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CHAPITRE PREMIER

Sommaire, — Retour en arrière. — Préparation au spectacle du Concile. — Trente du Concile. — Aspect de la ville.

— Ses monuments. — Ce que fut le Concile de Trente.

— Son but. — Ses résultats. — Restitution des spectacles et des pompes du Concile d'après les documents. — Nos dessins. — Journal d'Antonio Milledonne, secrétaire des ambassadeurs de la Sérénissime. — Résumé rapide des faits qui s'y succédèrent.

C'est une tendance de notre esprit de chercher toujours à opposer aux spectacles des faits modernes ceux des faits analogues qui les ont précédés dans l'histoire. C'est à Trente que se tint le dernier concile; aussi, avant d'entrer au Vatican, sommes-nous venu à Trente pour essayer de reconstituer par l'imagination, dans son cadre même, les scènes du

Le Pape Pie IV,

fameux synode qui a laissé à la cité son nom actuel, „ Trente du Concile".

Le voyageur qui se rend de Munich à Venise par le Brenner^ néglige d'ordinaire la station de Trente ; il a plutôt hâte de voir Vérone et Padoue; et de fait, s'il visite ces villes pour la première fois, il a raison de se hâter, car si Venise reste unique au monde, avec Tolède, Nuremberg, Constantinople, et Grenade; Vérone a cependant son prix; et Padoue, la ville des podestats, est un sanctuaire d'art plein d'attraits pour ceux qui sont épris de Mantegna et de Donatello.

Trente reste une cité pleine de caractère; dans la configuration géographique de l'ItaHe, elle s'enfonce dans la botte itahenne comme un coin dans le bois, et présente cette singulière anomalie d'une ville autrichienne enclavée dans le royaume. On est surpris de trouver là l'uniforme blanc, d'entendre parler l'allemand dans un coin de la terre que son climat, son histoire et ses monuments sembleraient appeler à faire partie du domaine itahen. On peut dire que la ville, qui réserve bien des surprises au voyageur, s'est conservée comme embaumée dans sa forme depuis le moyen âge et la renaissance; les monuments, les palais, les églises, les rues, ont gardé leur caractère d'autrefois; rien n'y heurte l'imagination, on peut la peupler de cette foule pittoresque propre aux temps

anciens, et substituer aux abbés les moines hâves, aux officiers croates les reîtres allemands, les lansquenets, et les mercenaires des princes.

La voiture qui vous conduit détonne déjà dans ce décor; il faudrait la chaise à porteur, les haquenées caparaçonnées, les bannières flottantes, toute la mise en scène de ces temps fertiles en luttes et propices

à toutes les violences.

Nous arrivons à Trente au matin, la ville nous apparaît de loin avec ses tours carrées, innombrables vigies d'où^ dominant la campagne, le veilleur aux aguets découvrait, dans leur attitude menaçante, les bandes armées qui s'avançaient contre la ville, commandées par ces aventuriers fameux auxquels Venise, Padoue, Florence élevèrent des statues de bronze, et que le génie d'un Donatello ou d'un Verrocchio a rendus à tout jamais immortels.

Trente du Concile est enfermée dans un justaucorps de murailles crénelées comme celles d'Avignon: le dôme, masse puissante, domine l'ensemble des maisons; sur une petite colline se dresse, dans sa force, une tour massive, enclavée dans les bastions qui dé-

Le Pape Paul III.

fendent le palais, autrefois la résidence du prince archevêque.

C'était la dix-huitième fois que l'Église tout entière, représentée par ses princes, ses patriarches, ses primats, ses évêques, les chefs des ordres religieux, les abbés mitres et les docteurs, se réunissait autour de son chef, le successeur de saint Pierre; quand Paul III, en 1545, convoqua le concile qui devait laisser son nom à la ville. Ce concile devait durer dix-huit années; Paul III l'avait décrété. Pie IV devait le clore. Une année à peine après la convocation, les Pères, dispersés par les troubles qui avaient éclaté en Allemagne, allaient se réunir à Bologne, et les séances étaient suspendues. Jules III les inaugurait de nouveau en 1551, mais les luthériens armés, commandés par Maurice de Saxe, s'avançaient pour les disperser encore; pendant huit années il fut impossible au chef de l'Eglise de réunir les Pères, fatigués d'une longue attente, découragés, ardemment rappelés dans leurs diocèses par les intérêts séculiers et pour la direction des âmes. Pie IV, décidé à achever cette œuvre con-

Le Pape Jules HI.

sidérable avec l'appui des princes catholiques, parvenait à réunir encore une fois les membres dispersés, et en 1563, alors que dix-huit années s'étaient écoulées depuis le jour de la convocation première, ce pontife proclamait la clôture du Concile et promulguait les dogmes nouveaux qui constituaient son œuvre*.

