‹ Autour du concileChapitre 2 sur 26 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

ROME CAPITALE

Sommaire. — Raison d'être de la publication de ces souvenirs, — La Rome pontificale devenue capitale de l'Italie une. — L'auteur de la question romaine prophète. — Transformation de la cité éternelle. — Ce que nous avons vu avant 1870 appartient à l'histoire.

Dans la série des petits bonheurs de la vie , Jules Janin a oublié celui qu'éprouve un amateur, qu'il soit peintre; poète ou voyageur, à feuilleter ses vieux albums ou à chercher dans ses cartons quelque croquis égaré.

Temple de Vest;

C'est une joie douce, tranquille et profonde, qu'on ressent volontiers, le matin, un dimanche, à l'heure où tout Paris court aux champs. On est sûr d'être seul tout le jour; et on va flâner avec déhces, en pantoufles, dans son cabinet de travail.

L'écrivain prend ses albums de voyage, ces petits carnets intimes où, rapidement, d'un mot, d'un trait, il a fixé ses souvenirs. Tout cela est pêle-mêle, confus, brouillé, abandonné; le Nord, le Midi, l'Est, l'Ouest, le nouveau monde et l'ancien sont confondus, la poussière couvre les albums et les carnets. Il ouvre au hasard; c'est d'abord un coin de paysage, un caravansérail, une mosquée, un mulet harnaché docilement arrêté à la porte d'une tente; nous sommes en Afrique, et la pensée s'éveille avec le souvenir. Les horizons bleus, les montagnes vermeilles, les villes éclatantes couchées au pied des colHnes et qui montrent les feuillages sombres des orangers au-dessus de leurs blanches terrasses , apparaissent aux yeux du flâneur. Voici bien la source où il s'est arrêté un soir quand le soleil se couchait derrière l'Atlas, et plus loin le groupe de palmiers sous lesquels il a campé. Puis, c'est un champ de bataille avec des roues brisées et des cadavres pantelants; il y a là comme une évocation rapide qui tient du rêve et de la magie; il entend les cris des mourants, les rumeurs confuses de la

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bataille, le choc des cavaliers : ce jour-là, la mort Ta frôlé au passage.

Il passe, et lit avec peine des notes effacées par le temps; voici une gitana, un croquis de jupe pailletée, un intérieur de posada, des arabesques délicatement enroulées dans des devises arabes, un coin de jardin du frais Généralife avec des eaux pures dans des bassins de marbre. C'est TAlhambra et le bain des sultanes ; et le panorama se déroule, sa pensée voyage, il entend des bruits de grelots, des ronflements de guitare et des échos de séguedilles; tour à tour il sent les torrides ardeurs du soleil d'Andalousie et la fraîcheur exquise des hauteurs de la sierra Nevada. — Vive la grande route ! Son cœur saute, sa figure s'illumine, il sourit à ses jolis souvenirs, une tête noire aux yeux ardents soulève une jalousie ; c'est une apparition qui lui rappelle Cordoue, aux rues étroites, ou Tolède, aux balcons sculptés. Et ce sont tous les hasards du voyage qui renaissent à ses yeux et lui reviennent au cœur. Le Padre Cura, tout noir, passe sur la route, croisant la bohémienne ,Jaune comme une orange", le muletier marche à côté du soldat; puis c'est un trait rapide qui rappelle un fier portrait d'un grand maître fixé à la hâte en visitant une galerie, et une silhouette de montagne pelée, avec des terrains nus et des chardons à perte de vue, qui évoquent

devant ses yeux les plaines de la Manche et Don Quichotte. Le croquis cherché, la note dont on a besoin et qui redeviendrait actuelle; ne se retrouve point; l'heure s'écoule, l'amateur vit en une heure de longues années de voyages et d'aventures, et il va feuilletant toujours. Il salue avec attendrissement sa jeunesse qui passe, relit des vers ébauchés, des enthousiasmes qu'il allait oublier, il se plonge avec joie dans ses chers souvenirs et tourne encore les pages.

