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CE QUE C EST QUE LE DILETTANTISME

Comme ce savant Président de la Chambre que son Larousse renseignait sur tout, consultons les grands dictionnaires et demandons à Littré ce que c'est que le dilettantisme :

« Dilettantisme, goût très vif pour la musique, surtout pour la musique italienne. »

Vous jugerez peut-être que c'est insuffisant.

Littré cependant était homme de conscience, et il faut croire que, si son Dictionnaire ne donne pas du dilettantisme une définition plus satisfaisante pour nous, c'est que, dans ce temps-là, vers l'an 1872 de

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l'ère chrétienne, la chose que représente aujourd'hui ce terme n'existait pas encore. Comment donc faire, Mesdames et Messieurs? Fabriquer nous-mème une définition? Mais on nous reprochera d'inventer une chimère, de présenter un système sous des formes arbitraires, pour qu'il soit ensuite plus facile de le critiquer, de prêter enfin à ceux que nous voulons juger une attitude et des erreurs qui assurent d'avance leur condamnation, mais qui, en réalité, s'éloignent peut-être beaucoup de leur véritable état d'esprit. Nous passerons-nous de définition? Mais on ne saura guère de quoi il s'agit, et tel qui. par exemple, entend par dilettantisme l'élégance de style unie à la largeur dïdée>. s'indignera de la meilleure foi du monde contre les appréciations sévères qui pourront en être faites.

Afin donc qu'on ne puisse se méprendre sur l'objet de cette étude, essayons de préciser le sens du mot dilettantisme ; et, défiants de notre fantaisie propre, consul-

tons d'abord, sur ce qu'il représente d'habitude, des arbitres sérieux et les dilettantes eux-mêmes.

Si quelqu'un était qualifié pour définir un état d'àme aussi nouveau et délicat, c'était sûrement, vu la finesse coutumière de ses analyses et l'acuité de son modernisme, le subtil psychologue et très fin moraliste qui a nom Paul Bourget. Elle est de lui, eneffet, la première et la plus exacte description qu'on ait faite du dilettantisme :

« C'est beaucoup moins, dit-il dans les Essais de psychologie contemporaine (l)t c'est beaucoup moins une doctrine qu'une disposition de l'esprit, très intelligente à la fois et très voluptueuse, qui nous incline tour à tour vers les formes diverses de la vie et nous conduit à nous prêter à toutes ces formes sans nous donner à aucune. Il est certain que les manières de goûter le bonheur sont très variées... D'ordinaire, un

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homme parvenu à la pleine possession de lui-même a fait son choix, et, comme il est logique, désapprouve le choix des autres ou du moins le comprend à peine. Il est difficile, en effet, de sortir de soi et de se représenter une façon d'exister très différente; plus diflicile encore de dépasser cette représentation et de revêtir soi-même, si l'on peut dire, cette façon d'exister, ne fût-ce que durant quelques minutes. La sympathie n'y suffirait pas, il y faut un scepticisme raffiné avec un art de transformer ce scepticisme en instrument de jouissance. Le dilettantisme devient alors une science délicate de la métamorphose intellectuelle et sentimentale. »

« Un scepticisme raffiné avec un art de transformer ce scepticisme en instrument de jouissance », voilà bien, en effet, parmi des apparences variées et fuyantes, le caractère essentiel et permanent du dilettantisme. Tel le jugeait, il y a douze ans, M. Paul Uourget, tel il se montre encore aujourd'hui à l'un

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des philosophes les plus distingués de la Sorbonne, M. Gabriel Séailles.

« On a voulu voir, écrivait-il tout récemment dans la conclusion de son beau livre sur Ernest Renan, on a voulu voir dans le dilettantisme une conception nouvelle de la vie, l'apport original de Renan, ce qui le consacre philosophe et moraliste. Je n'y vois rien de plus qu'une ingénieuse théorie du divertissement. Le dilettantisme est un art de transposer la vie, de lui faire gagner en extension ce qu'on lui fait perdre en intensité et en profondeur, de lui enlever ce qu'elle a de direct, d'immédiat, pour n'en laisser qu'une image dont on dispose à son gré, un décor mobile que la fantaisie transforme. Puisque les faits refusent de se prêter au sérieux de la vie morale, il reste de s'égayer de leur variété (1). »

» Faut-il maintenant chercher dans les livres des dilettantes quelques passages où ils

1. Ernest Renan, essai de biographie psychologique, par Gabriel Séailles, Perrin, 1895, 1 vol. in-12, p. 349.

révèlent eux-mêmes leur état d'esprit? La

tâche paraît, à certains égards, malaisée: il- De sont pas hommes à préciser ce qu'ils pensent, et leur doctrine, si tant est qu'on puisse user ici d'un tel mot, leur doctrine s'éparpille diffuse à travers chacun de leurs écrits. Ce n'est, du reste, jamais sans inquiétude qu'on leur emprunte des citations; il n'est pas une de leurs professions de foi, à laquelle on n'en puisse, d'après leurs ouvrages mêmes, opposer une toute contradictoire.

Yoici pourtant, à défaut de mieux, une page significative d'un des derniers livres qu'ils nous aient donnés. Je la cueille dans ce Jardin d'Epicure de M.Anatole France, où le dilettantisme tient une si grande place, qu'il n'en reste plus ni pour la morale, ce qui ne change rien aux habitudes de l'auteur, ni presque pour l'art, ce qui, chez lui, marque un vrai changement et, peut-être, les débuts précoces de la décadence :

« C'est une grande niaiserie que le Con-

nais-toi toi-même de la philosophie grecque. Nous ne connaîtrons jamais ni nous ni autrui. Il s'agit bien de cela ! Créer le monde est moins impossible que de le comprendre. Hegel en eut quelque soupçon. Il se peut que l'intelligence nous serve quelque jour à fabriquer un univers. A concevoir celuici, jamais ! Aussi bien est-ce faire un abus vraiment inique de l'intelligence que de l'employer à rechercher la vérité. Encore moins peut-elle nous servir à juger, selon la justice, les hommes et leurs œuvres. Elle s'emploie proprement à ces jeux, plus compliqués que la marelle ou les échecs, qu'on appelle métaphysique, éthique, esthétique. Mais où elle sert le mieux et donne le plus d'agrément, c'est à saisir çà et là quelque saillie ou clarté des choses et à en jouir, sans gâter cette joie innocente par esprit de système et manie de juger (1). »

De ces quelques citations, et surtout de la dernière, on serait bien tenté de conclure

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