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Autour du dilettantisme

Pour avoir, sur les questions actuelles, contribué à répandre les idées de deux grands archevêques ou exprimé ses propres sentiments avec quelque indépendance, l'auteur du présent ouvrage a reçu, parmi beaucoup d'encouragements, venus de divers côtés, un certain nombre de reproches, tous partis du même point.

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Mais personne, jusqu'ici, ne l'a accusé de pessimisme ni de malveillance à l'égard des contemporains.

Évitera-t-il encore cette fâcheuse aventure après que, dans ce petit livre, il aura dit tout le mal qu'il pense d'un des courants d'idées les plus en vogue à l'heure qu'il est ?

Il l'espère, du moins.

Ce n'est pas se montrer hostile au progrès humain que de flétrir ceux qui refusent d'y prendre part; ce n'est pas en préparer le ralentissement, que de rappeler au devoir de la foi et de l'action ceux que des voix séduisantes invitent au scepticisme et à la. paresse d'àme.

Et, sans doute, le mal d'indolence n'est pas né de nos jours, étant la conséquence trop naturelle de notre faihlesse d'esprit

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et de cœur. Mais puisqu'on veut, maintenant pour la première fois, le donner comme un bien d'essence supérieure, et puisque, avec des adeptes, il commence à trouver des apologistes, l'heure est opportune de lui résister, d'en montrer les effets redoutables, d'y opposer de généreux exemples.

Dans l'immense armée d'hommes qui marche., depuis des siècles, à la conquête de ses destinées, toujours le nombre fut grand des invalides et des retardataires. Mais de se faire traîner aux dépens des autres ou de s'asseoir sur le bord du chemin pour les voir passer, voilà qui jamais encore n'avait suscité de grandes admirations.

Depuis, au contraire, qu'à cette attitude vieille comme la lâcheté humaine,

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on a donné le nom nouveau de dilettantisme, il paraît qu'on n'en juge plus de même, et que, pour un certain nombre de sages, rien n'est beau, distingué, respectable, comme de se moquer du vrai, de nier la conscience morale et de rapporter toutes choses à son plaisir propre. Le scepticisme devient seul raisonnable, et il ne reste pas d'autre vertu que Tégoïsme !

Dût, en ce pays de France, un si funeste état d'esprit aller toujours se propageant parmi les hautes classes, et y affaiblir, jusqu'à extinction, le bon sens et la volonté, ce ne serait pas encore une invincible raison de désespérance. Moins raffinée, moins déformée, plus voisine de ce que Dieu l'a faite, l'âme populaire pourrait résister à la contagion et se

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montrer inaccessible à ces maladies aristocratiques.

Mais quand même, à la longue, le nombre croissant des Renan et des Anatole France supprimerait chez tous nos compatriotes ce qui leur reste de foi et d'énergie, quand, dans ce monde vieilli, tout s'en irait au doute absolu et à l'égoïsme quintessencié, l'humanité n'en mourrait point, et d'autres races seraient là pour guider sans nous les magnifiques progrès de l'avenir. Qu'on aille donc parler de dilettantisme et de chinoiseries de lettres aux Américains, aux Anglais, aux fiers colons de l'Australie et de l'Afrique du Sud ! Lorsque la Grèce des derniers temps ne produisit plus que des sophistes, l'hégémonie du monde fut transférée à Rome; et quand Rome, à son tour, tomba

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dans la décadence, survinrent les Francs et les Saxons, qui renouvelèrent la vigueur humaine.

Mais, grâce à Dieu, nous n'en sommes point là. C'est l'exception encore, même dans notre pays, que les détracteurs de la raison, du sentiment et de l'action désintéressée. Sans même s'occuper des chrétiens, chez qui le sérieux de la vie et du devoir ne se met pas en question, une enquête impartiale rencontre aisément dans la littérature d'aujourd'hui une majorité de chercheurs sincères et de penseurs soucieux de ce qu'ils disent.

Lorsque, parmi les écrivains célèbres ou en voie de le devenir, nous nous

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sommes demandé lesquels méritaient vraiment le nom de dilettantes, nous n'en avons pas trouvé plus de quatre : Ernest Renan, Anatole France, Maurice Barrés et Jules Lemaître. Encore a-t-il fallu prendre le premier au nombre des morts, et n'admettre le dernier en une telle compagnie qu'avec les plus grandes réserves.