Ici c'est la France, qu'on ne connaît pas assez, la belle, la pauvre et chère France meurtrie , si douce en Touraine, si féconde en Normandie, si riche et si belle dans le Midi, avec les collines bleues et les ruines austères. A l'autre feuillet l'horizon change; une gondole, un coin de quai, un petit palais byzantin, la plage aride du Lido et un autel riche comme un rehquaire ; c'est Venise. Venise! Il voudrait s'arrêter; passons encore. Voici des cardinaux rouges, des laquais couleur jaune soufre, et des Transtévérins qui dorment sur les marches de Trinità dei Monti : c'est Rome. . . Rome ! . . . Le Forum, la Via Appial... et il s'en va, feuilletant les pages, il entre au Vatican, et flâne sous la colonnade du Bernin. Le voyageur vient de retrouver ses notes du dernier Concile, ses croquis faits à la dérobée, à la hâte, en se cachant, en dépit des custodes et des ca-

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mériers. Voici la salle Clémentine, salle des gardes des appartements pontificaux, avec sa cheminée colossale, où les lansquenets qui veillent à la porte du saint-père déposent leurs hallebardes; voici, fixées d'après nature, le jour de la „ Séance prosynodale", les belles têtes fines des princes de l'Église, vieillards illustres qui siégeaient dans la Sixtine, avec les prélats orientaux, les moines chefs des ordres religieux, dont la silhouette pittoresque a été prestement esquissée, dans le fond d'un chapeau. Plus loin c'est le Monte Pincio, le couvent de Saint- Onofrio, où mourut le Tasse, une étude sur Pasquino, un portrait de cardinal, la Pre'dication des Enfants à Ara Cœli; des monuments , des épisodes, des chapitres de mémoires, des compositions qui sont à la fois d'un peintre et d'un littérateur qui peignait et notait tout ce qui le frappait, sans parti pris, avec l'intuition de l'histoire; comme s'il avait eu la crainte de voir bientôt disparaître tout ce monde du Vatican.

Peu d'années nous séparent du jour où nous errions ainsi dans Saint-Pierre et dans l'immense alvéole; bien des fois nous y sommes revenus depuis; et tout ce que nous avions vu et observé le premier jour, tout ce qui avait défilé devant nous, ici fixé par un trait, sur nature, „dal vero" , est devenu de l'histoire.

Ce monde s'est évanoui, ou du moins, ce qu'il avait d'extérieur, de visible et de frappant pour les yeux

n'existe plus. Les formes pittoresques, que revêtaient, dans Rome même, les habitudes et les mœurs de la ville pontificale, sont aujourd'hui des formes historiques. Le Quirinal devenu Résidence Royale se dresse en face du Vatican.

Edmond About, qui déjà avait écrit La Question Romaine, à propos du beau livre de Francis Wey sur Rome, nous pressait, nous aussi, de tout voir, de tout noter, de braquer notre objectif sur tout ce que nous avions devant les yeux. „Avant dix années, écrivait-il alors, l'étranger qui ira voir la ville éternelle la trouvera percée, pavée, éclairée comme Paris, animée par la fièvre du commerce et de l'industrie, peuplée de gens d'affaires et d'ouvriers, surveillée jour et nuit par les sergents de ville, purgée de moines et de mendiants, dépeuplée des seigneurs, des prélats, des carrosses antiques qui faisaient les beaux jours du Corso, entourée de cultures maraîchères, de fermes en rapport et de ces petites propriétés mesquines qui attestent le progrès par le morcellement.

„La pompe des cérémonies religieuses y sera renfermée dans les églises ; on ne répandra plus du sable jaune dans les rues en mémoire de la poudre d'orque Néron foulait aux pieds de ses chevaux, la sedia gestatoria reposera au fond d'un garde-meuble ou d'un musée, avec le couteau légendaire des Transtévérins,

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la hallebarde des Suisses et le parapluie rouge des laquais.

