CHAPITRE IX
Sommaire. — Le couvent de San Onofrio. — La statue du Tasse. — Son tombeau. — L'église et le cloître. — Vie du Tasse. — Ses voyages. — Péripéties diverses. — Il vient demander un refuge aux Hiéronimites de San Onofrio. — Léonard de Vinci à San Onofrio. — La chambre du Tasse. — Le cardinal Cinthio prépare son triomphe. — Il meurt avant de monter au Capitole. — Les jardins de San Onofrio. — Le chêne et le laurier du Tasse.
A Madame la Comtesse Andryana Marcello.
Dans le Transtévère, sur le mont Janicule, entre la Basilique de Saint- Pierre et la porte Saint-Pancrace , adossé au mur d'enceinte d'Urbain VIII, s'élève un petit monastère du XV*^ siècle, fondé sous le pontificat d'Eugène IV par
Arc de Constantin.
Nicolas de Força Palena^ du diocèse de Sulmona, et destiné par le bienheureux à réunir les ermites de la congrégation de Saint-Gérôme. Cette retraite, modeste et recueillie; d'une proportion si restreinte qu'elle fait un contraste avec les grandes fondations monastiques de l'Italie et les Chartreuses superbes, est bien enfermée dans l'enceinte de Rome; mais, isolée qu'elle est par le Tibre, la vie ardente et pressée de la ville moderne n'a pas changé l'aspect d'autrefois, et elle est restée entourée de potagers et de terrains incultes où s'élèvent quelques bosquets d'arbres verts. Le monastère, dédié à San Onofrio, a donc gardé le caractère d'une petite thébaïde; c'est là, qu'accablé par l'envie, le cœur brisé, troublé par l'amour, agité par les persécutions et fatigué du monde, le Tasse vint cacher une existence malheureuse, traversée par tant de douleurs, exhalant son dernier soupir la veille même du jour où Rome tout entière, qui savait par cœur ses chants inspirés, s'apprêtait à le conduire au Capitole, pour l'y couronner. La ville éternelle, à laquelle il était venu demander le repos et l'oubli, voulait par une heure de triomphe, dissiper le souvenir des longues angoisses et les cruels soucis d'une captivité qui avait troublé sa raison et plongé sa grande âme dans une mélancolie mortelle.
Le pèlerinage à San Onofrio est celui des cœurs
tendres et des âmes recueillies; il faut, pour l'entreprendre, choisir rheure, les compagnons de route et la disposition d'esprit qui porte au recueillement. N'attendez pas le moment où le soleil monte au zénith, les premières heures du jour sont douces; Rome s'éveille, et sur le ciel gris montent les mille fumées qui s'échappent de la ville, suspendant dans l'espace des nuages légers auxquels viennent se mêler les brouillards argentés du matin.
Si l'art, qui est fait pour élever la pensée au-dessus des choses vulgaires, ne venait point, dans cette retraite, au lieu même où repose le poète, amener un sourire de pitié sur les lèvres de ceux qui viennent saluer son tombeau, nulle pensée profane ne troublerait ici le voyageur. Le cadre est digne de celui qu'on y veut honorer, et jamais poète inspiré, battu par les orages de la vie, désillusionné des joies d'ici-bas, ne sut choisir, pour y exhaler son dernier soupir, une solitude plus douce pour la pensée et des horizons plus grandioses pour charmer ses derniers regards.
Après avoir longé la via Lungara, on arrive à San Onofrio par une grande rampe verdie par l'herbe et la mousse. Le petit édifice se présente de face, précédé d'un porche surmonté d'un clocheton et relié au monastère par un petit portique. Avant d'entrer dans l'église il faut s'accouder à la terrasse; on domine de là toute
la ville éternelle qui s'étend au pied du petit monastère avec son monde de monuments, ses palais et ses dômes, fermée à l'extrême horizon par une ceinture de collines.