Au contraire, dès qu'il s'est agi de faire opposition au dilettantisme, les noms se sont présentés en foule, et nous n'avons eu que l'embarras d'opter. Convenons même que notre choix s'est un peu fixé au hasard des circonstances, et suivant les opportunités delà critique (1).

1. Sous une forme un peu différente, beaucoup des études qui suivent ont récemment paru dans le Correspondant, la Quinzaine et le Monde. Deux

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Plutôt que du vicomte de Vogué ou de M. Lavisse, pourquoi, par exemple, nous être occupé de M. Bourget et de M. Brunetière, sinon à cause de leurs récentes élections à l'Académie et du retentissement de leurs dernières œuvres ? Pourquoi avoir à Ernest Benan opposé le sérieux de M. Taine, sinon parce que l'heure est venue de disjoindre ces mémoires indûment associées? Nous éludions Henry Bérenger, parce qu'on peut voir dans ce jeune écrivain le représentant d'un groupe qui commence, à bon droit, d'attirer les regards; Huysmans, parce que la critique s'est vivement émue du récent et mystique ou-

d'entre elles ont fait l'objet de conférences publiques au cercle du Luxembourg et à l'Institut catholique de Paris.

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vrage qui le fait voir « en route » vers plus de lumière et plus de bien. Si nous donnons place dans ce volume à une étude sur Richard Wagner, c'est, sans doute, que pas un exemple ne pouvait venir de plus haut pour rappeler aux artistes la dignité de leur mission, mais c'est aussi, nous l'avouons sans peine, parce que de récents travaux viennent de jeter plus de lumière sur les profondes évolutions de son œuvre et de son âme.

Ainsi, sans sortir qu'une seule fois de France, et à nous en tenir aux premières figures que les mouvements de la vie littéraire mirent en évidence dans l'intervalle d'une année à peine, nous avons pu, facilement, opposer au dilettantisme plus d'exemples que la cause n'en demandait.

Et, tandis qu'il avait fallu y regarder de

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bien près pour trouver un groupe de purs dilettantes, c'était en rangs pressés que s'offraient à nous, même en dehors du catholicisme, les tenants du devoir responsable et les loyaux chercheurs de la vérité.

Puisque le dilettantisme compte, en réalité, si peu d'adeptes qui méritent considération, et puisque si souvent l'on parle des courants d'idées, ne pourrait-on comparer le mouvement dilettante à ces menus et gracieux ruisseaux qui, avant d'atteindre l'Océan, se perdent dans les grèves, tandis qu'au contraire on verrait, dans ce qui s'appelle par opposition le mouvement moral, le fleuve puissant et vénérable qui, depuis la naissance du monde, porte les générations humaines au vrai but de leurs destinées ?

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Mais c'est là, dira-t-on, reconnaître que les dilettantes se distinguent de la foule, qu'ils sont le petit nombre; et, précisément, de le proclamer, c'est satisfaire leur plus vif désir, leur unique ambition!

Avant de triompher de cet isolement, ils devront se souvenir que, pour faire partie de la vraie élite, ce n'est pas tout à fait assez de se mettre à part et de quitter les rangs. Sans compter que parfois cette conduite-là s'appelle désertion, il importe souverainement de savoir sur quels points au juste s'est accomplie la séparation. Or, il nous semble bien que, dans le cas présent, tout revient, de la part des dilettantes, à prendre la jouissance pour eux en laissant la fatigue aux autres, et à vivre sur les biens de tous en refusant leur part du commun labeur.

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Qu'on nous dise, en effet, les services que l'humanité reçoit d'eux en échange des saines convictions et de la force morale que, par leurs leçons comme par leurs exemples, ils tendent sans cesse à lui enlever.

A moins qu'à un si grand mal ce ne soit une suffisante compensation de jouer le rôle d'amuseur public, et que, pour réhabiliter le dilettante, on n'ait qu'à répéter de lui : Sa/tarit et placuit : 0 le charmant... danseur!

Félix Klein.

