donnait l'hospitalité sur son balcon à Wolfgang Goethe, un Stendhal, consul de France à Civita-Vecchia, dans

l'atelier de la rue del Babbuino, donnait la réplique à Canova et à Thorwaldsen; un Demidoff, enfin, déblayait à ses frais le Forum.

Le Piarrouc. — Au Monte Pincio.

Alors on pouvait mettre un nom sur chaque figure, et c'étaient les titres les plus retentissants du livre d'or qu'on citait en montrant les jolies princesses romaines, couchées sur les coussins des lourds car-

rosses. Nous n'avons pas vu ces temps-là, mais deux fois déjà depuis vingt ans nous avons vu retomber le rideau pour se relever sur une autre scène; nous ne retrouvons plus ici les lourdes voitures à train rouge des cardinaux qui amenaient les princes de l'Église se chauffer au soleil. Les jeunes gardes nobles, beaux comme des Lucius Verus, qui caracolaient, tout brillants d'or, à cheval dans les allées, ne sont plus là; et les pèlerins bretons, dignes curés de village, avides de contempler le saint-père, qui, au sortir d'une audience, s'entassaient six dans un véhicule de louage, se font de plus en plus rares. L'aspect de la foule a singulièrement changé; on sent que Rome est une capitale; et au milieu de ce monde d'hommes politiques et d'employés, venus de tous les points de l'Italie pour former l'administration, au centre même d'où elle rayonne sur le royaume, le Romain se perd et disparaît. Le palmier du Pincio croqué dans notre album, palmier unique, légendaire, planté en face de Saint- Pierre, d'où on contemplait les horizons romains, est mort de vieillesse, et lui aussi est devenu de l'histoire, comme les deux tours antiarchéologiques qui déshonoraient le Panthéon d' Agrippa. Les deux clochers sont morts d'un scrupule de l'Académie des Lyncei et d'un raffinement de la civilisation moderne; elle n'excuse pas plus Urbain VIII, enlevant des bronzes à une cou-

oie antique, que Pie IV, chargeant le brachettone Daniel de Volterre, de voiler les nudités terribles du dieu Michel-Ange à la Sixtine.

Tout change, mais le Pincio reste une promenade unique au monde, elle a cette grâce particulière aux choses de l'Italie, un mélange de grandeur, de bonhomie, de noblesse et de mélancolie. Quand il reste une heure assis sur ces exèdres, un monde de pensées s'éveille dans l'esprit du voyageur; car celui qui passe à cheval, s'appelle Colonna, celui-ci est un Borghèse, et cet autre est un Doria. Les cardinaux, sans doute, ne mettent plus dans la foule la note rouge de leur simarre, mais un bersaglier chemine, les mains dans les poches, la tête à moitié cachée par les plumes de coq flottant au vent, et c'est encore de l'histoire qui passe.

Les voitures modernes, landaus élégants, légers, bien suspendus, qui bercent de très jolies Romaines et des Américaines toutes neuves, ont remplacé les lourds carrosses, et, sveltes, descendent les rampes de la place du Peuple, pour s'engager dans l'étroit Corso où une foule compacte, sur trois rangs, se plante résolument sur leur passage pour mieux dévisager les promeneuses, comme au bon temps. Les piétons modestes, pour regagner la ville, au lieu de prendre les grands escaliers, passent encore sous les tilleuls épais

qui abritent la fontaine de la villa Médicis, et descendent les marches monumentales de Trinità dei Monti. Les royaumes s'écroulent, les rois passent, mais les éternels modèles des artistes allemands de la

Place d'Espagne et Santa Trinità dei Monti.

via Margutta et des cénacles des peintres français, romains et espagnols, forment toujours sur les premières marches ces groupes maniérés qui font la joie des demoiselles, vouées à l'aquarelle. Leurs jupes sont toujours trop rouges, leurs fichus trop fins et trop blancs, les bouviers du Tibre, à cinq francs la pose, sont toujours trop luisants, trop peignés, trop neufs;

et leurs yeux sont dépourvus de la férocité géniale. Comme autrefois, enfin, il leur manque encore cette chose impondérable et sacrée qui s'appelle le caractère. Arrêtons-nous pourtant devant ce bouquet de couleurs ; il attire l'œil, il le retient et le séduit, quoiqu'on se sente tenté de passer des glacis sur les velours trop brillants, d'éteindre par une belle demi-teinte bien grasse, les vêtements des pifferari trop frisés, et la coiffe trop empesée de cette Pascuccia qui figure à tous les étalages des musées en plein vent de la place d'Espagne.

Sur les Marches de Trinità dei Monti.

TABLE DES SOMMAIRES

Pages Table des Illustrations contenues dans l'ouvrage et Indication du Placement des Eaux-fortes v

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