L'église est petite et presque toujours déserte; elle se compose d'une seule nef, terminée par un cul-defour, et de cinq chapelles latérales. Dans la première, à gauche, s'élève, adossé au mur, le tombeau de l'auteur de La Jérusalem délivrée. Le monument est moderne ; il est dû à une souscription romaine, et c'est un sculpteur romain qui l'a conçu et exécuté. Le pape Pie IX a pris une part directe à cet hommage rendu à Torquato; il a voulu inaugurer le marbre, le 25 avril 1857, le jour même de l'anniversaire de la mort du poète. En face de ce Tasse d'opéra-comique, de ce troubadour bien frisé, qui lègue à la postérité les traits du chantre de la Jérusalem délivrée , on se prend à regretter la fosse obscure sur laquelle le cardinal Bevilacqua avait posé une simple pierre avec le nom du poète. Plus tard, comme le passant venait troubler leur solitude pour demander où gisait le Tasse et honorer son souvenir, les moines de San Onofrio gravèrent sur la pierre cette simple inscription :
„Les restes du Tasse reposent ici; afin que tu ne l'ignores, ô étranger, les frères de cette éghse ont écrit ces mots."
Quand on n'a point de génie pour honorer le génie, „ rien c'est bien " ; en lisant cette courte épitaphe, le voyageur reculait d'un pas, de crainte de fouler aux pieds la cendre de Torquato Tasso : et c'était déjà un hommage au poète. Mais la chère Italie a de ces contrastes pénibles; à côté des tombeaux des doges des Frari, les plus beaux monuments funèbres du monde, Venise nous montre le pénible mausolée du Titien, et à Santa Croce, le voyageur qui vient s'incliner pieusement au tombeau du Dante et saluer l'image de Galilée, retient un sourire de regret en levant les yeux sur quelques-unes des images de marbre qui ornent le Panthéon itahen.
Il faut s'arrêter un instant dans cette petite église devant les tombeaux de Guidi, de Barclay et du cardinal Mezzofanti (celui qui parlait cinquante dialectes). On devra donner aussi un coup d'œil aux fresques du Carrache et à celles du doux Pinturicchio , ce maître exquis dont on admire les œuvres au Vatican, à Ara-Cœli, et à la bibliothèque de la cathédrale de Sienne.
Au sortir du sanctuaire on sonne à la porte du cloître, non sans avoir jeté un coup d'œil aux fresques du Dominiquin dont sont décorés les tympans des arcs du portique extérieur; ce sont quelques scènes de la vie de saint Gérôme, peintes d'un libre pinceau, qui, peu
à peu s'effacent sous l'action du temps. Jamais intérieur de cloître n'affecta des proportions plus restreintes ; au premier étage on accède à un vestibule et on s'engage dans le couloir qui mène à la chambre du Tasse. Cet espace étroit correspond au portique du rez-de-chaussée; autrefois il formait loggia ouverte^ et on découvrait de là l'incomparable panorama de la ville de Rome, couchée au pied du Janicule. Avant de pénétrer dans la retraite du Tasse, dans ce même couloir, arrêtons-nous devant la petite fresque peinte au-dessus de la porte qui relie cette partie du monastère au corps des bâtiments.
C'est une madone avec l'enfant divin, bénissant un donateur en prières ; elle est renfermée dans un cadre de faïence qui forme une guirlande de fleurs en relief dans le goût de Lucca Délia Robbia. La fresque est minuscule, elle a la proportion d'un tableau de chevalet, et elle est l'œuvre du grand Léonard. Trouver rassemblés dans un si petit espace deux tels génies et deux tels souvenirs, le Vinci et le Tasse, c'est une fortune qui suffit à la journée d'un voyageur. Cette œuvre, assez ignorée de la foule, est tout à fait célèbre dans le monde des arts ; elle fait de cet humble couloir un véritable sanctuaire. Jamais, peut-être, le plus complet des artistes de la Renaissance, cet être dont on n'a jamais fait le tour, ce cumuleur de génie,
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n'a montré plus de grâce attendrie que dans cette suave composition. Quelques anciens biographes avaient douté de la présence de Léonard à Rome, la preuve est là devant nos yeux, dans cette petite œuvre exquise, exécutée en 1513, au moment du couronnement de Léon X. Léonard vint alors au Vatican accompagné d'un cortège d'élèves, brillants jeunes gens qui devaient laisser un nom dans l'école lombarde , les Beltraffio, Marco d'Oggione, Salaïno, Cesare du Sesto et Francesco Melzi.