Paris, 25 mars 1895, en la fête de l'Annonciation.

Mesdames, Messieurs (1),

A force d'entendre parler du dilettantisme, à force d'en parler moi-même, il m'est venu à l'esprit, ces dernières semaines, de chercher ce que peut bien représenter au juste ce vocable élégant et neuf. La curiosité est assez innocente, quand on dit quelque chose, de savoir à peu près ce que c'est.

Mais, que j'aie longtemps ignoré le sens exact d'un mot très usuel, ce n'est vraiment

1. Cette étude gardera, croyons-nous, sans inconvénient la forme de conférence sous laquelle elle fut donnée à l'Institut catholique de Paris, le 9 février 1895, pour l'inauguration des Cours publics dans le nouvel amphithéâtre de la rue d'Assas. L'auteur s'est contenté d'y faire quelques additions.

pas Je votre faute, et cela ne me donne aucun droit de vous faire assister à mes tâtonnements, aucune permission de secouer pour ainsi dire, sous vos yeux, la poussière de mon ignorance. Une considération me rassure. Vous qui savez bien ce qu'on entend par dilettantisme, vous qui connaissez beaucoup de dilettantes, vous ne pouvez vous méprendre ni sur l'originalité de ce nouvel état d'âme, ni sur le rôle important qu'il joue dans l'existence contemporaine, ni sur la place envahissante qu'il tendrait à se faire dans la littérature d'aujourd'hui.

Il est, dès lors, à présumer que, malgré l'insuffisance du conférencier, vous ne vous défendrez pas de prendre intérêt à une telle question, sachant mieux que personne combien elle est actuelle, délicate et, ce qui, dans le fond, a dicté notre choix, étroitement liée aux problèmes d'esthétique morale.

Malgré tout, vous estimerez peut-être le sujet quelque peu étrange pour la maison où nous sommes réunis, et vous auriez sans

doute trouvé plus naturel que je vous entretinsse, comme nos- chers étudiants, de la réforme, très conservatrice, de François de Malherbe, — de la querelle, bien apaisée, du Cid, — de la question, souvent résolue, des trois unités, — ou de la fortune, on ne peut plus modeste, du genre didactique au xvme siècle. Il faut convenir que, pour un abbé, professeur de littérature classique, de pareils thèmes étaient plus indiqués. Mais, vous le savez, il n'est pas de gens si téméraires que les nouveaux émancipés. Comme pour nous reposer agréablement de l'austère travail qui se fait ici, Mgr d'Hulst nous a permis de mettre un pied dehors : voilà que tout de suite nous voulons en mettre deux. Et vous, Mesdames, qui nous faites pour la première fois l'honneur d'assister à nos conférences, vous espériez sans doute des enseignements austères. Ayant étudié naguère, en Sorbonne, Y Histoire des Variations, et l'affaire du Quiétisme, vous veniez ici, n'est-ce pas ? vous enquérir de Pierre

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Lombard, des Universatix, ou tout au moins des Jansénistes et des Molinistes? Or, c'est du dilettantisme qu'on va vous parler, et les auteurs qu'on va vous citer s'appellent Renan, Anatole France, Jules Lemaitre et Maurice-Barres. Pardon, Mesdames, el soyez indulgentes ! Considérez, je vous prie, que les sujets des conférences prochaines seront beaucoup plus graves, et qu'un docteur admiré jusqu'au fond de l'Allemagne vous fera ici, dès après-demain, de la phonétique expérimentale (1). Enfin, si, malgré toutes les précautions de cet exorde, le sujet d'au-. jourd'hui vous semble de sa nature appartenir au genre amusant, par conséquent être déplacé ici, comptez bien sur mon éloquence pour le rendre ennuyeux.

1. Pour ne citer que la première série de ces Conférences, M. l'abbé Rousselot devait traiter une question de phonétique expérimentale, l'inscription de la parole : M. de Lappareut, parler des preuves scientifiques de l'ancienneté de l'homme; M. Gabriel Alix, de l'instruction de la femme; M. l'abbé Beurlier, de la Judée au temps de Notre-Seigneur ; M. l'abbé de Broglie, des conditions modernes de l'accord entre la science et la foi.

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