Nous nous installons dans un hôtel peint à fresque à l'extérieur et à l'intérieur; et de la plus pittoresque apparence. On y entre par un portail immense qui tient de la grange et de la salle des gardes; là, sont remisées des voitures de forme étrange, carrosses antiques à caisses jaunes décorées de devises galantes et de colombes qui se jouent dans des couronnes de fleurs, véhicules pesants dans lesquels il nous faudra sans doute monter quelque jour, si nous voulons retrouver les vestiges historiques des environs.

Ici tout a son caractère, et tout est curieux; mais nous ne pouvons pas nous attarder aux détails, il nous

1 Cette œuvre du concile de Trente est à la fois dogmatique et politique; en ce qui concerne les dogmes, les États catholiques furent unanimes à les accepter; pour ce qui regarde les canons relatifs à la discipline, ils furent pour la plupart repoussés par les princes de l'Europe. La France et ses Parlements ne les admirent point; ceux-ci ne se trouvèrent point engagés, ils les déclarèrent contraires aux usages reçus, et attentatoires aux libertés de l'Église anglicane.

faut courir à Tobjet de ce voyage. Tout d'abord nous nous mettons en relation avec les ecclésiastiques italiens les plus renommés par leur science de l'histoire, et on nous présente au bibliothécaire de la ville qui

Trente du Concile.

Palais du Prince Archevêque.

entasse devant nous d'innombrables documents en toutes langues. Le lecteur peut se rassurer, nous n'avons pour objectif que la partie pittoresque du Concile, et notre mission se borne à réunir les éléments nécessaires aux compositions dessinées qui pourraient nous permettre de présenter une Restitution des cérémonies dans le cadre même où elles ont été célébrées.

Tant de documents latins, italiens, allemands, nous donnent le vertige; nous commençons tout d'abord par nous munir de l'histoire du Concile, de Paolo Sarpi, nous la lirons à loisir. Courons d'abord les rues, les places, les musées, pour savoir s'il existe quelque tableau, quelque gravure, quelque relation dessinée qui dise plastiquement, et par le côté des illustrations, ce que furent les cérémonies, les processions, les séances, enfin les divers épisodes et incidents qui signalèrent ce concile de dix-huit années.

Après trois jours de démarche, nous apprenons qu'on ne connaît, comme document du temps, c'est-à-dire exécuté à l'époque même, par un contemporain, et sur les lieux, que deux choses : une gravure allégorique représentant l'intérieur de Sainte-Marie-Majeure, où eut lieu la première séance, et un tableau enfumé encore visible à droite du maître-autel dans la même église.

La gravure vient d'être mise en notre pouvoir, et n'est point intéressante; quant au tableau, il est noir comme l'enfer; dix fois depuis 1545 on l'a restauré avec frénésie, les noms de tous les assistants sont écrits en légende au bas de la toile, et, quel que soit l'état de dénuement dans lequel se trouve cette œuvre; elle représente cependant un document d'un certain intérêt.

Nous lisons Paolo Sarpi et nous cherchons là les faits plastiques, ceux qui prêtent à l'illustration; comme Trente n'a pas changé, comme les bibliothèques regorgent de renseignements et contiennent les portraits, les différents costumes attribués à chaque fonction et à chaque personnage historique, nous allons nous servir des fonds, qui existent, et placer les personnages dans le tableau. Le premier jour se passe à dessiner la vue de la ville de Trente dans son ensemble.

Trente est située dans une vallée d'une certaine élévation, sur la rive gauche de l'Adige; son château des princes -archevêques, rude résidence crénelée enfermant une tour de défense qui semble menacer la ville, domine toutes les constructions, au milieu desquelles, çà et là, s'élèvent encore d'autres tours. Dans cet océan de pierre, un torrione, carré, très élevé, rappelle par sa forme celui du palais vieux de Florence ou ceux des palais des podestats de quelques villes d'Italie, et les dômes couverts de tuiles vernissées d'un ton violent brillent au soleil. Le palais du prince-archevêque, étonnant spécimen d'architecture militaire, est dominé à son tour par de hautes montagnes nues, rocheuses, taillées comme des assises architecturales piquées de points blancs, masures éclatantes qui se détachent vivement sous le rayon qui les frappe.

Le lendemain, notre vue d'ensemble achevée, nous

nous mettons au point de vue^ en bas du palais du prince -archevêque. Le légat de France, en grande pompe, se rendit chez lui, dès son arrivée : il entra dans la ville le jour de la Saint-Charles et visita le prince, suivi d'un cortège dont nous connaissons la composition; nous pouvons donc reconstruire la scène dans le cadre que nous avons ici sous les yeux.