Un pas encore, et nous voici dans la cellule du Tasse. C'est une petite chambre carrée, saine, peinte à la chaux, où les pères ont réuni quelques-uns des objets qui ont appartenu au poète. Voici son fauteuil en cuir, sa table, son encrier et son crucifix; au mur, dans un cadre en bois, est accroché un autographe, un sonnet écrit de sa main, et le fac-similé d'une lettre à un ami, où il parle de sa mort prochaine avec une grandeur digne de sa belle âme.
Au milieu de la salle, sous un verre destiné à le protéger, on a dressé sur un piédestal le masque moulé sur le cadavre au moment de la mort, et, croyant donner l'aspect de la vie à cette image, d'où la lueur est absente, un sculpteur innocent a soudé le moulage à un buste à pourpoint que termine la collerette à fraise des gentilshommes du XVI^ siècle. La froide image de
plâtre^ seul reste authentique des traits du poète, produisait un plus saisissant effet. Sur le mur du fond, dans un sentiment banal qui rappelle le troubadour du tombeau de San Onofrio, un peintre encore plus naïf que le sculpteur, a exécuté, grandeur nature, un joli Torquato en pourpoint, qui fait „ trompe l'œil", enchante les snobs et les philistins, et peut donner la main à la statue de marbre qui se dresse dans l'église. Si le mur était resté nu, le voyageur eut évoqué le grand absent dont l'âme plane dans cette humble cellule; il eut ressuscité pour un instant la cour de Ferrare, évoqué le souvenir de l'arrivée à Sorrente, et murmuré quelque passage du 7^550 de Gœthe ; c'était un digne hommage à la mémoire du poète; mais ici, en face du troubadour peint à fresque, toute poésie s'envole et on se sent heurté.
Les horizons que l'on découvre de la fenêtre de la cellule sont du moins en harmonie avec les sentiments qui devaient assiéger l'esprit du poète. Des jardins et des cimetières, coupés de cyprès, occupent les premiers plans, descendant en pente douce jusqu'à ce monde de pierre qui forme le Vatican. On découvre aussi de là les monts sacrés qui, de Monte Mario au Pincio, dominent la ville éternelle, et Rome immense, avec ses monuments sans nombre, ses grandes perspectives terminées par des horizons de collines ombreuses.
La ville superbe aux épiques souvenirs , donnant au pied du petit monastère; tel est le dernier spectacle que les yeux du poète ont contemplé.
Oui le Tasse a vécu là, mais il y vécut peu de temps, juste assez cependant pour que la légende s'appuie sur l'histoire; il y entra le 10 avril, et il y expira le 25; on peut donc dire qu'il y est venu mourir.
Torquato était né en 1544 à Sorrente, un coin délicieux pour abriter un poète. Son père, Bernardo, était poète aussi; dès l'âge de vingt ans son fils était plus célèbre que lui, et à vingt et un ans le cardinal d'Esté, qui avait le goût des lettres, l'appela à la cour de Ferrare à l'occasion du mariage de son frère, le duc Alphonse II, avec une archiduchesse d'Autriche. Il vécut dès lors dans l'intimité de cette petite cour d'artistes, où Lucrèce et Éléonore d'Esté, les deux sœurs du cardinal, groupaient autour d'elles les hommes distingués de leur temps.
Envoyé en France auprès de Charles IX, le cardinal emmena Torquato comme gentilhomme à sa suite; le poète connut donc le roi de France, il fut même présenté à notre grand Ronsard. A quelque temps de là, desservi auprès du cardinal, il voulut retourner en Italie, se fixa encore à Ferrare, et composa en 1575 les premiers chants de la Jérusalem, dont il récita souvent des fragments à la cour.