„La pourriture éblouissante du Ghetto ne fourmillera plus au bord du Tibre; le fleuve jaune, dragué soigneusement et enfermé entre deux quais , sera sillonné en tous sens par des bateaux-mouches ; un tramway suivra les remparts, avec station à la porte où Bélisaire mendiait une obole; les montagnards des Abruzzes ne dormiront plus en plein jour à l'ombre du palais Farnèse; leurs haillons radieux n'orneront plus les places et les fontaines, et d'ailleurs auront-ils encore des haillons? Plus de bénédiction des bestiaux devant l'église Saint- Antoine ; plus de feux allumés, dans la nuit du 24 juin, sur la place Saint- Jean-de- Latran; plus de chariots parqués au Forum; plus de foins entassés sur la place de la Bocca di Verità; plus rien de ce qui donnait à Rome une beauté bizarre, archaïque, absurde si l'on veut, mais unique !

„ L'impitoyable niveau du progrès va passer sur cette société, Rome ressemblera aux autres capitales; on y verra des crises ministérielles, des grèves, des omnibus, des journaux du soir, une petite Bourse, des parvenus, des déclassés, des bohèmes, un hôtel des ventes et un concours général."

Les Temps prédits sont arrivés; depuis le moment

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OÙ nous sommes venus là pour la première fois, nous y sommes revenus souvent, et jamais une fois sans trouver de changements dans les hommes et les choses. C'en est fait des pompes extérieures; la ville elle-même, jusque-là impassible, inattentive à la marche en avant des idées, aux efforts des générations vers le bien-être, à l'activité, à ce qu'on appelle ici-bas le progrès, a perdu peu à peu sa physionomie. La ville Eternelle est la capitale de l'Italie, et encore quelques années le voyageur cherchera Rome dans Rome même; la „via nazionale", qui demain arrivera jusqu'au Tibre, est un symbole, et l'auteur de „Rome au Moyen âge" Grégerovius cherche vainement les traces des Ruines dont il avait évoqué la splendeur passée. About ne croyait pas si bien dire; nous avons failli voir, singulier contraste avec le Forum encore debout, et avec le Panthéon, le Colysée et le Capitole, une exposition universelle en face des Thermes de Dioclétien et de Sainte- Marie-des-Anges !

Il n'y a donc pas un mot à retrancher des lignes prophétiques que nous venons de citer; ce qui était jeu de la plume, une rapide vision de l'esprit, est devenu une réalité, et il a fallu quinze années à peine pour que tout cela s'accomplît. Nos notes, prises alors au jour le jour, plutôt en peintre préoccupé du rehef des choses que de leur signification morale, nous parais-

Fer CaritA, Signori. — Mendiants sur l'Escalier de Saint-Pie

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saient trop futiles en ce temps-là pour les livrer à la publicité; mais elles acquièrent tout d'un coup une valeur de document historique^ car de toutes les représentations augustes que les historiens contemporains des faits essayent de faire revivre par des récits, elles disent justement tout ce que nous nous plaignons sans cesse de leur voir retrancher comme indignes de leur plume: le costume, le geste, l'attitude, et le cri poussé sur nature. Elles donnent enfin le relief et la vie, montrent le tableau dans son cadre, la scène dans son milieu, baignée dans son atmosphère, malgré nous, sans nulle préoccupation de composition, d'ordonnance et de pondération. Comme au cours de nos études littéraires, sur le XV'^ et le XVP siècle italien, sur un concile de Ferrare, sur le jubilé de 1500, ou toute autre manifestation historique; nous avons vainement demandé aux documents des contemporains le reflet sincère des spectacles qu'ils avaient sous les yeux : nous ne devons pas laisser à l'état d'ébauches inutiles ces petites aquarelles littéraires, peintes au moment du concile œcuménique du Vatican; il nous semble qu'elles doivent avoir retenu un peu de l'émotion et de l'esprit de la chose vue, comme tout ce qui sort des mains d'un peintre assis sans arrière-pensée en face de la nature.

En Allemagne, en France, en Italie, des prélats ar-

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dents et convaincus, des docteurs, des théologiens, animés du zèle de l'Église, ou pénétrés de la nécessité de combattre ses empiétements, ont entassé des volumes sur le dogme alors proclamé; pour nous, notre royaume est de ce monde, nous n'avons fait que ramasser les miettes du concile, et flâner dans Saint- Pierre et le Vatican, le crayon à la main, curieux de ce qui est étrange et pittoresque, indigne peut-être de comprendre les grands mystères, mais toujours respectueux de tout ce qui est sincère, et, par conséquent, respectable.

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