Cette seconde tâche accomplie, nous entrons dans Tintérieur du palais; château-fort à l'extérieur, il représente à l'intérieur la demeure exquise et voluptueuse d'un prince de l'Eglise ami des arts. C'est un palais plein de fresques des grands maîtres, rempli de statues, d'œuvres d'art de toute nature, où nous pourrons aussi évoquer la scène de la réception décrite dans les documents. Le prince vient au-devant du légat de France, accompagné du fameux Amyot, le traducteur de Plutarque et de Charles de Lorraine; il est entouré de ses hommes d'armes. A l'heure où nous travaillons ainsi sous ce portique, que notre souvenir peuple de la foule des courtisans, des hommes d'Eglise et des hommes de guerre du seizième siècle.

Charles Borromée, Évêc]ue de Milan.

de petits soldats croates ^ avec le pantalon dans la guêtre et l'habit blanc , manœuvrent sous les ordres d'élégants sous-lieutenants ^ habitués du Prater de Vienne , qui regrettent leur ville bruyante et joyeuse. Ces Messieurs nous accueillent avec courtoisie; les soldatS; après l'exercice, viennent s'asseoir autour de nous en nous regardant travailler, et bientôt quand nous avons achevé notre rapide indication ; le commandant nous offre de nous conduire dans les chambrées, décorées aussi de belles fresques et de riches plafonds ornés de stucs. On regrette de voir abandonné à des soldats insouciants des choses de l'art,

un ensemble architectural à la fois si délicat et si grandiose. Le palais des princes-archevêques est, au premier chef, un monument historique qu'il faudrait protéger contre les injures du temps et la malignité des hommes.

Charles de Lorraine.

Le jour de l'ouverture du Concile, dit l'historien, le pape, les cardinaux, les princes, les ambassadeurs, les évêques, entendirent la messe à la cathédrale, puis ils

3o AUTOUR DU CONCILE

appelèrent l'esprit du Seigneur sur leurs décisions. Le pontife, prenant alors un crucifiX; célèbre par les miracles qu'il avait accomplis, traversa la superbe place du Dôme pour se rendre à Sainte-Marie-Majeure, où devaient siéger les pères et déclarer l'ouverture du Concile.

Cette place du Dôme, ainsi peuplée de ce monde de princes, de légats, de cardinaux, dut présenter alors un aspect des plus pittoresques ; nous esquissons le cadre où se passa cette grande scène en nous adossant à la boutique d'un brave cordonnier installé au rez-de-chaussée d'un vieux palais. Une vigne grimpe le long de la muraille, elle s'accroche aux lourds balustres de la terrasse, déborde jusque sur la place, son ombre bienfaisante nous abritera contre les rayons du soleil. La fille du brave homme nous tient compagnie pendant notre travail; elle nous demande à chaque coup de pinceau ce que nous voulons représenter, et ne parvient point à s'en rendre compte. Le palais municipal que surmonte la tour carrée crénelée, avec sa grande horloge peinte en bleu, occupe la droite de la place; à l'angle s'élève une maison du XV*^ siècle, ornée de fresques d'un très beau caractère, et peinte depuis les portiques jusqu'au faîte. Au centre de la place une belle fontaine d'un style tourmenté, construite en marbre rouge bien coloré, et taché de

lichens qui rongent la pierre, fait jaillir ses eaux vives. La composition représente le triomphe de Neptune, la statue du Dieu marin portant un trident, pyramide au faîte, surmontant une lourde vasque à grands oves; les dieux de la mer, tritons, néréides et hippocampes lui forment cortège. Il y a peu de sites en Italie qui puissent lutter avec ce coin de la ville de Trente au point de vue du pittoresque! D'ailleurs, de tout le Tyrol et de toute l'Italie, sans en excepter la place aux herbes de Vérone, Trente est certainement la ville qui compte le plus de maisons peintes à fresque à l'extérieur : on y rencontre à chaque pas des œuvres considérables d'un certain Brusasorci qui, paraît-il, allait de ville en ville consacrant ses pinceaux à cette large besogne de la fresque exposée au plein air, travail qui exige une main preste, une vigueur peu commune et un tempérament très spécial. Mais à côté de ces larges compositions, peintes naturellement de chic, comme disent les artistes , on trouve aussi de nombreux spécimens de fresques de la fin du XV« siècle ou des premières années du XVP; si elles ont moins fière allure, elles parlent plus au cœur par le caractère, le goût et les dispositions architecturales; en général ces œuvres, qui ont encore le caractères des primitifs f font mieux corps avec l'édifice. C'est vraiment la ville des aquarellistes que cette