Il ressort des témoignages de ses contemporains que le Tasse, sensible à l'excès, d'un aspect noble et fier, était hautain, susceptible, quelque peu misanthrope, et assez indifférent à ce qui venait d'en bas pour renoncer à toute prudence et marcher désarmé au miheu des jaloux, des calomniateurs et des envieux. Quand il se heurtait de front aux basses passions déchaînées et assistait à leur explosion, il ne savait plus se contenir et marchait droit aux méchants pour les braver. Un jour, se trouvant en face d'un intrigant dont il connaissait les maléfices, il n'hésita point à l'attaquer au miheu de trois de ses amis qui mirent le fer à la main pour le défendre ; une autre fois, dans le palais même du duc de Ferrare, il tira l'épée contre un serviteur du prince qui l'avait reçu avec peu d'égards : ce jour-là, Alphonse le fit arrêter, garder à vue, et bientôt il le bannit de son duché.
Le poète, ulcéré déjà, plongé dans une mélancoHe noire, se retira dans un couvent de franciscains, et de là adressa ses plaintes au prince qui, lui ayant retiré son appui, semblait avoir conçu contre lui une véritable haine. Le poète parvint cependant à sortir de sa retraite, il erra fugitif du nord au sud de l'Italie, sans compagnon, sans appui; on dit même sans pain pour la route. C'est ainsi qu'il se présenta un jour à Sorrente, pâle, défait, presque égaré, devant sa sœur Cornelia,
prise de pitié en face de celui qu'elle avait laissé plein d'espoir, jeune et déjà couronné des rayons de la gloire. Toujours agité, Torquato passa de Sorrente à Venise, puis il se fixa successivement à Vérone et à Padoue, poursuivi de l'idée de revoir Ferrare comme s'il y avait laissé quelque chose de lui-même. De partout il écrivait au prince de lui accorder le pardon et de lui permettre de rentrer à la cour. Il y revint en effet, mais il y fut reçu avec froideur; le singulier état moral dans lequel il semblait plongé pendant ce dernier séjour d'une année à la cour d'Esté, peut avoir donné naissance à la légende qui représente le Tasse comme épris d'une invincible passion pour la duchesse de Ferrare. L'histoire n'est pas d'accord en ce point avec la poésie; il est constant que Torquato vivait dans une sorte d'intimité avec Lucrèce et Éléonore d'Esté, mais il ne faut point oublier que la cour de Ferrare était alors un centre d'art et de culture littéraire où un poète avait sa place marquée; le seul nom d'amoureuse qu'on retrouve dans les témoignages contemporains est celui de la San Vitali, comtesse de Scandiano, qui n'aurait pas été insensible à la gloire de Torquato. La postérité cependant a fait du Tasse U Amant d^Eléonore, et c'est probablement la dureté d'Alphonse à l'égard du poète, dureté attribuée à la jalousie que le prince aurait ressentie , qui a donné lieu à la légende repré-
sentant la duchesse comme éprise de celui qui l'avait chantée.
A partir du moment où il est rentré en grâce, le trouble qui l'agite augmente chez Torquato; il laisse croître ses cheveux et sa barbe, s'abandonne dans toute sa personne, marche seul, agité, et comme hanté par des songes ; il écrit des sonnets satiriques contre le duc. Il y a là un symptôme qui pourrait, à la rigueur, prouver qu'il était jaloux du prince; celui-ci fut sans pitié, il le fit saisir et enfermer à l'hôpital Sainte- Anne, non pas avec les aliénés, ce serait inexact, mais dans une enceinte très proche. Etait-il alors simplement mélancolique ou égaré, l'histoire ne se prononce pas encore; on connaît une lettre de lui où il fait une allusion pénible aux cris des aliénés qui parviennent jusqu'à ses oreilles, et à cette image de la folie qui, se représentant sans cesse à sa pensée, va l'égarer à son tour. Le poète allait néanmoins montrer encore une fois au monde que son génie n'avait point sombré dans cet abîme de la folie où s'agitent, tumultueuses, des idées que ne rehe plus le fil d'or de la raison. Rendu à la liberté et accueilli à Mantoue chez les Gonzague, il trouva encore un moment de consolation dans le travail et publia La Jérusalem conquise. C'est à cette époque de sa vie qu'il fit de longs séjours à Rome, à Florence, à Naples; il vivait depuis quatre
mois près de Florence quand le cardinal Cinthio, un enthousiaste de Pétrarque et du Tasse, voulut l'attirer à Rome. Il y vint en effet, et pendant que ce prince de l'Eglise, nature ardente et pleine de vitalité, organisait son triomphe, le Tasse, sentant sa fin venir, déjà détaché de la vie et plongé dans une mélancolie mortelle, voulut renoncer au monde.
Le cardinal Cinthio Passeri, fils d'Isabelle Aldobrandini, la propre sœur du pape, était le cardinal le plus magnifique de son temps. Il avait profité des avantages que la tradition accordait au titre de neveu du pape pour se faire une cour de lettrés, d'artistes, de philosophes et de théologiens; il y accueillait aussi les plus jolies femmes de Rome et les plus distinguées par leur esprit. Cardinal au titre de San Giorgio, il menait l'existence fastueuse d'un prince; son „Maestro di Caméra," Lunadoro, fameux chroniqueur, ne nous a rien laissé ignorer du singulier cérémonial auquel on devait s'habituer quand on vivait auprès de lui. La pompe était telle, et telles les minuties de l'étiquette et de la représentation, qu'on se croyait tous les jours en gala. Les poètes et les artistes, habitués à une vie simple et toute „alla buona", s'échappaient comme d'une prison de ce palais où régnait un cérémonial trop pompeux; mais cependant le cardinal traitait les penseurs en princes et leur prodiguait une courtoisie
qu'on réserve d'habitude aux grands de la terre. Il avait connu le Tasse en d'autres temps; il le garda quelques jours auprès de lui^ mais le prélat dut se rendre au vœu du poète qui aspirait au repos et insistait pour se retirer dans un cloître.
Le 10 avril 1595, Torquato se présenta à la porte du couvent de San Onofrio; demandant au père ermite un refuge contre la malignité des hommes et un asile pour finir ses jours. Déjà mort aux joies du monde, l'espoir du triomphe qui l'attendait au Capitole ne pouvait plus ranimer son cœur flétri, il n'avait plus d'espoir qu'en Dieu, plus d'autre aspiration que l'éternel repos.
Le 25 avril 1595, quinze jours après avoir frappé à la porte du petit monastère, le poète s'éteignait, sans lésion apparente, pris d'une mortelle langueur, comme si toute source de vie était tarie en lui. Et ceux qui préparaient son couronnement, jetèrent sur son cercueil les fleurs destinées à orner son char de triomphe.
Avant de quitter cette enceinte à jamais consacrée par une grande mémoire, franchissons la barrière qui donne accès aux jardins du couvent; ils sont humbles comme le cloître lui-même; consacrés à la culture maraîchère, les Hiéronimites y cultivaient de leurs propres mains les légumes nécessaires à leur frugale
existence. Ici, du moins, à la clarté du ciel, en face des grands horizons, rien ne vient blesser l'imagination du voyageur; s'il pénètre jusqu'au fond du verger, il peut s'asseoir au pied d'un tronc colossal foudroyé par l'orage il y a trente ans à peine, et qui porte encore aujourd'hui le nom de „chêne du Tasse". C'est là, dit-on, que le poète venait se reposer au déclin du jour; quelque moine soucieux de sa grande mémoire a planté près du chêne brisé un laurier des poètes dont chacun des visiteurs veut emporter un rameau. Un pas encore, c'est la limite de l'enceinte, elle se termine en amphithéâtre, avec des gradins naturels cachés aujourd'hui sous la mousse et les hautes herbes. Là, Philippe de Neri, entraînant à sa suite la masse des fidèles pour lesquels l'enceinte de son église était désormais trop étroite, fit à la face du ciel ses conférences célèbres, et sa parole féconde fonda l'éloquence oratorienne.
Gravissons ces gradins couverts de lichens et contemplons Rome du haut du monticule. Ici, comme le Titien le fit pour l'Arioste, on peut évoquer les traits épiques du chantre de la Jérusalem délivrée, et donner pour fond à cette image les verts rameaux du laurier des poètes, planté sur sa tombe par la main d'un humble moine.