ville de Trente ; les intérieurs très colorés sont d'une fantaisie d'ornementation outrée et les places, assez nombreuses, affectent un aspect inattendu. Les palais du XVI^ et du XVIP siècle offrent une architecture ronflante; presque tous sont pourvus de bossages, de refends, de cariatides, de larges écussons portés par des putti pleins de mouvement et d'entrain. Le palais Sardagna, par exemple, est le type accompli de cette architecture privée, toujours monumentale et puissante, des XVP et XVIL siècles. Quant aux palais des princes -archevêques, je n'y reviendrai point; mais il faut le regarder comme un des plus beaux spécimens d'architecture militaire; abrupt à l'intérieur, beau seulement par ses lignes et sa silhouette,. il cache à l'intérieur une richesse pleine de noblesse, des détails exquis et des recherches d'un goût raffiné.

Le Concile de 1545 s'est tenu dans l'église Sainte- Marie-Majeure; bel édifice des premières années du XVL siècle, d'un extérieur simple et grandiose, plus simple encore à l'intérieur, mais qui offre une belle disposition architecturale grâce à un parti pris de larges arcades de marbre blanc coupé par des assises de marbre rose. Des souvenirs du Concile il ne reste là que cette grande peinture exécutée dans l'année qui suivit la clôture, sur le panneau droit du chœur.

TRENTE DU CONCILE ' 3g

La toile n'a point d'intérêt au point de vue de l'art; comme nombre des compositions du temps, elle mêle l'allégorie au réel, car, au-dessus d'une représentation d'une séance de la congrégation, la Vierge plane dans le ciel, tenant le divin enfant dans ses bras, et semble exhorter les Pères à la modération.

L'ensemble des sessions tenues pendant tout le Concile de Trente, depuis le 13 décembre 1545 jusqu'à la clôture solennelle , qui eut lieu le dimanche 4 décembre 1563, ne dépassa pas le nombre de vingt-cinq. En trois années à Trente, on ne se réunit que huit fois; puis les circonstances politiques les ayant forcés à abandonner la ville, les Pères du Concile se réunirent deux fois seulement à Bologne. Revenus à Trente en 1551, on y resta jusqu'à la fin de 1552, et pendant ces deux années on ne siégea que quatre fois. Le Concile s'ajourna alors pendant dix années ; il ne fut plus convoqué qu'en 1562, dans la même ville de Trente, où la clôture fut proclamée. A la fin de cette séance, dit Paolo Sarpi, on voua les erreurs et les hérésies aux imprécations et aux anathèmes.

Le sieur Antonio Milledonne, à côté des histoires générales du Concile de Trente, a rédigé pour les Vénitiens un journal resté inédit jusqu'en 1869, et publié par notre toujours regretté confrère M. Armand Baschet, l'auteur de „La diplomatie vénitienne", d'après le

manuscrit de la bibliothèque de Saint-Marc. Secrétaire des deux ambassadeurs de la Sérénissime, Nicolo da Ponte et Matteo Dandolo, Milledonne assista avec eux aux séances depuis le 25 avril 1562 jusqu'à la fin de décembre 1563; il prenait des notes, ne tenait compte que des faits et non des discussions théologiques, et se bornait à enregistrer les résultats. Il déclare dans sa préface que si la magnificence du langage ne se trouve point dans son récit, du moins la vérité dans les choses 3^ préside-t-elle: car il a toutes facilités pour les savoir. Moins heureux que Milledonne, nous n'avons pu qu'enregistrer au jour le jour, pendant deux mois, quelques échos du Vatican et les „cancans" sublimes recueillis sur place, mais toujours contrôlés par les récits des organes directs de la chancellerie pontificale. Nous pouvons toutefois nous approprier la dernière déclaration du secrétaire de la République. „I1 n'y a point en moi, dit Antonio, de passion qui me puisse faire dévier de la vérité." Est-il besoin d'ajouter que le côté plastique des choses tiendra plus de place en nos récits que l'histoire solennelle. Nous allons donc surtout décrire au jour le jour ce que nous avons vu, lorsqu'en novembre 1869, une mission privée nous donna l'occasion de suivre, autant que faire se pouvait alors, les scènes pittoresques que devait offrir le concile qui allait s'ouvrir à Rome le

jour même de l'anniversaire de la proclamation par le pape Pie IX de l'immaculée conception. Ce concile devait être clos à la fin de l'année 1870, la veille du jour où Rome subissait une transformation historique formidable, que cette dernière manifestation avait peutêtre favorisée, mais dont l'issue de la guerre francoallemande avait été certainement, sinon la cause, au moins l'occasion décisive.

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